LE GROUPE DE LATONE. — ESTAMPE DE J. ÉDELINCK
Au bas de ce degré, Latone et ses gémeaux De gens durs et grossiers font de vils animaux,
Les changent avec l’eau que sur eux ils répandent'... La scène est un bassin d’une vaste étendue ;
Sur les bords, cette engeance, insecte devenue,
LES PREMIÈRES DESCRIPTIONS DE VERSAILLES
Tâche de lancer l’eau contre les déités.
A l’entour de ce lieu, pour comble de beautés,
Une troupe immobile et sans pieds se repose,
Nymphes, héros et dieux de la métamorphose,
Termes , de qui le sort semblerait ennuyeux S’ils n’étaient enchantés par l’aspect de ces lieux1.
Deux parterres ensuite entretiennent la vue.
Tous deux ont leurs fleurons d’herbe tendre et menue ;
Tous deux ont un bassin qui lance ses trésors.
Dans le centre en aigrette, en arcs le long des bords.
L’onde sort du gosier de différents reptiles ;
Là sifflent les lézards, germains des crocodiles,
Et là mainte tortue, apportant sa maison.
Allonge en vain le col pour sortir de prison2.
Les amis s’entretinrent, on le voit, en marchant dans les jardins, des groupes symboliques qui allaient être placés aux deux extrémités de la grande perspective et devenir les fontaines de Latone et d’Apollon. Observons cependant que l'imagination créatrice joue un grand rôle dans le récit de La Fontaine. Je ne suis pas bien sûr qu’il ait vu posés sur les sphinx de marbre, à cette date, les enfants de bronze de Lerambert, dont la fonte et la dorure, supprimée depuis, doivent être seulement de 16703; mais, je puis assurer qu’il a décrit le groupe de Latone, entourée de ses enfants et métamorphosant en grenouilles les paysans inhospitaliers de la Lycie, alors que ce groupe n’existait encore que dans l’atelier des frères Marsy4. Ceux-ci reçurent, en effet, au cours de 1668 et de 1669, plusieurs acomptes sur leur ouvrage; mais le dernier, qui parfait la somme de 5000 livres, est seulement du 24 décembre 1670, « pour leur parfait paiement du groupe d’une Latone de marbre blanc avec deux enfants, Apollon et Diane, et dix figures de paysans qui se changent en grenouilles, qui ont été posés dans trois bassins de Versailles5 ». Cette installation est toute récente et semble de l’année même. Le premier aspect qu’eut alors la fontaine de Latone est celui d’un grand nombre de représentations anciennes : on y voit le groupe sur un rocher à peine exhaussé au-dessus du niveau du bassin et simplement entouré de roseaux; du milieu de l’eau sortent six paysans dont la métamorphose commence ; les quatre autres, qu’indiquent les Comptes, forment le centre des deux petits bassins du parterre. Vingt-quatre grenouilles sur le bord de la fontaine envoient vers l’intérieur l’eau que les figures humaines jettent verticalement; sur le bord des petits bassins, des lézards et des tortues en font autant. Toute cette décoration de plomb et d’étain eut dès l’origine l’aspect du bronze doré ; on a essayé de le rendre en ces derniers temps aux parties très transformées et un peu réduites qui demeurent de l’œuvre de Marsy.
Enfin, par une allée aussi large que belle,
On descend vers deux mers d’une forme nouvelle.
L’une est un rond à pans6, l’autre est un long canal,
Miroirs où l’on n’a point épargné le cristal.
Au milieu du premier, Phébus, sortant de l’onde,
A quitté de Téthys la demeure profonde ;
En rayons infinis l’eau sort de son flambeau...
Les coursiers de ce dieu, commençant leur carrière,
A peine ont hors de l’eau la croupe toute entière :
Cependant on les voit impatients du frein ;
Ils forment la rosée en secouant leur crin.
Phébus quitte à regret ces humides demeures :
Il se plaint à Téthys de la hâte des Heures.
LES PREMIÈRES DESCRIPTIONS DE VERSAILLES
Elles poussent son char par leurs mains préparé, Et disent que le Somme en sa grotte est rentré.
La Fontaine apporte une certaine fantaisie clans la description du groupe majestueux du char d’Apollon, au bas du Petit Parc. C’est celui dont Le Brun, Le Nôtre, Perrault, ou peut-être Tubi luimême lui ont fait connaître le projet. Les relations de La Fontaine avec les artistes, qui lui avaient été utiles lorsqu’il préparait le Songe de Vaux, se trouvaient, comme on voit, lui servir de la même façon pour Versailles. Mais c’est ici surtout que se justifie la réserve prudente qu’il a faite, dans la préface de son roman, sur toute une partie de sa description; elle n’est pas, dit-il, « tout à fait conforme à l’état présent
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