CHAPITRE CINQUIÈME
LE CHATEAU DE LE VAU
Les magnificences étalées à la fête de 1668 marquaient l’éclat grandissant du règne, qui était entré dans sa période la plus heureuse. Chaque jour, le rang de la France montait en Europe ; le Roi ne comptait plus les succès de ses diplomates ni les victoires de ses généraux. Par le traité d’Aix-la-Chapelle, la Flandre était devenue française, et la guerre de Hollande, qui se préparait dans les conseils du Louvre, allait apporter à la monarchie de nouvelles provinces, l’Alsace et la Franche-Comté. La nation entourait d’une aveugle confiance le jeune souverain qui la conduisait h tant de gloires, et elle l’encourageait à en chercher d’autres. Louis XIV, qui allait être Louis le Grand, avait trente ans alors et le désir de faire, dans tous les genres, de grandes choses.
Le Versailles qu’il avait créé semblait fini et chacun pensait qu’il pouvait désormais jouir avec orgueil d’avoir ajouté cette charmante maison à celles que possédait la Couronne. Les fêtes qui coïncidèrent avec son achèvement donnèrent, au contraire, le signal de l’activité nouvelle qui la transformèrent entièrement. « A peine ce château fût-il terminé, raconte Charles Perrault, et M. Colbert se fut-il réjoui de voir une maison royale achevée, où il ne serait plus besoin d’aller que deux ou trois fois l’an pour y faire les réparations qu’il conviendrait, que le Roi prit la résolution de l’augmenter de plusieurs bâtiments pour y pouvoir loger commodément avec son Conseil pendant un séjour de quelques jours. On commença par quelques bâtiments qui, étant ù moitié, ne plurent pas et furent aussitôt abattus. On construisit ensuite les trois grands corps de logis qui entourent le petit château et qui ont leur face tournée sur les jardins... Ils sont du dessin de M. Le Vau 1 ». Ce fut une œuvre immense de construction et de décoration. Les artistes, qui n’avaient été appelés jusqu’alors à Versailles qu’en petit nombre et presque uniquement sur certains points du parc, se mirent à travailler partout en même temps, aux intérieurs comme aux jardins, et dressèrent ainsi, en peu d’années, ce qui devait bientôt devenir la plus somptueuse maison de la Monarchie.
Mademoiselle’de Scudéry annonçait déjà les projets formés sur Versailles, dans le récit de sa promenade faite au cours de l’été de 1668 : « Je ne sais si je dois dire à Télamon que dans six mois la description qu’il fera de Versailles, sur les mémoires qu’il en a pris aujourd’hui, ne ressemblera presque plus, du moins pour les bâtiments du Palais et de la Ménagerie, car le Roi a déjà donné les ordres pour en faire d’autres, incomparablement plus beaux. Il y aura aussi des figures admirables dans tous les rondeaux et à toutes les fontaines, et mille ornements nouveaux que je ne sais point encore2. » La Fontaine, on l’a vu, en disait à peu près autant, à la même époque, mais en décrivant par avance une partie de ces ornements déjà décidés. Un autre Versailles allait naître, et ses accroissements devaient marcher de pair avec la création d’une ville dans les vastes terrains achetés par le Roi et au milieu desquels trois grandes avenues plantées d’ormes et de tilleuls convergeaient vers le Château.
