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LE CHATEATJ, VU DU PARTERRE D’EAU. 1081. ESTAMPE D’ALLARD

LA TRANSFORMATION DES JARDINS

Dans les quatre pièces d’eau répondantes aux pavillons du Palais devaient être représentées quatre différents sujets de ravissement pour accompagner ce sujet physique ; celui d’Europe par Jupiter sous la forme d’un taureau ; la nymphe Melanippe par Neptune sous celle d’un dauphin ; Arion jouant de la lyre sur le dos de celui qui le retira du naufrage, et Phryxus et Hellé sa sœur sur un bélier. On n’aura pas de peine à juger que ces sujets représentent les mutations des Eléments : la Terre par le taureau, l’Eau par Neptune, l’Air par Arion, et le Feu par le bélier de Mars. Ces groupes de figures sont environnés de Tritons et de plusieurs enfants et animaux jetant de l’eau, semblant se rendre tous à de grandes coquilles construites aux angles de chaque bassin, de manière qu’ils devaient servir de degrés pour faciliter la descente sur de petites gondoles destinées pour se divertir sur l’eau. On a changé depuis cette disposition, à raison que l’espace a été jugé trop resserré pour tant d’ouvrages ensemble L

Revenons à l’année 1674, où nous avons trouvé achevé un nombre déjà considérable de fontaines et de bosquets. La Cour les parcourut à loisir pendant quatre mois, du 30 juin à la fin d’octobre, ce qui fut le séjour le plus long que le Roi eût encore fait dans son cher Versailles. Louis XIV s’y reposa des fatigues que lui avait coûtées la seconde conquête de la Franche-Comté, et y donna six journées de fêtes, espacées du 4 juillet au 31 août. De la relation de Félibien , qui commente la suite des six estampes de Le Pautre et de Chauveau, j’extrais les détails qui ont un intérêt topographique 2. On en pourrait tirer beaucoup d’autres sur la vie de la Cour et le caractère qu’eurent à cette époque les divertissements royaux.

Le Roi sort de ses appartements, à quatre heures, le soir du mercredi 4 juillet, et va au Marais. Le bosquet inventé par Madame de Montespan est décoré de festons de fleurs et d’orangers ; les tables de marbre et aussi les marches de gazon sont couvertes « de jattes et de cuvettes de porcelaine », où sont les fruits, et de corbeilles remplies de pâtes et de confitures sèches. On fait collation au bruit des eaux qui se mêle au son des violons et des hautbois. Sur les huit heures, on se rend dans la cour du Château, qui se trouve illuminée pour lé spectacle. La scène occupe toute la surface de la petite cour pavée de marbre ; elle est bordée de caisses d’orangers, de girandoles, de guéridons et de vases d’or, et elle a pour fond de perspective les huit colonnes portant le balcon doré. Les jets de la fontaine, tout enguirlandée, sont reçus et engloutis dans des vases de fleurs, afin d’empêcher que les eaux ne couvrent les voix et la symphonie des instruments3. Le Roi étant placé, les musiciens et les autres acteurs de l’Académie Royale de musique représentent Alceste , la dernière tragédie de Quinault, dont la musique est « du sieur de Lully ». Ensuite Leurs Majestés vont prendre à l’intérieur du Château « le souper de la médianoche ».

La seconde journée, qui a lieu le mercredi 11, se compose d’un spectacle à Trianon, et d’un souper dans 1 île qui fait le milieu de la Salle du Conseil, éclairée par cent cinquante lustres suspendus entre les arbres. La troisième journée, celle du 19, commence à la Ménagerie, où se donne la collation; puis on s’embarque sur des gondoles superbement parées, que suit sur le Canal un grand vaisseau rempli de musiciens, comme à Venise : « Sa Majesté demeura environ une heure à goûter la fraîcheur du soir et entendre les agréables concerts des voix et des instruments, qui seuls interrompaient alors le silence de la nuit qui commençait à paraître. Ensuite de cela, le Roi descendit à la tête du Canal et, étant entré dans sa calèche, alla au théâtre que l’on avait dressé devant la Grotte, pour la représentation de la comédie du Malade imaginaire , dernier ouvrage du sieur Molière. » L’intérieur de la Grotte de Téthys, qu’on apercevait avec ses groupes et ses eaux, étincelait d’invisibles lumières; il faisait aux yeux un charmant spectacle, mais ce n’en était pas moins un décor assez singulier pour cette comédie de vie bourgeoise, où le pauvre Molière avait joué, l’année précédente, pour la dernière fois.

