LE BASSIN D APOLLON ET LE CANAL DE VERSAILLES
des lieux ; je les ai décrits en celui où dans deux ans on les pourra voir ». Au bassin qui nous occupe, les plans primitifs furent certainement changés, et ce fut un motif assez différent qui fut placé, puisque Téthys, qui devait, semble-t-il, accompagner Apollon, disparut et que, au lieu des Heures, il y eut, autour du char tiré par quatre coursiers, des tritons et des baleines. Tubi, qui avait touché, le 25 février 1669, son premier « acompte de l’ornement de fontaine représentant le Soleil levant », livra son groupe dans l’été de l’année suivante, sans doute vers le même moment que les Marsy installèrent leurs ouvrages de Latone. Ce furent seulement, il est vrai, le dieu, le char et les chevaux, que « cinquante petits maîtres déchargeurs de pierre sur le port » amenèrent de Paris et fixèrent sur le massif de l’ancien bassin des Cygnes. On plaça un peu plus tard, au cours de 1671, les tritons et les baleines, ainsi que l’indique l’époque de la bronzure, et l’artiste reçut, en diverses années, plus de 15 000 livres pour cet énorme ensemble de plomb, destiné à présenter l’aspect du bronze doré L Nulle part la dorure n’était plus néces-
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saire ; no convenait-il pas que le char glorieux d’Apollon, aperçu de la terrasse du Château, étincelât du milieu des eaux jaillissantes ?
Reprenons maintenant notre aimable guide et laissons avec lui les œuvres de l’art pour celles de la nature. 11 s’agit de cotte nature arrangée, qui paraît bien être celle qu’il a préférée et dont Versailles lui fournissait les plus beaux exemples :
Cette figure à pans d’une place est suivie ;
Mainte allée en étoile , à son centre aboutie,
Mène aux extrémités de ce vaste pourpris1.
De tant d’objets divers les regards sont surpris.
Par sentiers alignés l’œil va de part et d’autre :
Tout chemin est allée au royaume du Nôtre.
Muses, n’oublions pas à parler du canal :
Cherchons des mots choisis pour peindre son cristal ;
Qu’il soit pur, transparent ; que cette onde argentée Loge en son moite sein la blanche Galatée.
Jamais on n'a ti’ouvé ces rives sans zéphirs :
Flore s’y rafraîchit au vent de leurs soupirs :
Les nymphes d’alentour souvent, dans les nuits sombres,
S’y vont baigner en troupe à la faveur des ombres.
— Les lieux que j'ai dépeints, le canal, le rond-d’eau.
Parterres d’un dessin agréable et nouveau ,
Amphithéâtres, jets, tous au palais répondent,
Sans que de tant d’objets les beautés se confondent.
Heureux ceux de qui l’ait a ces traits inventés!
On ne connaissait point autrefois ces beautés.
Tous parcs étaient vergers du temps de nos ancêtres ;
Tous vergers sont faits parcs : le savoir de ces maîtres Change en jardins royaux ceux des simples bourgeois,
Comme en jardins de dieux il change ceux des rois...