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Malgré les deux petits bâtiments de communs, construits par Le Vau du côté de l’arrivée, et les quelques pavillons symétriques bâtis sur la place, la Cour, les princes, le Roi lui-même, se trouvaient à l’étroit à Versailles, dès qu’on y venait pour plus d’un jour. Ce n’était encore qu’un bourg médiocre, occupant la région dite aujourd’hui du « Vieux Versailles », et groupé autour de l’église paroissiale qu’on avait récemment refaite â neuf '. Mais Louis XIV venait de concevoir l’idée de faire surgir une ville autour de sa maison renouvelée. Ses propres constructions s’y multipliaient ; en 1671, on construisait un hôtel pour la Surintendance des Bâtiments, c’est-à-dire pour Colbert, suivi bientôt d’un hôtel pour la Chancellerie 2, et, le 29 décembre, était posée solennellement, en présence de Sa Majesté, la première pierre d’une église dédiée à Saint-Louis, qui devait être la chapelle d’un grand couvent de Récollets3. Ce qu’il fallait surtout, c’était engager les particuliers à bâtir eux-mêmes, en leur accordant des avantages exceptionnels. Le 22 mai 1671, Louis XIV étant à Dunkerque, en pleine campagne des Flandres, prenait en faveur de Versailles une résolution, dont il faut reproduire les termes, car c’est vraiment la charte de fondation de la ville :
Sa Majesté ayant en particulière recommandation le bourg de Versailles, souhaitant de le rendre le plus florissant et fréquenté qu’il se pourra, elle a résolu de faire don des places à toutes personnes qui voudront bâtir depuis la Pompe dudit Versailles jusqu’à la ferme de Clagny4, avec exemption de logement par craie5 èsdits bâtiments pendant dix années, qui auront cours du jour qu’ils seront achevés, à la charge de payer au domaine dudit Versailles pour chacune desdites places à proportion 5 sols de cens pour arpent, payables chacun an au jour de Saint-Michel, pour desdites places et bâtiments jouir par chacun des particuliers auxquels icelles places seront délivrées en pleine propriété comme à eux appartenant, à la charge de par eux, leurs hoirs et ayant cause, entretenir les bâtiments en l’état et de même symétrie qu’ils seront bâtis et édifiés. La délivrance desquelles, avec mesure, tenants et aboutissants, sera faite par le Surintendant des Bâtiments6.
La création d’une ville autour d’un château nouveau rappelle celle que, peu d’années auparavant, le cardinal de Richelieu a faite auprès de son château du Poitou. Cette conception s’explique en certains esprits organisateurs, qui aiment à vivre dans un milieu dont tous les détails rappellent leur gloire et l’action de leur puissance personnelle. Nul n’est déjà plus sensible à cet ordre de jouissances que Louis XIV. Durant tout son règne, il saura maintenir les privilèges accordés par lui aux propriétés bâties de Versailles et il y joindra même celui d’être insaisissables. Avec de tels avantages assurés, les demandes de « places à bâtir » sont nombreuses, et c’est faire sa cour au Roi que de lui en adresser une. En face du Château, entre les trois avenues, deux grands hôtels se bâtissent, que représentent d’anciennes estampes, l’un pour le duc de Noailles, l’autre pour le comte de Lauzun, le brillant favori de la Grande Mademoiselle, et le marquis de Guitry; le Roi en reprendra plus tard les emplacements pour y faire les deux Ecuries. On voit se border d’hôtels la rue qui deviendra la rue des Réservoirs et qui rejoint le chemin de Saint-Germain. Quant au village de Versailles, au « Vieux Versailles », tout ce qui n’y appartient pas au Roi est acheté par lui aux propriétaires, en 1673, pour la somme de 142 600 livres, et démoli aussitôt pour faire des places à bâtir7. Les ouvrages de « la nouvelle ville », comme disent les Comptes, figurent parmi les préoccupations de Colbert, qui fait faire des chaussées de pavé dans les mes et y planter des ormes pour les rendre plus avenantes8. Autour des espaces que se réserve le Roi, les maisons particulières commencent à s’élever. De tous côtés, la ville sort de terre, en même temps que le Château change d’aspect et d’étendue et que Versailles perd son caractère de lieu de plaisance pour devenir une véritable résidence royale.
Les projets du Château Neuf avaient été longuement discutés entre Louis XIV et Colbert. Devant la difficulté de faire autre chose que de la « rapetasserie », suivant le mot du ministre, le Roi avait pris la décision de raser entièrement le petit château et de bâtir « une grande maison ». L’emplacement exigeait une construction haute : « Celle de Versailles, remarquait Colbert, est presque cachée de la
ESTAMPE ÜB ROBBIIT NANTEÜ1L.