Le 28 juillet, quatrième journée des fêtes, le Théâtre d’eau est choisi pour la collation, qui se trouve disposée sur les degrés de gazon de l’amphithéâtre, et l’on y admire les effets d’eaux variés sans cesse jusqu a 1 entrée de la nuit ; puis on se rend au bout de l’allée du Dragon, sans doute au pied de la Tour d eau ; il y a été mis un théâtre d ordre corinthien, où, dans la décoration d’un jardin fabuleux, Lully

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fait jouer ses Fêtes de l Amour et de Bacchus 1 . Après le spectacle, Leurs Majestés font, en calèche et aux flambeaux^ tout le tour du Petit Parc et remontent du Bassin d’Apollon au Parterre d’eau, d’où elles voient tirer un feu d artifice sur le Canal. En rentrant au Château après minuit, une surprise les attend dans la cour de Marbre, qu’éclaire une illumination merveilleuse ; c’est le souper de la médianoche, qui est servi sur une table octogone, autour d’une décoration de la fontaine surmontée d’une colonne illuminée de six cents bougies. L'éclairage des eaux et des façades, la musique, l’excellence du souper et les ingénieuses décorations de Vigarani occupèrent la Cour, jusque sur les deux heures que le Roi se retira.

Après cette brillante soirée, Versailles se reposa jusqu’au 18 août. Un noble épisode marqua la cinquième journée : M. de Gourville, envoyé par Condé, présenta au Roi cent sept drapeaux et étendards pris à la bataille de Senef. L’après-midi, la collation fut dressée au milieu des allées du grand bosquet situé entre 1 Allée de Bacchus et l’Allée Royale. Le théâtre était dans l’Orangerie : on y joua la tragédie d Iphigénie, « dernier ouvrage du sieur Racine, qui reçut de toute la Cour l’estime qu’ont toujours eue les pièces de cet auteur ». On alla voir ensuite une illumination de la pièce d’eau qui fait la tête du Canal et qui était entourée d’une décoration vraiment surprenante. Le motif principal, composé par Le Brun, représentait un monument à la gloire du Roi, de la forme d’un obélisque surmonté d’un soleil et entouré de figures symboliques et de renommées. Le tout fut détruit dans un embrasement d’artifice. Mais la plus belle fête de nuit fut celle de la dernière journée, où tout l’effet résida dans les illuminations dirigées par Vigarani. Les lignes grandioses des parterres et de l’Allée Royale étaient dessinées par des lumières, ainsi que toute la longueur des bords du Grand Canal, que décoraient des figures, des termes, des poissons et, de distance en distance, des monuments. A la tête du Canal étaient des pyramides de lumière et d’eau, et un peu en avant deux chevaux de feu domptés par des héros, dans le mouvement de ceux de Montecavallo à Rome. Leurs Majestés et la Cour montèrent en gondoles et parcoururent tout le Canal. A la croix paraissaient quatre grands pavillons ornés de termes; au bout qui atteint Trianon était un char de Neptune entouré de tritons; du côté de la Ménagerie, celui d’Apollon, avec les Heures volant à la tête de ses chevaux ; et toutes ces figures en transparent n’avaient pas moins de vingt-deux pieds de haut. Dans la pièce d’eau du bas du Canal se trouvait le morceau principal de l’illumination, un gigantesque palais de lumière et de couleurs, dressé syr des rochers, où les effets d’eau étaient ménagés et qu’ornaient une foule de figures. De tels spectacles étaient d’une grandeur incomparable, et Félibien devient presque éloquent à les décrire : « Dans le profond silence de la nuit, l’on entendait les violons qui suivaient le vaisseau de Sa Majesté. Le son de ces instruments semblait donner la vie à toutes les figures, dont la lumière modérée donnait aussi à la symphonie un certain agrément qu’elle n’aurait point eu dans une entière obscurité. Pendant que les vaisseaux voguaient avec lenteur, l’on entrevo}'ait l’eau qui blanchissait tout autour, et les rames, qui la battaient mollement et par coups mesurés, marquaient comme des sillons d’argent sur la surface obscure de ces canaux... Et les grandes pièces d’eau, éclairées seulement par tant de figures lumineuses, ressemblaient à de longues galeries et à de grands salons enrichis et parés d’une architecture et de statues d’un artifice et d’une beauté jusqu’alors inconnus et au-dessus de ce que l’esprit humain peut concevoir. »