Ayant loué, comme il convenait, « l’intelligence qui est l’âme de ces merveilles [Colbert] et qui fait agir lant de mains savantes pour la satisfaction du monarque », Racine, Boileau, Molière et La Fontaine entrèrent dans les bosquets et allèrent voir « le salon et la galerie, qui sont demeurés debout après la fête qui a été lant vantée ». C’était la salle consti’uite par Le Vau, pour le bal du mois de juillet précédent, et que prolongeait une galerie de verdure2. « Nos amis s’assirent sur le gazon, qui borde un ruisseau ou plutôt une goulette, dont cette galerie est ornée. Les feuillages qui la couvraient, étant déjà secs et rompus en beaucoup d’endroits, laissaient entrer assez de lumière pour faire que Polyphile lût aisément » ; et le second livre de Psyché conduisit les poètes jusqu’à l’heure où ils purent jouir d’un de ces admirables couchers de soleil fréquents à Versailles. « Je vous prie, dit Racine, de considérer ce gris-de-lin, ce couleur d’aurore, cet orangé et surtout ce pourpre, qui environnent le roi des astres... » On lui donna le loisir de considérer les dernières beautés du jour; puis, la lune étant en son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la voulurent bien pour leur guide. »
Le \ ersailles vu par les poètes, en cette mémorable journée de notre histoire littéraire, nous est connu par un de leurs confrères moins illustre, mais dont le style garde quelque chose de la perfection des lettres et de la noble politesse du temps. Peu de semaines avant eux, Madeleine de Scudéry avait fait la même visite et en a raconté les détails avec abondance, en un livre qui porte précisément au frontispice une assez jolie vue gra\e'c du Château et de 1 Orangerie de Le Vau 3. Elle entremêle ses descriptions d’une
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fiction romanesque, l'histoire d’une belle et mystérieuse, étrangère, a qui l’on fait, non sans quelque orgueil national, les honneurs du domaine créé par le jeune roi de France. Si nous écartons tout ce qui s’ajoute de flatteries au maître et de dissertations de sentiment à ces notes fidèles d’un promeneur curieux et avisé, nous pouvons réunir assez aisément les pages du premier « guide » de \ ersailles. Elles prennent, après le dépouillement fait plus haut des documents contemporains et en face du tableau de Patel, une précision singulière.
L’auteur, son amie Glicère et l’amateur des arts Télamon ont amené de Paris la belle étrangère. Us lui ont fait admirer de loin, couronnant l’éminence de Versailles, le château aux toits dores, qui est « la petite maison du plus grand roi de la terre ». On a remarqué la largeur des avenues, majestueuses déjà, « malgré la jeunesse des arbres qui les forment », et la paisible nappe de l’étang de Clagny, qui n est pas « un simple ornement que la nature aurait donné à ce beau paysage », mais bien, annonce Mademoiselle de Scudéry, i la source de mille belles choses que vous verrez tantôt ». On a loué, comme un heureux choix du prince, ce que Colbert, Saint-Simon et tant d’autres se refusent à goûter, « cette vue qui n’est ni trop étendue, ni trop bornée, et qui a beaucoup de diversité en peu d espace ». On a [iris garde enfin, en arrivant, i il ces petits hôtels de campagne, qui sont bâtis proche du palais pour la commodité des grands de la Cour, et aux inscriptions qui les font connaître », et considéré cette place en demi-lune, dont les pointes de la balustrade « finissent par deux obélisques portant la devise du Roi fie Soleil] à toutes les trois faces ». C’est là que les voyageurs envoient le billet, qui leur doit obtenir la permission d’entrer, et qu’ils descendent de leur carrosse. Les voici bientôt dans l’ avant-cour construite par Le Vau et sur le point de franchir le fossé de Louis XIII, derrière lequel les arcades grillées laissent apercevoir la cour intérieure :
Comme Télamon a beaucoup de connaissance de l’architecture, il trouva l’avant-cour d une belle grandeur, d’une forme agréable, avec les deux ailes de bâtiments qui la ferment à droite et à gauche, et dont la noble simplicité sert à faire paraître l’aspect du Palais plus magnifique et plus riant. La belle Étrangère s’arrêta au bord des fossés revêtus de balustrades des deux côtés, et qui ont une vue champêtre à droite et à gauche, et les regards traversant ces grandes arcades, oii l’or et le vert font si bien mêlés ensemble, elle fut charmée de l’aspect de ce Palais. Divers rangs de bustes ornent la face du bâtiment et les deux ailes aussi, dont un magnifique corridor à balustres dorés fait la communication et règne ensuite tout à l’entour du Palais, pour le rendre non seulement plus beau, mais aussi plus commode1. Comme le soleil parut un moment fort à découvert, il sembla à la belle Étrangère que ce n’était que pour faire briller davantage tout 1 or dont le comble du Palais est orné, et pour lui faire paraître plus agréable le ciel ouvert qu’on voit à travers le vestibule, et la belle vue qui s étend aussi loin que les regards peuvent aller. Télamon tira alors ses tablettes, et commença à prendre des mémoires de ce qu’il regardait ; Glicère ne lui en fit même plus la guerre, trouvant que tout ce qu’elle voyait méritait bien qu’on s’en souvînt.