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pièce d’eau du fond par le parterre en amphithéâtre; ainsi il serait plus nécessaire de 1 élever 1 ». La raison qu’il donnait contre le projet du Roi était que l’espace faisait défaut. On ne doit pas oublier, en effet, qu’avant les travaux énormes de terrassement faits pour constituer l’avant-cour actuelle, la pente commençait brusquement devant l’ancien Château, presque autant du côté de l’Orangerie, et Colbert pouvait dire ce mot qui nous étonne au premier abord : « Il est impossible de faire une grande maison dans cet espace. Le terrain est serré non seulement par les parterres, mais encore par le village, l’église, l’étang. La grande pente des parterres et des avenues ne permet pas d’étendre ni d occuper davantage de terrain sans renverser tout et sans faire une dépense prodigieuse,... laquelle il sera plus à propos ou plus glorieux au Roi de faire au Louvre ou en quelques autres grands ouvrages, et que le Roi se retranchât pour longtemps du plaisir qu’il prend en cette maison. » Mais Louis XI\ , que le Louvre intéressait déjà beaucoup moins et qui commençait à prendre l’habitude de ne plus regarder aux dépenses de ses bâtiments, n’avait rien à refuser à son cher Versailles. Il changea même d’avis en un point important, la conservation du petit château, à laquelle il avait d’abord renoncé, et exigea des architectes un plan qui y fît seulement une « enveloppe ». C'était, d’ailleurs, ce qu’avait fini par proposer le ministre : « Tout le monde verra que le Roi avait cette petite maison et y ajouta seulement des bâtiments pour son logement et pour toute sa Cour. En un mot, ce bâtiment ne sera pas considéré pour être un ouvrage de Sa Majesté seule. »
On observe ici, une fois de plus, à quel point Colbert portait le souci de l’honneur de son maître, en matière de constructions. 11 mettra plus tard autant de zèle à faire de Versailles, définitivement choisi, une demeure incomparable, qu’il en met, au moment où nous sommes, à en empêcher le développement.
Louis XIV s’était décidé à laisser debout la jolie maison qu’il avait refaite et à laquelle, bien plus que les souvenirs de son père, l’attachaient ceux de ses plaisirs de jeunesse et de ses premiers triomphes. Son parti une fois pris, il y persista toujours par la suite, malgré l’insistance du surintendant, et se refusa toujours, même au détriment de l’équilibre général des constructions, à laisser détruire la petite cour de Marbre : a On eut beau, raconte Perrault, lui représenter qu’une grande partie menaçait ruine; il fit rebâtir ce qui avait besoin d’être rebâti et, se doutant qu’on lui faisait ce petit château plus caduc qu’il n’était pour le faire résoudre à l’abattre, il dit, avec un peu d’émotion, qu’on pouvait l’abattre tout entier, mais qu’il le ferait rebâtir tout tel qu’il était et sans y rien changer 2. » Nous devons à cette obstination de Louis XIV d’avoir sous les yeux ce gracieux ensemble où, malgré bien des changements successifs, on peut évoquer encore les principales lignes de l’œuvre primitive remontant à l’époque de Salomon de Brosse.
Divers plans avaient été étudiés pour le nouveau Versailles. Colbert en avait demandé à plusieurs architectes: à Jacques Gabriel, à Antoine Le Pautre, à Claude Perrault et à Vigarani. Le Vau avait fourni également le sien. « Tous ces messieurs travaillent nuit et jour », écrivait Charles Perrault au ministre. Ils avaient dû se conformer aux idées exprimées par le Roi, qui avait décidé lui-même, avec l’ordinaire précision de son esprit, quelles dispositions intérieures lui semblaient nécessaires et quels appartements il fallait mettre dans les diverses parties du grand château 3. Le problème à résoudre était d’ailleurs fort difficile, puisqu’il s’agissait de souder ensemble deux constructions de genre différent, tout en les laissant indépendantes l’une de l’autre 4. Colbert présenta sur tous les plans des architectes des observations minutieuses. Celui de Le Vau, bien entendu, n’échappa point à sa critique ; il lui reprocha notamment des formes rondes de vestibules et de salons, « qui ne sont point du bon goût de l’architecture, particulièrement pour les dehors ». Le Vau s’était souvenu sans doute de ce qu’il avait fait à Vaux et au Raincy, surtout de ce salon circulaire de Fouquet, qui est un de ses chefs-d’œuvre; et Colbert, dans la sévérité du jugement qu il en portait, s’en souvenait peut-être également. Le surintendant reconnaissait, du reste, que beaucoup de choses dans le plan du premier architecte étaient suivant les désirs du Roi, et que la suite du grand appartement était « belle et bien proportionnée ». Louis XIV étudia les
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divers projets, les rectifia les uns par les autres, décida ce qu’il y avait à exécuter définitivement, et Le \ au se mit immédiatement à l’œuvre.
