CHEVAUX DU SOLEIL, PAK GILLES GUÉRIN. — ESTAMPE DE BAUDET
C’est dans Félibien qu’il faut chercher le détail des ornements, le groupement des nuances , la manière dont la diversité des coquillages est utilisée pour former les corps nus, les visages, le plumage des oiseaux rares de la Ménagerie. L’auteur insiste sur l’heureuse aération qui enlève toute
LES PREMIÈRES DESCRIPTIONS DE VERSAILLES
humidité à la Grotte, même quand l’ensemble des eaux joue à la fois, et qui permet d’y séjourner aussi longtemps qu’on le désire. Il observe les effets de lumière obtenus par l’unique ouverture du couchant et T « amas confus de gouttes et d’atomes d’eau qui semblent se mouvoir dans ce lieu-la, comme les atomes de lumière qu’on découvre dans les rayons du soleil. Et parce que les piliers et les côtés de la Grotte sont remplis de miroirs, chaque espèce venant à se multiplier, cette Grotte paraît d’une grandeur extraordinaire et comme plusieurs grottes qui composent un palais au milieu des eaux, dont l’étendue semble n’avoir point de bornes1 ».
On comprend le goût que prit Louis XIV pour ce lieu somptueux et singulier. Il y eut des collations, des concerts, et même des spectacles : lors des fêtes qui suivirent la seconde conquête de la Franche-Comté, on joua le Malade imaginaire sur un théâtre dressé devant la façade de la Grotte, avec le fond illuminé pour fond de la scène 2. On trouvera un exemple des usages auxquels elle pouvait servir, dans la réception du prince de Toscane à Versailles, le 11 août 1669 : « Leurs Majestés, avec lesquelles étaient Monsieur, Mademoiselle d’Orléans, Madame de Guise et plusieurs des principales dames de la Cour, allèrent à Versailles, où le prince de Toscane se rendit aussi, accompagné du duc de Guise. Cette illustre compagnie étant entrée dans le parc s’y promena en calèches, puis alla dans la Grotte, où elle eut le divertissement d’une excellente musique, avec un beau régal de fruits et de confitures, en de grands bassins posés sur des guéridons, dans tous les angles de ce lieu, qui était éclairé d’une infinité de lumières ù l’entour de la corniche. De là tout ce beau monde étant allé à l’Orangerie, qui était aussi très bien éclairée, les divertissements y furent continués par la Comédie française... » Le 23 août de l’année suivante, c’était le duc de Buckingham qui était reçu à Versailles et à qui, après un concert sur le Canal, Louis XIV offrait une collation dans la Grotte3. Ces indications seraient aisément multipliées, si j’avais pour but de narrer les récits de cour, dont je cherche seulement à fixer le cadre.
Ce morceau capital de la décoration de Versailles qu’était la Grotte de Téthys devait rester debout moins de vingt ans. Quoique la maçonnerie et les rocailles, souvent réparées, aient pu se détériorer à la longue, par suite de la présence du réservoir supérieur, on s’étonne que l’œuvre ait été entièrement sacrifiée, et qu’aucune partie de ces merveilles ne se soit conservée dans les bâtiments nouveaux de l’aile du Nord. Rien ne montre mieux le souci qu’avait le Grand Roi de renouveler sans cesse le décor de son existence, et par des sacrifices que n’eussent pas faits les autres princes.