Après avoir donc bien regardé tout ce qui se peut voir d’abord, nous entrâmes dans le vestibule, qui, pour n’ être pas extrêmement grand, ne laisse pas de plaire et d être très ingénieusement pensé. 11 est entièrement peint et doré, ayant plusieurs chandeliers de cristal pour l’éclairer la nuit ; mais à peine y fûmes-nous entrés, que la belle Étrangère, étant surprise de voir deux cheminées aux deux bouts avec deux enfoncements, me demanda à quel usage cela était destiné : a C’est, Madame, lui dis-je, qu’aux autres maisons du Roi, on a cherché la magnificence par la grandeur des salles, des appartements et des galeries, et qu’en celui-ci, qui n’est pas d une fort grande étendue pour les bâtiments, tout y est si bien ménagé que rien n’y est inutile, et le vestibule sert à plusieurs choses. Premièrement il est, comme vous le voyez, selon son usage naturel, un passage pour aller aux appartements bas et pour entrer dans les jardins; et par-dessus cela le Roi, quand il lui plaît, en fait un lieu très commode pour la Comédie. Le théâtre est dans l’un des enfoncements, et les violons dans l’autre, sans embarrasser l’assemblée, et on y donne même le bal; et quand on veut, en fermant ces deux enfoncements avec un lambris qui se met et s’ôte facilement, ce sont deux agréables chambres et un vestibule®, »
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Ces premières indications sur le rez-de-chaussée du Château nons apportent un renseignement into*îessant sur le lieu où furent donnés les spectacles de Versailles par Molière et sa troupe, devenus comédiens du Roi à partir d'août 1063. C’est dans le vestibule 30 du Chùteaù actuel et une partie des salles 30 et 32, <ju il convient d’évoquer le souvenir des célèbres représentations du grand comiqije devant Louis XIV. On reconnaît dans le plan gravé par Silvestre les trois pièces du fond de la cour, qui pouvaient être réunies les jours de comédie. Deux théâtres portatifs avaient été ordonnés par Colbert eh février 1664 Personne n’ignore que presque tout le répertoire de Molière a été joué à Versailles ; il y donna en premières représentations, outre ta Princesse d’Élide et Georges Dcmdin joués dans les jardins, l'Impromptu de. Versailles (1663), les trois premiers actes de Tartuffe (1664) et V Amour médecin (1665). On saura désormais l’endroit où la Cour les a applaudis.
C est même dans cette salle que Molière s’est amusé à placer la scène de f Impromptu2 . Étant mort en 1673, il n’a pas dû jouer ailleurs ù Versailles, sauf bien entendu les jours où le Roi a fait donner la comédie hors du Château.
La belle Étrangère sortit du vestibule, et passa sur le pont qui traverse les magnifiques fossés de ce Palais. Mais je la priai de ne s’y arrêter guère, afin quelle vît les Appartements, avant que de voir les jardins, et je la laissai seulement regarder un instant les mêmes fossés qu’elle avait vus en entrant, revêtus de balustrades des deux côtés, et découvrir, au delà des premiers jardins qui sont d’une grande étendue, des rondeaux, des fontaines jaillissantes, des terrasses et des parterres. Elle prit même garde que du bout du pont on voit, à la gauche et à la droite, deux allées de pins qui semblent deux bois, quoiqu’il n’y ait que celle de la main gauche qui ait un véritable bois derrière elle3; de sorte que ces deux allées, en bornant la vue, la font paraître plus agréable et redoublent la beauté du lointain, qui est en aspect du Palais, aussi bien que celui qui est sur la droite,
et qui rend cet objet très aimable .
Nous entrâmes à la droite dans un appartement dont le Roi se sert quelquefois4, quoique le sien soit véritablement au premier étage. A l’autre côté sont les appartements poulies personnes de la Cour, dont tous les meubles sont différents et fort propres, avec un air de grandeur qui se trouve partout. Lorsque nous fûmes dans cet appartement bas, dont, comme je 1 ai déjà dit, le Roi se sert en quelques rencontres, la belle Étrangère, en observant une certaine propreté sans grande magnificence qui est en tout l’ameublement, entra dans le cabinet et, se tournaiit vers moi : <c C’est donc quelquefois ici, me dit-elle, que votre grand Roi a formé ces grands desseins, qui ont attiré tant de fois sur lui les yeux de toute l’Europe 5 ? — Il n’en faut pas douter », lui dis-je .