De tels spectacles laissaient dans l’esprit un souvenir d’autant plus profond qu’ils apparaissaient comme le délassement d’un grand prince entre deux périodes de victoires. C’est ainsi qu’en parle Corneille, qui semble les avoir vus, dans ses Vers présentés au Roi sur sa campagne de 1676. La pièce s’adresse d’abord aux ennemis de la France ( « Ennemis de mon Roi, Flandre, Espagne, Allemagne » ), et leur rappelle la façon dont Louis XIV a su les vaincre :

Mon prince en use ainsi : ses fêtes de Versailles

Lui servent de prélude à gagner des batailles,

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Et d’un plaisir pompeux l’éclat rejaillissant Dissipe vos projets en le divertissant.

Muses, l’aviez-vous cru ? .

Aviez-vous deviné que ce parc lumineux,

Ces belles nuits sans ombre, avec leurs jours d’applique [artificiels],

Préparaient à vos chants un objet héroïque ?

Dans ces délassements où tant d’art a paru,

Voyez-vous Aire prise et Maëstricht secouru ?

C’était là toutefois, c’était l’heureuse suite Qu’y destinait dès lors son heureuse conduite.

Dans ce brillant amas de feux et de beautés,

Sa grande âme s’ouvrait à ses propres clartés :

Au milieu de sa Cour au spectacle empressée La guerre s’emparait de toute sa pensée ;

Et ce qui ne semblait que nous illuminer Lui montrait des remparts ailleurs à fulminer.

J’en prends Aire à témoin et les mers de Sicile,

L’esprit de liberté qui règne en toute l’île,

L’âme du grand Ruyter et ses vaisseaux froissés '. . .

La série de fêtes de 1674 fut la dernière avant l’installation de la Cour à Versailles ; mais les séjours continuaient à être fréquents, facilités qu’ils étaient par les commodités nouvelles du Château et de la ville. Chaque fois, il y avait divertissements et comédie, et la Gazette ne dédaignait pas d’en rendre compte.

Je donnerai comme exemple de ces récits officiels, bien qu’ils remontent à l’année 1672, deux correspondances de Versailles, l’une sur un séjour de printemps, l’autre sur un séjour d’automne : « Le 11 de ce mois [de mars], Monsieur et Madame, qui étaient allés à Paris, vinrent rejoindre ici Leurs Majestés, qui continuent d’y prendre les divertissements de la promenade et tous les autres que peut leur fournir un si beau lieu. Le Roi, ayant bien voulu faire l’honneur à l’Académie Française de s’en déclarer le protecteur, elle vint ici le 12 lui en rendre très humbles grâces. Le sieur de Sainctot, maître des cérémonies, l’introduisit en la chambre de Sa Majesté, et l’archevêque de Paris, directeur de cette célèbre compagnie, porta la parole avec l’éloquence et la grâce que l’on admire dans tous ses discours. Sadite Majesté fit une réponse très favorable et en des termes dignes d’un si auguste monarque, et qui marquaient le désir qu’Elle a de faire fleurir les belles-lettres. A l’issue de cette audience, le marquis d’Angeau [stc] , qui est du nombre des Quarante qui composent cette compagnie, les traita à dîner dans son hôtel avec une somptuosité singulière. Le 13, Leurs Majestés, avec lesquelles étaient Monsieur et Madame, ouïrent dans la Chapelle du Château la prédication du Père Bourdaloue, jésuite... Le 16, les députés de Provence présentèrent au Roi le cahier de la province2. » On était alors en carême et les spectacles chômaient. En d’autres temps, ils faisaient une des distractions principales, comme le rappelle avec insistance cette correspondance du mois de septembre : « La Cour continue de prendre ici les divertissements de la saison entre lesquels celui de la comédie a ses jours. Le 17, la troupe du Roi y en représenta une des plus agréables, intitulée les Femmes savantes, et qui fut admirée d’un chacun. Le 20, les Italiens y jouèrent l’une de leurs pièces plus comiques. Le 21, la seule troupe royale y continua ses représentations, avec beaucoup d’applaudissements; et l’on peut juger par là s’il y a quelque cour en toute l’Europe qui soit divertie de cette manière, qui ne peut aussi convenir qu’à la grandeur de notre monarque qui paraît en toutes choses3. »

