ESTAMPE DR LE PAÜTRE
rien à voir, après avoir fait un repas fort propre, que Télamon avait fait apprêter en ce lieu-là, nous gagnâmes le haut de la montagne, où l’on trouve cette petite machine peinte et dorée qu’on nomme roulette , dans laquelle, assis à son aise, l’on glisse et l’on roule avec une extrême rapidité du haut en bas de cette pente fort droite, et l’on se précipite, pour ainsi dire par divertissement, d’une manière qui n’a point de péril quand on y prend garde2.
Nous fumes après faire le tour du Grand Parc par une allée haute, où nous trouvâmes quantité de cerfs. La vue est très belle du bout de cette grande allée; car le paysage est d’une grande étendue : l’on découvre tout Versailles de ce lieu-là; et, quoique la distance ne permette pas de distinguer exactement les objets, néanmoins tous ces toits dorés, tous ces parterres, tous ces bois verts, et toutes ces fontaines, dans la confusion que l’éloignement leur donne, ont de la magnificence et de la grandeur3.
La Ménagerie n’avait pas encore, surtout au point de vue des collections, l’importance qu’elle devait prendre plus tard. On verra Louis XIV faire travailler jusqu’à la fin du règne dans ce coin favori de son domaine. La Grotte de Téthys, au contraire, dont l’origine et la construction ont été déjà racontées et où ne manquaient plus que les groupes et les statues de marbre, venait d’être terminée. Nous pouvons nous y arrêter longuement, car plus tard nous ne la retrouverons pas.
Située à l’angle nord-est du Château, dans un massif de pierre qui portait un réservoir, la Grotte devint bientôt la plus rare curiosité do Versailles et effaça les œuvres les plus célèbres des rocailleurs
LES PREMIÈRES DESCRIPTIONS DE VERSAILLES
intérieurs. Détruite en 1 68(5, lorsque Mansart construisit l’aile du Nord, nous ne la connaissons que par des gravures et des relations, mais les unes et les autres également copieuses. Les trois descriptions principales de l’époque, celle de Félibien, qui accompagne le recueil gravé paru en 1079, celle de La Fontaine, dans les Amours de Psyché, celle de Madeleine de Scudérÿ, dans la Promenade de Versailles , semblent lutter d’exactitude dans la minutieuse exposition de ces merveilles, et le poète ’n’estpas celui des trois écrivains qui montre le moins de précision.
C’est une bonne fortune d’avoir à citer encore de jolies pages de vers, alors que tant de versification médiocre a été inspirée dès l’origine par les beautés de Versailles La Fontaine mentionne d’abord en prose les trois portes grillées2, où les rayons du soleil sont reproduits en dorure sur le fer des barreaux et que surmontent trois bas-reliefs, qui sont ceux de Van Opstal de Bruxelles :
Dans l’un, le dieu du jour achève sa carrière.
Le sculpteur a marqué ces longs traits de lumière,
Ces rayons dont l’éclat, dans les airs s’épanchant,
Peint d'un si riche émail les portes du couchant.
On voit aux deux côtés le peuple d’Amathonte3 Préparer le chemin sur des dauphins qu’il monte.
Chaque Amour à l’envi semble se réjouir De l’approche du dieu dont Téthys va jouir;
Des troupes de zéphyrs dans les airs se promènent ;
Les tritons empressés sur les flots vont et viennent.
Le dedans de la grotte est tel que les regards,
Incertains de leur choix, courent de toutes parts.
Tant d’ornements divers, tous capables de plaire,
Font accorder le prix tantôt au statuaire,
Et tantôt à celui dont l’art industrieux Des trésors d’Amphitrite a revêtu ces lieux.
La voûte et le pavé sont d’un rare assemblage.
Ces cailloux que la mer pousse sur son rivage Ou qu’enferme en son sein le terrestre élément,
Différents en couleurs, font maint compartiment.
Au haut de six piliers d’une égale structure,
Six masques de rocaille, à grotesque ligure,
Songes de l’art, démons bizarrement forgés,
Au-dessus d’une niche en face sont rangés.
De mille raretés la niche est toute pleine :
Un Triton d’un côté, de l’autre une Sirène,
Ont chacun une conque en leurs mains de rocher;
Leur souffle pousse un jet qui va loin s’épancher.
Au haut de chaque niche un bassin répand l’onde :
Le masque la vomit de sa gorge profonde ;
Elle- retombe en nappe et compose un tissu Qu’un autre bassin rend sitôt qu’il l’a reçu.