Après cela, je fis sortir la belle Étrangère de cet appartement bas, et je la menai par l'escalier qui est à l’aile de ce côté-là, qu’elle trouva fort agréable; en effet, les marches en sont d’un marbre jaspé, le rampant est de bronze doré d’un fort beau travail, tous les côtés sont peints en bassetailles dorées, il est fort bien éclairé et, pour n’être pas extrêmement grand, il est noble et commode. Il y en a un tout pareil à l’aile opposée, dont le dôme semble être un ciel ouvert. Je montrai d’abord à la belle Étrangère l’appartemènt de Monsieur le Dauphin, qui est en haut sur l’appartement bas du Roi8. Les meubles en furent trouvés très propres et bien entendus, et surtout la
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vue de ce lieu-là charma Télamon. En effet, on voit de cet appartement un grand jardin de fleurs fermé dune balustrade dorée, un rondeau au milieu, avec une vue champêtre au delà, ornée d’un temple rustique1. Et comme il y a certaines fleurs qu’on appelle des immortelles, parce qu'elles ne passent point, je pense qu on pourrait appeler ce jardin d’un nom approchant de celui-là, car on y voit des fleurs en toutes les saisons, qui succèdent les unes aux autres. On a en ce lieu-là, du côté de la cour, une vue sauvage et simple qui ne laisse pas de plaire.
Ensuite je menai la belle Étrangère dans l'appartement de la Reine, dont toutes les diverses pièces ont des plafonds fort beaux et fort différents2. Et comme Glicère sait fort bien travailler en ouvrages, elle admira 1 ameublement qui était alors dans la chambre de la Reine : «Voyez, dit-elle à la belle Étrangère, cet ameublement de point d’Espagne d’or, d’argent et de fleurs nuées sur un fond blanc ; peut-on rien voir de plus beau ni de mieux assorti ? » Ensuite nous entrâmes dans le grand salon qui est très superbe, dont tous les ornements sont très beaux, avec quantité de chandeliers très magnifiques et des brasiers de même. Les peintures du dôme sont très belles, et les tableaux maritimes des diverses faces sont fort agréables. Mais en cet endroit, ayant passé sur le corridor [balcon], la belle Étrangère, Glicère et Télamon firent un grand cri d’admiration pour la beauté de la vue. En effet, on voit de ce lieu-là devant soi plusieurs grands parterres, avec des rondeaux et des jets, et au delà de ces parterres, de ces jets et de ces gerbes d’eau, un Canal de quatre cents toises de long et de seize de large, qui, malgré la situation du lieu et malgré la nature, s’enfonce en droite ligne vers le haut d’un tertre; et l’on aperçoit, à la gauche et à la droite, des bois qui s’abaissent comme ne voulant pas ôter la vue du lointain qui est au delà. J’eus de la peine à retirer cette aimable compagnie d’un lieu si charmant : « J’ai vu beaucoup de belles maisons en divers lieux de l’Europe, dit Télamon; mais je n’ai jamais vu que celle-ci qui soit environnée de jardins de tous les côtés ; car, si vous y prenez garde, il n’y a que l’entrée qui n’en ait point, encore est-elle ornée par de grandes avenues qui valent bien un jardin. » Ensuite, toutes ces personnes étant passées dans le grand cabinet, elles firent encore une exclamation pleine d’étonnement, qui me témoigna qu’elles étaient fort surprises de la magnificence d’un si beau lieu. La belle Etrangère s’arrêta d’abord à la face qui est opposée aux croisées, où l’on voit des pilastres de miroirs entremêlés d’autres pilastres à feuillages dorés sur un fond de lapis avec les chiffres du Roi ; ce qui fait un effet merveilleux par la réflexion de tant de beaux objets dans ces pilastres transparents, qui sont tous couronnés de soleils d’or. Elle regarda ensuite un nombre infini de choses magnifiques et rares, qui sont sur divers rangs de superbes tablettes, dont la multitude et le brillant éclat ôte la liberté du choix, et dont le grand amas fait un objet fort surprenant. Pendant que la belle Étrangère regardait