Dès 1 automne de 1668, des travaux sont entrepris et l’on fait la fondation du mur de la grande façade sur le Parterre *. Peu après, dans un « Mémoire de ce qui est à faire pour les Bâtiments en 1 année 1669 », Colbert note en ces termes les ouvrages de Versailles, après ceux du Louvre : «Voir l’état des plans de Versailles et ce qui est à faire pour achever le tout, les plans, dessins et élévations du nouveau batiment pour régler tout ce qui est à faire sur ce sujet. Commencer à faire les dessins et résoudre tous les dedans pour donner ordre, dès à présent, aux marbres et autres ornements qui seront nécessaires... Continuer à faire travailler promptement à tous les ornements de fontaines de Versailles, ensemble de 1 Allée d’eau2. » Aux premiers jours de juin 1669, même après démolition d’une partie du travail, l’ouvrage a beaucoup avancé et le ministre lit dans les rapports de son agent: « Le mur de face du côté du Parterre il fleurs est à 19 pieds de hauteur ; celui du côté de la Grotte est à 20 pieds. Le mur de pierre dure en arcade, qui doit porter la terrasse entre les deux pavillons du Château du côté du grand Parterre, est à 13 pieds de haut. Les murs susdits, à la réserve du dernier en arcade, sont de hauteur pour poser les plateformes sur lesquelles la charpenterie des planchers doit être posée... Les sieurs Cliquin et Charpentier 3 font préparer les chemins pour faire voiturer en diligence le bois du premier plancher du bâtiment, que l’on commencera à lever la semaine prochaine... Nous avons 566 ouvriers qui travaillent ici, savoir 7 appareilleurs, 8 piqueurs, 142 tailleurs de pierre, 118 Limousins et 291 manœuvres4. » Ces indications, qui se rapportent uniquement h l’entreprise de maçonnerie, font voir Versailles rempli à nouveau d’une foule d’ouvrages et d’ouvriers, aspect qu’il va conserver pendant plusieurs années. En trois ans, la dépense de maçonnerie seule atteint un million 350000 livres 5, et ce chiffre est déjà assez éloquent.
Sur les jardins, l’architecte construit son « enveloppe », en ménageant dans le milieu une grande terrasse entre deux larges pavillons, à un endroit où le Roi a désiré d’abord une galerie, qu’on a écartée, je ne sais pourquoi, et que Mansart doit réaliser dix ans plus tard6. Du côté des cours, Le Vau s’inspire de la vieille architecture du petit château pour le réunir aux bâtiments des écuries et des cuisines, qu’il a construits précédemment, et pour prolonger le tout par des pavillons terminés en colonnades. Les anciennes arcades disparaissant et le fossé de Louis XIII étant comblé, l’espace entouré par ces constructions devient la nouvelle cour du Château. Elle est fermée sur le devant par une grille, de l’alignement de laquelle sont rapprochés les pavillons neufs et qui est d’abord la grille même de l’ancienne avant-cour, entre les deux petits corps de garde des mousquetaires. Si l’on s’en rapporte à certaines estampes de Pérelle, grille, corps de garde et petit fossé sur le devant sont conservés intacts pendant quelque temps ; mais il n’y a bientôt plus en cet endroit, selon la grande vue de Silvestre, qu’une longue grille majestueuse fermant la cour, les corps de garde se trouvant naturellement reportés à l’entrée de la nouvelle avant-cour. L’avant-cour, en effet, est rejetée en avant et agrandie d’une façon considérable; elle prend également alors ses dimensions définitives, grâce à un énorme travail de terrassement, qu’il est nécessaire de se figurer. On y élève, de chaque côté, deux gros pavillons portés sur des soubassements puissants et réunis par des murs de soutènement, qui servent à retenir les terres rapportées. Ces pavillons, qui sont debout en 1671 7 et qu’un groupe d’estampes montre isolés aux quatre coins de l’avant-cour, sont destinés à être reliés deux à deux par Mansart et à formelles extrémités des ailes des Ministres. En résumé, au moment que nous racontons, dans le remaniement d’ensemble auquel on se livre après la paix d’Aix-la-Chapelle, toutes les proportions du Château se trouvent augmentées et fixées.