Le bruit, l’éclat de l’eau, sa blancheur transparente,
D'un voile de cristal alors peu différente,
Fait goûter un plaisir de cent plaisirs mêlé.
Quand l’eau cesse, et qu’on voit son cristal écoulé,
La nacre et le corail en réparent l’absence :
Morceaux pétrifiés; coquillage, croissance,
LES PREMIÈRES DESCRIPTIONS DE VERSAILLES
Caprices infinis du hasard et des eaux,
Reparaissent aux yeux, plus brillants et plus beaux1...
On trouve dans les belles planches tirées à l'Imprimerie Royale l’illustration des descriptions si nettes de l’auteur des Amours de Psyché. Aucun détail du travail des rocailleurs n’y a été omis. Après les bas-reliefs sculptés sur la façade, voici les divers piliers, avec leur triton, leur sirène et le chiffre du Roi, gravés par Le Pautre; voici le détail des masques grotesques et des « chandeliers de coquillages et de rocaille » jetant de l’eau de chaque bobèche, gravés par Chauveau; voici les nobles estampes où Jean Edelinck traduit l’œuvre de Girardon, de Regnaudin, de Tubi, et les groupes des chevaux du Soleil, par Gilles Guérin et les Marsy ; voici enfin l’ensemble des trois niches de la Grotte, présente par Le Pautre à la date de 1676. La Fontaine commençait ainsi sa description des œuvres d art, qui étaient encore à naître au moment où il écrivait :
Dans le fond de la Grotte, une arcade est remplie De marbres à qui l’art a donné de la vie.
Le dieu de ces rochers, sur une urne penché,
Goûte un morne repos, en son antre couché.
L’urne verse un torrent, tout l’antre s’en abreuve ;
L’eau retombe en, glacis et fait un large fleuve2.
J’ai pu jusqu’à présent exprimer quelques traits De ceux que l’on admire en ce moite palais :
Le reste est au-dessus de mon faible génie.
Toi qui lui peux donner une force infinie,
Dieu des vers et du jour, Phébus, inspire-moi !
Aussi bien désormais faut-il parler de toi.
Quand le Soleil est las et qu’il a fait sa tâche,
Il descend chez Téthys, et prend quelque relâche.
C’est ainsi que Louis s’en va se délasser
D’un soin que tous les jours il faut recommencer...
Ce dieu, se reposant sous ces voûtes humides,
Est assis au milieu d’un choeur de Néréides...
Doris verse de l’eau sur la main qu’il lui tend ;
Chloé dans un bassin reçoit l’eau qu’il répand ;
A lui laver les pieds Mélicerte s’applique;
Delphire entre ses bras tient un vase à l’antique ;
Climène auprès du dieu pousse en vain des soupirs...,
Rougit, autant que peut rougir une statue.
Ce sont des mouvements qu’au défaut du sculpteur Je veux faire passer dans l’esprit du lecteur...
Les coursiers de Phébus, aux flambantes narines,
Respirent l’ambroisie en des grottes voisines.
Les Tritons en ont soin; l’ouvrage est si parfait Qu’ils semblent panteler du chemin qu’ils ont fait.
Aux deux bouts de la Grotte, et dans deux enfonçures,
Le sculpteur a placé deux charmantes figures :
L’un est le jeune Acis....
Lu page, que je suis forcé d’abréger, montre bien que La Fontaine avait les renseignements les plus complets sur les ouvrages de Girardon, Regnaudin, Guérin et Marsy, ainsi que sur deux figures de Tubi. On jugera même, après l’avoir lu, qu’il avait dû en voir les modèles3. Il faut rapprocher
LES PREMIÈRES DESCRIPTIONS DE VERSAILLES
scs vers des groupes encore conservés et qui ont trouvé, après beaucoup de vicissitudes, une place définitive sous le rocher dessiné par Hubert Robert, qui orne le nouveau bosquet des Bains d’Apollon. Ne retenons plus que la description des effets si variés obtenus des eaux, par l’ingéniosité de Francine et de Jolly, dans la Grotte de 1668. La Fontaine commence par l’orgue hydraulique, placé derrière la niche centrale :
Le long- de ces lambris un doux charme est porté.
Les oiseaux, envieux d’une telle harmonie,
Épuisent ce qu’ils ont et d’art et de génie.
Philomèle, à son tour, veut s'entendre louer,
Et chante par ressorts que Fonde fait jouer.
Echo même répond, Echo, toujours hôtesse D’une voûte ou d’un roc témoin de sa tristesse.
L’onde tient sa partie : il se forme un concert Où Philomèle, l’eau, la flûte, enfin tout sert...