tant de belles filigranes d’or et d’argent, Glicère considérait de petits obélisques d’orfèvrerie, des corbeilles, des vases, des guéridons, des brasiers, des cassolettes et mille auti’es choses, ne pouvant assez s’étonner de voir aussi des fauteuils de filigrane d’argent sur un fond bleu, où l’on voit le soleil à tous les dossiers et dont le prix fait assez connaître la beauté3. Cependant les sièges et les écrans sont tous d’un même travail. Mais ce qui arrêta le plus les dames, furent les portraits qui sont dans ce cabinet, et surtout celui de la Reine, dont ils admirèrent la beauté... La belle Etrangère loua aussi avec exagération la beauté d’un grand nombre de dames, dont les portraits sont placés, et dans ce cabinet, et dans les autres appartements du palais ; et elle avoua n’avoir rien vu de si charmant en son pays. Nous passâmes ensuite dans un autre appartement, où l’on voit deux grands cabinets qui, n’étant fermés qu’avec dès glaces de miroir, laissent voir tout au travers les plus riches cristaux du monde, les uns en grands vases de diverses figures, les autres en coupes et en souscoupes. Et la belle Étrangère s’arrêta avec plaisir à voir six pièces admirables de ces cristaux qui sont sur la cheminée*. Mais comme Télamon avait impatience de voir cette multitude de jardins qu’il avait remarqués du corridor, nous passâmes assez vile dans les autres appartements du Palais et nous descendîmes par l’escalier opposé à celui par où nous étions montés .
La belle Étrangère loua fort ce qu'elle avait déjà vu du corridor, c’est-à-dire la vue de ces grands parterres, de tous ces jets d’eau qu'on voit de tous les côtés, de cette gerbe d’eau prodigieuse, qui est au Canal des Cygnes5 et qui par cent aigrettes ramassées fait un objet qu’on ne peut trouver en nul autre lieu. Elle loua même fort tous les vases de fleurs dont les balustrades des fossés et des terrasses sont bordées et qui font un objet si galant et si agréable; elle prit garde qu’une grande partie de ces vases sont de porcelaine et les autres de bronze d’un travail admirable, principalement ceux qui sont sur la balustrade du premier parterre, où l’on voit de petits enfants appuyés sur les anses des vases qui, avec une attention enfantine, semblent admirer les fleurs dont ils sont remplis 8 . t
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Nous tournâmes alors à la main droite, et, marchant entre la balustrade des fossés et celle de la première terrasse, nous arrivâmes à un escalier magnifique, au bas duquel est une belle fontaine avec plusieurs ligures dorées qui jettent de l'eau en abondance 1 et, assez loin au delà, au milieu de diverses allées, un grand rondeau, où l'on voit Neptune dans son char tiré par six chevaux marins, d'où il sort une infinité de jets d'eau qui se croisent et qui environnent un autre jet d'une hauteur prodigieuse, et tous ces jets ensemble font un si grand murmure en retombant dans le grand bassin, que toute la surface du rondeau en est troublée2. On voit aussi de ce même endroit d’autres parterres, d’autres fontaines et, à la gauche, une allée de pins fort sombre et mille objets différents. Mais enfin, après avoir descendu cet escalier, nous tournâmes encore à droit et nous fûmes vers la Grotte, qui est au bout de 1 allée ; et comme elle a trois grandes arcades, qu’elle est ornée de bassetailles, la belle Étrangère l’eût prise pour un magnifique arc de triomphe, si elle n’eût pas remarqué que les arcades étaient fermées par des portes à jour toutes dorées, d’un travail admirable, avec un soleil à celle du milieu. La seule chose qui lui fit connaître d’aussi loin que c’était une grotte, fut un long rang de coquilles dorées qui règne au haut des arcades. Mais lorsque les portes s’ouvrirent et que toutes ces personnes aperçurent la merveilleuse beauté de cette Grotte, elles dirent cent choses ingénieuses pour marquer leur admiration 3 .
