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CHAPITRE SIXIÈME

LA TRANSFORMATION DES JARDINS

En même temps que le Château Neuf s’élève et que la ville commence à se bâtir, le travail des jardins reçoit un plus grand développement et il s’y produit également une transformation complète. La période qui correspond h 1 exécution du plan de Le Vau est celle de la plus féconde activité de Le Nôtre. Presque tout ce qu on appellera bientôt « les Bosquets de Versailles » est aménagé définitivement entre le moment où le petit château est cc enveloppé » et celui où le Roi transporte à Versailles le lieu de sa résidence. Mais ces créations dans les jardins peuvent se diviser en deux séries distinctes, que séparent assez bien les grandes fêtes de 1674.

Les bosquets ne vont pas sans les eaux; et, précisément, durant les premières années de cette brillante période, la construction de réservoirs nouveaux, l’augmentation progressive du volume des eaux disponibles, celle enfin de la puissance des pompes, permettent des créations hydrauliques de plus en plus nombreuses. Louis XIV se montre exigeant pour ses fontaines, peut-être parce que son amourpropre est en lutte, à ce moment même, contre les avantages que le prince de Condé trouve, à Chantilly, dans un terrain mieux disposé et le voisinage d’une rivière. Le vainqueur de Rocroy n’y a pas seulement, comme à Versailles, un « grand canal » et un « parterre d’eau » ; il a pu s’y entourer de ces abondantes fontaines, que nommera Bossuet et « qui ne se taisaient ni jour ni nuit ». Chez le Roi, où il n’en va pas de même, tout l’effort tend ù obtenir, du moins, des effets plus savants et plus raffinés. Mais, vers le moment où nous sommes, c’est à grand’peine qu’on parvient à produire une pression suffisante pour les effets d’eau des parties hautes, ceux du Grand Parterre, de la cour et de la terrasse. Ces difficultés font le seul souci du Roi en ce qui regarde Versailles, où il n’a pas eu à en surmonter de plus graves. Elles vont durer de longues années et retarderont sûrement les projets d’installation définitive. Bien plus, l’existence rçtême de Versailles s’en trouvera compromise. Nous le savons d’un homme autorisé, Charles Perrault, qui, dans une page encore inédite de ses mémoires, déclare, à propos du manque d’eau, qu’ « on était en branle de quitter Versailles en ce temps-là pour aller bâtir dans un terrain plus heureux 1 » . Les mathématiciens, les ingénieurs, sont consultés sur cette épineuse question : les uns songent à utiliser les eaux des étangs, les autres à amener celles de la Seine; on verra plus tard le résultat de tant d’efforts. Quant à la rivière absente, il ne s’agit que de l’appeler, et le temps n’est pas loin où sera étudié le projet d’envoyer, par des aqueducs, les eaux de la Loire ou de l’Eure.

En attendant que la science et l’art viennent réaliser ses désirs, Louis XIV est obligé longtemps de se contenter des eaux de l’étang de Clagny, qui font la principale alimentation de ses fontaines. Mais le détail de leur construction l’occupe fort ; il surveille par lui-même et dans le détail l’exécution de ses ordres sur cet objet, et, quand il est en voyage, s’en fait rendre un compte minutieux par Colbert.

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Pendant son voyage de 1673 en Alsace et en Lorraine, il échange avec lui des idees sur les expériences a faire et le réglage des nouvelles pompes : « Il faut faire en sorte que les pompes de \ ersailles aillent si bien, surtout celles du réservoir d’en haut, que, lorsque j’arriverai, je les trouve en état de ne pas me donner de chagrin en se rompant à tout moment1 » . Après beaucoup de tâtonnements, le surintendant est arrivé à le Satisfaire : « J’ai vu, écrit le Roi dans ses lettres du mois de septembre, 1 état que vous m’avez envoyé des ouvrages de Versailles dont je suis très content. Je me prépare à sentir quelque plaisir quand j’y arriverai... » « Je serai très aise, en arrivant, de trouver Versailles en 1 état que vous me mandez. Songez surtout aux pompes; si la nouvelle jette 120 pouces d’eau, cela sera admirable... » « Je suis très aise de ce que vous me mandez touchant les eaux. Quand toutes les pompes seront achevées, vous ferez une épreuve des huit fontaines que vous avez déjà éprouvées, et vous y joindrez les deux dernières du parterre, car elles doivent toujours aller aussi, afin que je règle là-dessus le temps qu elles devront aller et la grosseur des jets2. » Les mentions de ce genre ne sont point rares dans une correspondance dont l’ensemble est consacré aux plus sérieuses affaires de l’Etat.