Une partie des travaux exécutés par Le Vau à Versailles ne porte point sa marque personnelle. Les conceptions de l’époque de Salomon de Brosse ont pesé longtemps sur les siennes, alors qu’il a eu à mettre d’accord les premiers agrandissements rêvés par Louis XIV avec la simplicité des lignes de la
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petite maison de chasse bâtie sous Louis XIII, quarante ans plus tôt. Versailles, tel qu’il existait au temps des premières fêtes de Louis XIV, était une maison magnifique sans doute, mais en désaccord avec le goût nouveau de l’architecture française que Le Mercier et Le Vau lui-même avaient contribué a développer. C’est maintenant seulement, h partir des travaux de 1669, que l’œuvre vraiment originale de Le Vau se dégage et s’affirme.
Une fois réalisée, elle semble exiger, comme complément naturel, la disparition complète de celle qui l’a précédée; la ferme volonté de Louis XIV s’oppose seule à une destruction, que les architectes proposeront périodiquement et que ses successeurs finiront par accepter. Mais une observation plus importante est suggérée par la création grandiose et toute neuve que Le Vau a accompli le tour de force de juxtaposer à l’ancien Versailles. Grâce h lui, l’art qui arrive ne traînera plus, en aucune manière, l’entrave du passé. Ce que l’on conserve de la construction primitive disparaît et s’efface dans l’immensité de « l’enveloppe ». C’est par ce dernier côté qu’on verra de préférence Versailles, qu’on le représentera et qu’on viendra l’admirer. Ce sont les trois façades faites alors sur les jardins qui vont déterminer, à leur tour, l’œuvre à venir.
Louis Le Vau n’assistera pas à l’achèvement du noble palais, entièrement renouvelé, qu’il a conçu; il meurt le 11 octobre 1670, en pleine activité et âgé seulement de cinquante-sept ans. Mais il n’est pas remplacé comme premier architecte du Roi et, en attendant que le titre soit rétabli en faveur de Mansart, c’est un simple architecte des Bâtiments, François Dorbay, qui assure la continuation des ouvrages de Versailles L Dorbay, an des premiers associés de l’Académie d’architecture créée par Colbert, se trouve être un élève de Le Van et, selon toute apparence, l’héritier direct de ses idées; ce sont, en tout cas, les plans de Le Vau qui le guident à Versailles, quelque part que l’on doive reconnaître dans le détail à son talent personnel. C’est donc la pensée du premier architecte que nous allons suivre, qu’elle ait été ou non réalisée de son vivant.
Louis XIV n’avait jamais été plus attaché à la pensée de Versailles. Même en voyage ou en campagne, il ordonnait tout par le menu et tenait à être informé, semaine par semaine, de l’avancement des travaux. Quand il alla visiter, en 1670, ses nouvelles conquêtes de Flandre, Colbert lui adressa plusieurs rapports sur ce sujet, celui-ci par exemple, du 6 mai, où l’on voit bien se poursuivre les constructions plus haut citées : « Pour Versailles, la corniche de la face sur le Parterre est entièrement posée. L’on continue avec grande diligence, et l’on commence à tailler le bois pour le comble. Je fais encore augmenter le nombre des ouvriers pour les pavillons de la grande avant-cour. Les couvertures des deux ailes et pavillons joints au petit château sont presque achevées, et les stucateurs travailleront au dedans, la semaine où nous entrons. Nous avons trouvé que l’élévation de quatre pouces des bassins portés par les figures de l’Allée d’eau réussira fort bien et même l’éloignement de quatre pieds des figures du bassin du Dragon; mais il était bien nécessaire de vider l’eau du rond, d’autant que toutes ces figures se sont trouvées crevées par la grande gelée qu’il a fait. Je les fais raccommoder et je prendrai les précautions nécessaires h l’avenir pour empêcher que cela arrive davantage. » Quatre jours après, autre rapport sur le jardin et les petites constructions qu’on fait à