Cette belle personne demandant d’où pouvait venir une si grande abondance d’eau : « Vous souvient-il, Madame, lui dis-je, que je vous ai priée en arrivant de regarder ce paisible étang 4, qu’on voit à la droite de cette hauteur
Çfàjler nrnebe œtjuiliiyu et dt rocaUlej, euur. un bajjitibt marbra enjorrntbe oocjuiUe..
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d’où l’on découvre Versailles; c’est de là que viennent ces torrents, que l’art a entrepris d’élever pour le divertissement d’un grand Roi; et, afin que vous n’en puissiez douter, il faut que vous voyiez vous-même ce que je vous dis. » En effet, on lui fit voir ces tuyaux d’une grosseur prodigieuse, par où l’eau s’élève d’une manière qui paraît surnaturelle à ceux qui ne savent pas jusques où s’étend la force de ces machines qu’on a inventées pour l’élévation des eaux, et à qui il semble qu’on doit savoir gré de laisser les rivières dans leur lit, tant il est vrai que l’art fait présentement surmonter la nature. Télamon fut ravi de voir tous ces divers réservoirs revêtus de balustrades5, qui contiennent des fleuves entiers, s’il faut ainsi dire, et qui vont de l’un à l’autre jusques aux glacières et à un petit château où est la merveilleuse machine qui sert à tant de belles choses®. Télamon admira la manière avec laquelle cette eau, après s’être élevée par de gros tuyaux, se répand dans la Grotte par plusieurs petits; et surtout la grande
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économie de toutes ces eaux, qui fait qu'il ne s’en perd point du tout et que la même eau, qui a fait tant de miracles, s’en retourne paisiblement d’où elle est venue et paraît aussi modeste et aussi tranquille qu’auparavant1 .
Nous fûmes dans le Jardin de fleurs à balustrade dorée, bordé de cyprès et d’arbustes différents et rempli de mille espèces de fleurs2; la face d’en bas est fermée par une balustrade à hauteur d’appui, d’où la vue est fort champêtre. Ce jardin, aussi bien que tous les autres, a ses terrasses bordées de vases de cuivre peints en porcelaine. Audessous de cette terrasse à balustrade est le Jardin des orangers, dont la belle Étrangère fut extrêmement surprise, car elle ne comprenait pas qu’on pût mettre de si grands arbres dans des caisses. Télamon, qüî a extrêmement voyagé, avoua n’en avoir jamais vu de si beaux et ne loua pas moins les myrtes, dont l'ancienneté les rend
admirables .
Nous fûmes, au sortir du Jardin des orangers, voir en passant le Labyrinthe et, entre des bois verts entrecoupés d’allées et de fontaines, gagner le haut de ce superbe jardin, qu’on appelle le Fer-à-cheval à cause de sa figure et dont la magnificence toute royale montre assez qu’il ne peut être à un particulier, quelque grand qu’il fût. La terrasse qui règne au-dessus est un endroit admirable pour la vue, rien de trop loin, rien de trop près; elle est bordée d’arbustes sauvages toujours verts. Et ce grand jardin en amphithéâtre, avec trois perrons magnifiques et trois rondeaux situés en triangle, a quelque chose de surprenant qu’on ne peut décrire3. Tout y rit, tout y plaît, tout y porte à la joie et marque la grandeur du Maître. Et cette belle allée, qui part de l’allée découverte et qui va se rendre au Canal des Cygnes, où est cette merveilleuse gerbe d’eau, fait un objet qui plaît infiniment, surtout depuis que ce Canal qui s’enfonce en droite ligne dans un tertre en a augmenté la beauté. Ce magnifique jardin, aussi bien que les autres, a ses vases de fleurs sur ses terrasses, et la vue des bosquets qui sont à droite et à gauche au delà inspire l’amour et les plaisirs à ceux qui en ont le cœur capable. « Mais comment est-il possible, dit la belle Etrangère, qu’un si grand et si beau jardin se soit dérobé à mes yeux pendant que j’étais sur le corridor du Palais, d’où j’en ai découvert tant d’autres4? — C’est assurément, dit Télamon, une des grandes beautés de Versailles, que la variété des jardins et des bosquets; car il y a de tout ce qui peut rendre un lieu agréable. — Si nous avions le temps, dis-je alors, je vous mènerais dans un labyrinthe de berceaux rustiques entremêlés de statues, où vous trouveriez une solitude sauvage qui ne vous déplairait pas. » .