L’art en mille façons a su prodiguer l’eau :
D’une table de jaspe un jet part en fusée,
Puis en perles retombe, en vapeur, en rosée.
L’effort impétueux dont il va s'élançant Fait frapper le lambris au cristal jaillissant ;
Telle et moins violente est la balle enflammée.
L’onde, malgré son poids, dans le plomb renfermée,
Sort avec un fracas qui marque son dépit,
Et plaît aux écoutants, plus il les étourdit.
Mille jets, dont la pluie à l’entour se partage,
Mouillent également l’imprudent et le sage.
Craindre ou ne craindre pas à chacun est égal :
Chacun se trouve en butte au liquide cristal.
Plus les jets sont confus, plus leur beauté se montre ;
L’eau se croise, se joint, s’écarte, se rencontre,
Se rompt, se précipite à travers les rochers,
Et fait comme alambics distiller leurs planchers1.
Niches, enfoncements, rien ne sert de refuge :
Ma muse est impuissante à peindre ce déluge2...
La Grotte de Versailles est immortalisée littérairement par la visite des quatre poètes et par la lecture qui y fut faite du premier livre des Amours do Psyché. On ne la peut quitter sans lire au moins quelques lignes de la description de Mademoiselle de Scudéry, exactement contemporaine de celle de La Fontaine. Elle ajoute à la vision plutôt linéaire du poète quelques touches de couleur assez agréables :
Les yeux sont ravis, les oreilles sont charmées, l’esprit est étonné et l’imagination est accablée, s'il faut ainsi dire, par la multitude des beaux objets... A l’entrée de la Grotte paraît une table de marbre rouge; il est vrai qu’elle devient bientôt une table d’eau par un jet d’une grosseur prodigieuse, qui part avec tant d’impétuosité, qu’on dirait qu’il va percer le haut de la Grotte et monter jusques au ciel. Mais, outre ces grandes nappes d’eau, ces grandes coquilles’, ces Tritons, ces Néréides et ce jet prodigieux, on voit quatre chandeliers aquatiques, s’il est permis de les nommer ainsi, qui sont d’une invention admirable; ils ont, au lieu de lumière, chacun six branches dorées en figure d’algue marine, qui jettent de l’eau en abondance, et dont les jets, se croisant, font un objet merveilleux et nouveau*. Au-dessus des deux coquilles de marbre jaspé qu’on voit en entrant aux deux côtés de l’enfoncement de la. Grotte, paraît le chiffre du Roi, sur un fond de coquillage gris-de-lin, formé de petites coquilles de nacre, qui semblent des perles ; la couronne fermée, qui est au-dessus du chiffre, est ornée de fleurs
LES PREMIÈRES DESCRIPTIONS DE VERSAILLES
de lys de nacre, entremêlées d’ambre qui semble de l’or. Plusieurs miroirs enchâssés dans des coquillages multiplient encore tous ces beaux objets et mille oiseaux de relief parfaitement imités trompent les yeux pendant
Jlaùm Ça/ateœ.è, Paréo marmore, alfa ipà.aunïimâw. . ai cryp/a fensallana . oP,u Vu/,,
O talue de L/alatec, de marbre blanc, hauJe de ç pi.ttèemy . dans la p rôtit de ferrailles. Par^apiïsu STuii ’Jiomaui .
G.4LATÉE, PAR TUBI. — ESTAMPE DE J. EDELÏNCK.
que les oreilles sont également trompées : car, par une invention toute nouvelle, il y a des orgues cachées et placées de telle sorte qu un écho de la Grotte leur répond d’un côté à l’autre, mais si naturellement et si nettement que, tant que cette harmonie dure, on croit effectivement être au milieu d'un bocage, où mille oiseaux se répondent, et cette musique champêtre, mêlée au murmure des eaux, fait un effet qu'on ne peut exprimer. On
LES PREMIÈRES DESCRIPTIONS DE VERSAILLES 87
place même quelquefois en divers endroits de ce beau lieu des orangers, des festons de fleurs qui conviennent à tout le reste1...
(jrouppc ~èe. marbre blancjr.prcjentanlùeux. chcunu.rl)n joleil, elèearfdritonJ oui tes pensent.
Qar ffHUs Outri,,
COmu U liront de VenaiUa ■ Jitflumu QouSu/adfr i
( Juatuar Statuai marmoreai, duo Jcilicet eejui, SoÜj,juL abuobuj \frilonibuj ainmtui
Opu., IPgtèij ff lierai il'tu-ijuii .