‹ La création de VersaillesChapitre 28 sur 118 · ESTAMPE DE SILVESTRE · texte numérisé non relu

ESTAMPE DE SILVESTRE

bien, mais très bien, c’est-à-dire que le Roi la fit mettre dans sa calèche avec les dames, et prit plaisir à lui montrer toutes les beautés de Versailles, comme un particulier que l’on va voir dans sa maison de campagne. Il ne parla qu’à elle et reçut avec beaucoup de plaisir et de politesse toutes les louanges qu’elle donna aux merveilleuses beautés qu’il lui montrait2. » On voit assez bien dans ce rôle un roi de trente-deux ans, entouré d’une jeunesse brillante et montrant avec les dames ces grandes façons et cette galanterie qui n’étaient qu’à lui, et l’on aime se le figurer menant, à travers son domaine de féerie, l’auteur de la Princesse de Clèves.

Un récit de l’ambassadeur vénitien vient compléter ce tableau de la vie de Louis XIV au milieu des transformations de Versailles. C’est une page assez inattendue, que j’ai rencontrée parmi les dépêches d’office adressées en 1671 à la Seigneurie et dont on peut traduire ici les principaux passages3. L’ambassadeur Francesco Michieli est allé à Versailles, où se trouve la Cour; il y a passé la journée du 12 septembre, afin de traiter des affaires courantes de sa fonction, et le maréchal de Bellefonds, qu’il connaît et qui est très en faveur, le rencontre et l’engage vivement à visiter les jardins : « Je crus avisé, écrit-il, de ne pas refuser cette occasion de louer les magnificences royales et je supposai que cela serait agréable, les travaux de Versailles étant des occupations délicieuses pour l’esprit du Roi ( essendo i travagli di Versaglia occupationi deliciose del regio animo). Le matin, je ne pus voir que l’intérieur du

LA TRANSFORMATION DES JARDINS

batiment, le vent qu’il faisait ayant empêché la promenade, qui fut remise à l’après-dîner. Le maréchal raconta au Roi, à l’heure du dîner, les approbations que j’avais données à l’architecture et à la somptuosité, et l’informa qu’il était projeté de me montrer ce jour-là les jeux d’eau. Sa Majesté s’en félicita et dit qu’elle irait elle-même se promener. Le maréchal vint donc me prendre à mon petit logis... et, fort courtoisement me conduisit dans une Grotte marine [grotta di marc), où j’admirai 1 art le plus parfait dans un groupe de dix statues au naturel, qui représentent. Apollon chez Téthys, si habilement faites, selon l’avis des plus experts, qu’elles égalent, pour la délicatesse des draperies et la proportion du dessin, les merveilles qu’ont laissées les sculpteurs antiques. Nous y attendîmes un peu pourvoir passer le Roi, sans que je pusse supposer, considérant la pauvreté de mon mérite, les honneurs qui allaient être prodigués au représentant de Vos Excellences... Le Roi arriva dans un coche qu’il conduisait luimême, arrêta les chevaux devant le seuil de la Grotte, où je m’étais mis pour le saluer, descendit avec le visage joyeux et, me montrant ouvertement sa bonne grâce, m’invita à la promenade dans les jardins. Il me mena regarder les fontaines, qui sont multipliées en grand nombre, toutes ornées de statues de métal de grandeur naturelle, les unes dorées, les autres couleur de bronze, avec des symboles adaptés à leur place et à leur usage1. Il me demandait avec bonté mon avis et si je reconnaissais que l’arrangement était bien approprié. Pendant deux heures de suite, escorté de quelques gentilshommes seulement, il voulut que je l’accompagnasse dans les parties les plus retirées, dans les retraites les plus délicieuses où la solitude le repose de la fatigue que lui causent ses absorbantes occupations. »

Au cours de cette longue visite, dont la faveur exceptionnelle excite, paraît-il, l’étonnement des courtisans, le Roi conduit son hôte au bord du Canal et lui parle des bateaux qu’on y doit mettre. Ici se place l’incident, qui va bientôt amener à Versailles les premières gondoles et que je raconterai plus à propos quand il sera question de la flottille royale. Continuant son récit, Francesco Michieli ne trouve point assez de paroles pour louer la bonne grâce de Louis XIV à son égard, et il s’efforce de reporter sur la Seigneurie de Venise les honneurs qu’il reçoit en cette journée. Il termine par un détail et un jugement assez curieux à cette date : « Sa Majesté voulut mettre le comble à ses bontés en me faisant voir, avec l’assistance des architectes, le dessin de tous ses projets et en me faisant connaître les vastes intentions qui doivent perfectionner un domaine, destiné à l’emporter en magnificence sur tout ce qu'il y a en Italie ou dans n’importe quel autre pays, tant pour l’abondance des statues et la quantité des fontaines que pour le tour varié et délicieux des jardins. Ainsi, je continuais à suivre les pas du Roi, qui s’arrêtait pour me dire, avec les expressions les plus bienveillantes, son regret de me voir fatigué par une marche aussi prolongée et combien il aurait désiré me montrer chaque chose dans sa définitive perfection. » Cette perfection était encore fort loin de son terme; mais, quelques années plus tard, les plans que le jeune Louis XIV expliquait si volontiers à l’ambassadeur vénitien se trouvaient déjà assez avancés pour justifier l’admiration exprimée par celui-ci dans sa correspondance diplomatique.

11 importe de fixer par les documents contemporains la date de chacune des fontaines, de décrire celles qui ont disparu et l’aspect primitif, souvent bien différent de ce qu’on peut supposer, de celles qui ornent encore le Petit Parc de Versailles. Nous devons remonter pour cela jusqu’à 1669. On transforma à ce moment la partie des jardins qui descendait au nord du Château, où le bassin du Dragon avait reçu, l’année précédente, l’ensemble de ses figures de plomb doré. Cette transformation comportait toute une suite de travaux d’hydraulique et d’art : la Pyramide, les Cascades et l’Allée d’eau.

L Allée d eau fut une décoration d’un genre très nouveau, imaginée par Claude Perrault, le médecin-architecte, ainsi que nous l’apprennent les mémoires de son frère. Elle fut composée, dans sa forme première, de quatorze petites fontaines, rangées par moitié de chaque côté de l’allée descendant vers le Dragon et soutenues chacune par un groupe d’enfants de métal doré. A la tête de 1 Allée, devait être une cascade dominée par un bassin à jeux d’eau avec un motif en pyramide. Les travaux de maçonnerie de 1 Allée d’eau furent faits vers la fin de 1668, et l’année suivante

LA TRANSFORMATION DES JARDINS

s achevèrent les deux bassins supérieurs, celui de la Pyramide et celui des Cascades Les petits bassins les groupes d enfants furent posés au printemps de 1670, comme le lecteur l’a vu dans un des rapports cités plus haut de Colbert a Louis XIV, et la décoration des deux grandes fontaines suivit de près . Au moment qui nous occupe, le Parterre bas ou parterre du Nord était dans tout son éclat. Quant à 1 Allée d eau, elle était bordée de sapins et d’ifs, et ne comptait pas moins de cent quatre vases de cuivre contenant des ifs; à la fête du 6 septembre 1670, on y porta une partie des vases de 1 Orangerie 3, et ce fut peut-être ce jour-là qu on présenta à l’admiration de la Cour, avec la pompe que le Roi aimait à y mettre, l’ensemble de ces nouveaux arrangements.

On avait orné, en même temps, les deux bassins les plus voisins qui existaient depuis fort longtemps dans le 1 arterre bas, de groupes de tritons et de sirènes soutenant une grande couronne fermée ; du

l’allée d’eau.

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