Trianon et sur quelques détails de fontaines : « Je fus hier à Versailles et ù Trianon, où tous les ouvrages s’avançebt, en sorte que j’espère que Votre Majesté en aura satisfaction... La moitié des bassins des Petits-Enfants (Allée d’eau) sont posés... Les figures du bassin du Dragon sont rétablies, et l’on commencera ù dorer lundi prochain. Les ornements des autres fontaines s’avancent avec la même diligence. Il est vrai que la prodigieuse quantité d’ouvrages de sculpture empêchera peut-être qu’ils ne soient tous aussi beaux qu’il serait ù souhaiter... Le sieur Le Vau persiste à soutenir qu’il est nécessaire de fermer les deux arcades du vestibule, et je suis aussi persuadé de cette nécessité pour rendre d’autant plus solide le petit château. J’attendrai néanmoins l’ordre de Votre Majesté pour y faire travailler... » Quelques jours plus tard, le Roi s’étant montré presse : « A 1 égard des bâtiments de Versailles et de Trianon, je puis assurer Votre Majesté que
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je i.iis tout mon possible pour lui donner la satisfaction qu’elle désire; mais elle voudra bien considérer que, depuis son départ, nous avons eu quinze jours de très mauvais temps, et qu’elle reviendra quinze jours plus tôt quelle n aurait du1. » On voit bien le ton de Ces rapports, qui, écrits pour renseigner Louis XIV , nous apportent aujourd liui a nous-mêmes les éclaircissements les plus précis sur les travaux du Château et du Parc. La multiplicité de ces travaux est telle que le bon Petit, qui les survejlle presque depuis loiigine, paraît devenir insuffisant; Colbert va l’envoyer à Fontainebleau et nommé**- comme contrôleur de Versailles, Philippe Le Fèvre, « qui a plus d’action que le sieur Petit2 ». Aux lettres du
ministre sont joints assez souvent des plans proposés à l’acceptation du Roi ou divers projets de décoration entre lesquels il est sollicité de choisir. Sa Majesté annote les lettres de Colbert et les lui retourne, avec son avis en marge et des paroles d’encouragement ou d’impatience : « Je suis satisfait de ce que vous me mandez de Versailles. Faites qu’on ne se relâche point, et parlez toujours aux ouvriers de mon retour. »
Au cours de cette correspondance, Colbert fournit à son maître les informations les plus minutieuses : sur l’installation des ateliers du rocailleur, sur le .remplacement de tel ou tel jardinier, sur les orangers que demande Le Bouteux au nouveau jardin qui se fait à Trianon, sur l’aménagement des étangs, les machines hydrauliques et les conduites qui sont posées pour amener l’eau à Versailles, sur le rétablissement des robinets, ajustages et soupapes des fontaines, sur les ouvrages des marbriers dans les nouveaux appartements, et maint autre détail que le Roi semble avoir toujours présent à l’esprit: « Je supplie Votre Majesté, dit-il un jour, de me faire savoir si ces relations lui sembleront ou trop longues ou trop courtes, afin de suivre en cela comme en toutes choses ses volontés. — De longues.
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répond le Roi. Le détail de tout. » Et l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, de la précision de mémoire chez le prince, qui garde, 'au milieu des camps, fidèle registre de ses moindres ordres, ou de l’activité infatigable du ministre, qui trouve le temps de les rédiger, de les compléter, d’en assurer 1 exacte exécution, et qui peut se remettre aisément sous les yeux, comme pour se reposer des innombrables affaires de l’État, chaque appartement, chaque bosquet, chaque fontaine de Versailles.
Laissons de côté, pour le moment, la transformation du Parc et la naissance de Trianon, que nous étudierons aux chapitres suivants. Bornons-nous aux travaux du Château et, d’après le plan que nous suivons dans ce livre, après avoir fixé les dates de construction, attachons-nous de préférence à ce qui intéresse la décoration et l’histoire de l’art.