Tant de travaux s’accomplissent en peu de temps, qu’il n’est pas surprenant de voir un nouvelliste, à la date du 2 avril 1672, au premier tome d’une publication nouvelle qui sera le célèbre Mercure galant , se récrier sur un Versailles embelli, tout différent déjà, dit-il, de celui de Mademoiselle de Scudéry : « Le Roi n’est jamais un mois sans y aller qu’il n’y en trouve un nouveau, lorsqu’il y retourne, tant il paraît changé à cause des beautés qu’on y ajoute sans cesse... Je n’aurais jamais fait si je voulais vous parler des merveilles que les eaux produisent dans ce lieu délicieux. Le sieur Denis les y fait venir par des pompes et des aqueducs admirables, et M. de Francine leur fait faire des choses qui surpassent l’imagination ; témoin le Marais, l’Arbre et le Mont d’eau, sans oublier le Théâtre, où les changements des décorations d’eau y sont aussi fréquents que ceux des pièces de machines qui en sont les plus remplies. Mais comment l’eau manquerait-elle pour toutes ces choses, puisque, par les soins qu’ont pris ceux qui la font venir dans ces lieux, on y voit des parterres entiers très beaux et tfès fleuris, sous lesquels il y a des réservoirs d’eau3? Les miracles que fait M. Le Nôtre dans ces superbes jardins ne sont pas moins considérables. Le grand nombre d’orangers plantés en terre en fait foi, aussi bien que les grands arbres qui ont été transplantés pour élargir la grande Allée, ce qui ne s’est encore jamais vu. » Le narrateur décrit ensuite, comme incomparables, les marbres de la Grotte de Téthys, qu’on vient de placer, et conclut ainsi sa lettre : « J’aurais encore mille choses à vous dire touchant ce château qui surpasse le palais d’Armide4. »

C’était faire sa cour à Colbert, aussi bien que la faire au Roi, que de s’extasier sur les créations hydrauliques de Versailles. Ce sentiment se sent déjà fort bien dans une lettre adressée au ministre par l’évêque de Fréjus, Ondedei, et qui vaut la peine d’être lue.

A Paris, le 4 d’octobre 1670.

Monsieur, j’ai été à Versailles, où j’ai vu tant de merveilles que j’en ai été surpris. Je savais bien que du temps passé il n’y avait pas une goutte d’eau, et je croyais que présentement on y avait fait descendre une rivière de quelque endroit plus éminent; mais j’ai trouvé que l’on tire l’eau d’un abîme [l’étang- de Clagny] et qu’on la fait monter en une hauteur prodigieuse sans qu’elle ait aucune descente, contre sa propre nature, qui a été surmontée par l’art, qui la fait aller jusqu’au plus haut des tours. La fontaine de Neptune, le Cabinet, la Cascade, le Canal, la Grotte et tant d’autres fontaines sont toutes des choses surprenantes qui disputent entre elles la primauté et laissent en arrière tout ce qu’il y a de plus beau et de plus grand à Rome. Enfin on peut dire avec vérité que notre Roi, après avoir soumis les provinces entières, a dompté tous les éléments, ayant forcé la terre et l’air à nourrir et conserver les plantes les plus odoreuses, qui par le passé ne pouvaient pas endurer la froideur de ce pays.

Mais, Monsieur, ce n’est pas tout ceci le plus beau et le plus grand que j’ai vu à Versailles. J’ai rencontré le Roi qui se promenait et qui m’a reçu avec une gaîté, une douceur, une affabilité, qui tempérait sa majesté naturelle avec tant d agrément que mon âme en a été x-avie. Il m’a parlé, il m’a entretenu, il m’a montré lui-même une

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partie des choses les plus remarquables, et enfin il m’a traité si favorablement que je ne voudrais pour toutes les choses du monde avoir perdu cette fortune1...

11 convient de noter ici la complaisance et la bonne grâce que mettait Louis XIV à donner luimême aux visiteurs de distinction les explications nécessaires à leur curiosité. C’est là un trait de caractère sur lequel j aurai occasion de revenir. L’année suivante, on le trouve confirmé, en termes d une précision parfaite, par le récit que fait Madame de Sévigné de la visite de Madame de La Fayette au nouveau Versailles : « Madame de La Fayette fut hier à Versailles... Elle y fut reçue très

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