Il plaît de rappeler encore le séjour du mois de juillet 1676, afin de pouvoir renvoyer le lecteur aux lettres de Madame de Sévigné, qui en parle à plusieurs reprises : « On se réjouit à Versailles ; tous les jours, des plaisirs, des comédies, des musiques, des soupers sur l’eau. On joue tous les jours dans l’appar-

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tement du Roi, la Reine, les dames et tous les courtisans; c’est au reversi... Voilà où l’on voit perdre ou gagner tous les jours deux ou trois mille louis. » On trouve, dans la lettre du 29 juillet, cette jolie description du jeu avant la promenade, qu’il faut se représenter, je crois, dans l’Appartement des Bains : « Je fus samedi à Versailles avec les Villars... Vous connaissez la toilette de la Reine, la messe, le dîner. Mais il n’est plus besoin de se faire étoulfer, pendant que Leurs Majestés sont à table ; car, à trois heures, le Roi, la Reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu’il y a de princes et princesses, Madame de Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s’appelle la Cour de France, se trouve dans ce bel appartement du Roi que vous connaissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c’est que d’y avoir chaud; on passe d’un lieu à l’autre sans faire la presse en nul lieu. Un jeu de reversi donne la forme et fixe tout... Mille louis sont répandus sur le tapis, il n’y a point d’autres jetons. Je voyais jouer Dangeau, et j’admirais combien nous sommes sots auprès de lui... Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu’il y a de plus choisi dure jusqu’à six heures depuis trois. S il vient des courriers, le Roi se retire pour lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu’il écoute et qui fait un très bon effet. 11 cause avec celles qui ont accoutumé d’avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à l’heure que je vous ai dit... A six heures donc on monte en calèche, le Roi, Madame de Montespan, Monsieur, Madame de Thianges et la bonne d’IIeudicourt sur le strapontin... Vous savez comme ces calèches sont faites : on ne se regarde point, on est tourné du même cô.té. La Reine était dans une autre avec les princesses, et ensuite tout le monde attroupé selon sa fantaisie. On va sur le Canal dans des gondoles, on y trouve de la musique; on revient à dix heures, on trouve la comédie ; minuit sonne, on fait médianoche. »

Ce fut une très noble comédie qu’on eut, cette année même, au mois d’octobre, et qui dut réjouir particulièrement Madame de Sévigné. Louis XIV fit représenter devant lui, avec un éclat exceptionnel, une série d’ouvrages d’un poète un peu oublié et alors « ressuscité », comme il le déclara lui-même parla fantaisie royale1. La scène de Versailles fit entendre sans interruption, devant un public qui semblait déjà avoir perdu le goût de cette héroïque poésie, les six tragédies de Cinna, Pompée, Horace, Sertorius, Œdipe, Rodogune, et le Roi fut remercié de cette faveur par des vers célèbres, qui sont parmi les derniers qu’ait écrits le grand Corneille.

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