L’année 1671 voit finir la grosse maçonnerie de l’édifice commencé par Le Vau. Les sculpteurs peuvent venir et il y a dès lors, dans les parties extérieures déjà terminées, de la besogne pour un grand nombre. On les trouve occupés, à partir de 1671, à la décoration des nouvelles façades, aussi bien celles des cours, qui ont été transformées plus tard, que celles des jardins, qui ont conservé jusqu’à nos jours la plupart de leurs ouvrages. Celles-ci ont été achevées les premières, et la petite estampe de Silvestre, prise du côté de l’Orangerie, les montre avec leur balustrade supérieure surmontée de ses vases et de ses grands trophées. Ce sont les vingt-quatre trophées payés collectivement quatorze mille six cents livres, le 10 décembre 1671, à Houzeau, Marsy, Le Gros, Massou et Le Hongre L Nous retrouverons ces sculpteurs lorsque nous parlerons des statues de pierre posées à la même époque sur ces façades. L’année suivante, on couvre de trophées plus petits la balustrade des corps de logis en aile, sur l’ancienne avant-cour, et de statues mythologiques les deux grands balcons supportés par une colonnade, qui font l’extrémité de ces batiments.
Colbert écrit au Roi, qui est en Flandre, le 17 juillet 1672 : « J’ai fait distribuer à plusieurs sculpteurs les vases et les trophées qu’il faut mettre sur les piédestaux de la balustrade des pavillons et corps de logis en aile, afin qu’ils soient faits promptement. On travaille fortement aux douze figures des deux grands balcons, sur lesquels on pose la balustrade pour recevoir ces figures2 ». Ces statues semblent déjà toutes hissées et mises en place dès la fin de l’année. 3 11 ne reste plus à terminer que la sculpture des clefs d’arcades du côté des jardins; elle sera faite en 1674, mais n’est pas encore commencée au moment où André Félibien, dans sa Description sommaire du Château de Versailles , parue à cette date, explique à son lecteur la décoration du Château Neuf4. Suivons ce guide autorisé, en nous reportant par la pensée au moment de la publication [de son livre, et arrivons à Versailles avec lui, en cette année 1674, pour examiner en détail la nouvelle maison royale, telle que les travaux de Le Vau et de Dorbay viennent de la constituer.
Le visiteur, attiré par la renommée d’un lieu qui passe déjà pour « un des plus beaux qui soient au monde », peut, en venant de Paris, rejoindre une large avenue de quatre rangées d’ormes, formant trois allées et terminée devant le Château par la vaste place Royale. Deux autres avenues un peu moins larges y aboutissent aussi 5. La place est entourée de pavillons symétriques construits par le Roi et derrière lesquels s’étendent les rues de la ville nouvelle, tout entière bâtie sur terrain royal. On monte la pente de l’avant-cour, flanquée de ses quatre gros pavillons, et l’on franchit la grille de la grande cour. Les deux corps de logis, qui la bordent à l’entrée et servent pour les offices, sont terminés chacun par un pavillon, dont la colonnade est surmontée d’une balustrade ornée de statues.
Il est bon de remarquer d’abord que, comme le Soleil est la devise du Roi, et que les poètes confondent le Soled et Apollon, il n y a rien dans cette superbe maison qui n’ait rapport à cette divinité: aussi toutes les figures et les ornements qu on y voit n'étant point placés au hasard, ils ont relation ou au Soleil ou aux lieux particuliers où ils sont mis. C est pourquoi, comme ces deux ailes de la grande cour sont particulièrement destinées aux offices
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de la Bouche, du Gobelet, de la Panneterie, de la Fruiterie et des autres offices de Sa Majesté, ceux qui ont la conduite de ces grands ouvrages ont fait représenter les quatre Éléments sur le haut des portiques de ces deux ailes, puisqu à 1 envi 1 un de l’autre ils fournissent ces offices de tout ce qu’ils ont de plus exquis pour la nourriture des hommes. Car la Terre donne libéralement ses animaux, ses fruits, ses fleurs et ses liqueurs ; l'Eau fournit les poissons ; l’Air, les oiseaux ; et le Feu, les moyens d’apprêter la plupart de tous ces aliments. Et parce qu’il y a douze figures sur chaque balcon, chaque élément a trois figures qui le représentent.
La Terre est figurée par Cérès, Pomone et Flore. Ces trois figures sont sur le balcon à gauche en entrant. L Eau est représentée par Neptune, Thétis et Galatée, qui sont ensuite sur le même balcon. L’Air est représenté par Junon, Iris et le Zéphire. Ces figures sont sur le balcon à main droite. Le Feu, par Vulcain et deux Cyclopes, Stérops et Bronte, qui sont ensuite sur le même balcon. Chacun de ces balcons a dix toises de long.