Après avoir trouvé cent étoiles d’allées grandes ou petites avec des fontaines, nous retoui’nâmes au Canal des Cygnes, dont on ne peut trop admirer la beauté. « Pour moi, dit la belle Étrangère, ce que je trouve de plus singulier dans ces jardins, c’est qu’ils sont propres à toute sorte de divertissements. — Il est vrai, repris-je, qu’il y a des endroits pour des carrousels, et le Roi y en fit un, où toute sa Cour parut avec éclat, et où il effaça ceux qui pouvaient effacer tout le reste du monde5. Mais il y a d’autres endroits, dans ces mêmes jardins, aussi propres pour le moins à la solitude et à la rêverie d’un amant mélancolique6... »
La galante compagnie, dont Mademoiselle de Scudéry nous raconte le voyage, n’avait pas manqué d’aller voir en détail la Ménagerie du Roi, et l’on a quelque intérêt à l’y suivre. Les principaux travaux d’aménagement pour les animaux et la construction du petit château étaient finis depuis 1665. Pendant les fêtes de mai 1664-, une promenade de la Cour avait en quelque sorte inauguré la Ménagerie7. Depuis, elle s’était embellie de diverses nouveautés, surtout par les envois de bêtes rares que faisaient de plus en plus souvent les agents de Colbert dans le Levant. Toute cette curieuse création était, on en va juger, fort appréciée des visiteurs :
Nous entrâmes alors dans la cour de la Ménagerie, où l’on voit un pavillon d’une symétrie particulièi’e, ayant un escalier au milieu, et après l’avoir monté, et passé un avant-cabinet assez propre, on entre dans un grand cabinet à huit faces8, qui a sept croisées et un corridor de fer doré au dehors, qui règne tout à l’entour. De ce corridor on voit sept cours difiérentes, remplies de toutes sortes d'oiseaux et d’animaux rares. Leurs peintures sont dans le cabinet, comme pour préparer à ce qu’on va voir ou pour en faire souvenir après l’avoir vu9. Toutes les cours ne sont fermées que de balustrades de fer jointes par des termes d’architecture; et presque toutes ont des rondeaux, et sont gazonnées, ne manquant d’ailleurs de rien qui soit ou nécessaire ou commode aux animaux ou aux oiseaux qu’elles contiennent. La cour où toutes ces autres cours viennent aboutir, et qui environne ce pavillon d’un côté seulement, a un cercle de six fontaines, qui sortent de six piliers de marbre; elle est toute semée de petits tuyaux cachés sous terre et, quand on le veut, elle devient pour ainsi dire un parterre de jets d’eau croisés. Comme la belle Étrangère
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aime naturellement les oiseaux, elle fut dans toutes les cours, et admira ces belles poules d’Égypte, que ceux qui les montrent appellent des Demoiselles, à cause de leur bonne grâce et de leur beauté ; elles sont grandes, droites, leur plumage est gris d argent; elles ont des pennaches blancs, la poitrine noire et les yeux orangés. Elle admira la magnificence des logements des pigeons, qui ont des fontaines et (les rigoles ; et Glicère dit à Télamon, en riant,
que ceux de Vénus n'étaient, pas aussi bien logés que ceux de Mars, rapportant cela au Roi .
Après avoii ri de ce qu elle disait, elles virent la cour des pélicans, des oies d’Inde, des canes maritimes, des. éléphants, des gazelles, des marmottes et des civettes, et un certain animal appelé chapas, plus beau et mieux marqueté qu’un tigre, doux et flatteur comme un chien, et cent autres choses trop longues i dire1. Enfin pour ne laisser
APOLLON FATIGUÉ. - BAS-RELIEF DE VAN OPSTAL SUR LA FAÇADE DE LA GROTTE.