‹ La création de VersaillesChapitre 38 sur 118 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

LES NOUVEAUX BOSQUETS

Versailles prenait une place de plus en plus grande dans l’imagination des peuples. Il les frappait fortement par cette accumulation si rapide de tant de merveilles, aux lieux mêmes où il n’y avait guère, quelques années plus tôt, que des garennes et des marais. Ce n’était pas sans raison que Louis XIV attachait tant de prix à une maison royale, qui ajoutait le prestige le plus raffiné des arts à la supériorité désormais incontestée de ses armées. Il se montrait attentif à en présenter avantageusement les embellissements aux étrangers et continuait à les poursuivre, même au temps des guerres, sans presque jamais les ralentir. Il lui plaisait, d’autre part, qu’on pût dire qu’il y avait tout créé de rien, participant ainsi, dans la plus grande mesure humaine, au privilège de la Divinité. Ce côté de sa pensée a un caractère puéril, qui s’accorde mal avec les préoccupations vraiment hautes qui le guidaient d’ordinaire. Son principal motif d’orgueil à Versailles, chèrement payé, d’ailleurs, par le trésor de l’État, était d’avoir amené les eaux les plus abondantes là où la nature avait tout justement refusé d’en mettre. Le premier ambassadeur moscovite qui voyait jouer ces eaux déjà fameuses et qui demandait à ses guides, pour témoigner son étonnement, « si toutes les eaux de la mer étaient à Versailles », adressait à Louis XIV, sans le savoir, la flatterie la plus délicate 1 . On peut douter même que les meilleures louanges d’un Boileau ou d’un Racine lui aient été plus agréables à lire que ce sonnet d’abbé 2, où se trouve si clairement exprimée l’idée dominante de son œuvre :

Grand Roi, dont la valeur, la force et la prudence Charment également nos esprits et nos yeux,

C’est dans ce beau séjour où l’art victorieux Découvre avec éclat votre magnificence.

Ces eaux, qu’on voit partout couler en abondance Et qu’un secret effort élève jusqu’aux cieux,

Comme au divin Moïse en ces superbes lieux Au premier des Héros rendent obéissance.

Ce chef-d’œuvre pompeux que produit votre main Semble vous approcher du Pouvoir souverain,

Qui tira du néant le Ciel, la Terre et l’Onde;

Lors qu’étalant ici tant de charmes divers,

Du lieu le plus ingrat qui fut dans l’univers Vous faites aujourd’hui la merveille du monde.

LES NOUVEAUX BOSQUETS

Le Mercure galant , qui présente un fidèle reflet de l’esprit du temps et qui était fort répandu dans les provinces et dans les cours étrangères, tenait ses lecteurs au courant des ouvrages ininterrompus de Versailles. Le gazetier ou plutôt son correspondant bénévole saisissait toutes les occasions, fêtes, voyages de la Cour, visites de grands personnages, pour fournir quelques détails d’actualité, devenus précieux pour nous aujourd’hui par les dates qu’ils permettent de fixer. C’était toujours par les formules les plus excessives que ces nouvelles étaient introduites : « Il ne se peut que vous n’ayez entendu parler de ce qu’on fait à Versailles pour le rendre une des merveilles du monde. On avance fort. Il n’y a pas lieu de s’en étonner : nous sommes dans un règne de miracles... Le Roi ordonne et aussitôt tout se trouve exécuté 1 . »

Hors des frontières, le souvenir de ces grandes choses soutenait l’amour-propre des sujets du Roi de France en face des beautés des autres pays. Un Français doué d’esprit et de lettres, vivant en Italie et visitant Tivoli, ses villas et ses cascatelles, songeait à Versailles au milieu des splendeurs de la Villa d’Este et, après les avoir décrites avec admiration, ajoutait : « Je regardais attentivement ces bois, ces fontaines, ces jardins qui m’environnaient, et engagé insensiblement d’en faire la comparaison avec les bois, le Canal, la Grotte et toutes les ingénieuses et magnifiques fontaines de Versailles, j’avoue que je ne fus plus si touché des beautés de Tivoli, et qu’après avoir opposé l’un à l’autre, je préférai ce qui était peint dans ma mémoire à ce qui frappait mes yeux avec tant d’avantages. Je considérai que la seule puissance du Roi avait plus fait pour Versailles que la nature la plus favorable n’avait pu faire pour Tivoli2. » Et à ce propos, notre écrivain, qui fait célébrer lyriquement la gloire de Louis XIV par Horace et par Mécène, hôtes anciens de Tibur, développe à loisir en sa prose ses observations enthousiastes sur « la grandeur où le Roi élève la France ».

Sans cesse et sous bien des formes, on doit le remarquer, reparaît dans la littérature du temps ce rappel de l’Italie. Chacun fait allusion au désir qu’ont la France et son monarque d’enlever à la Péninsule, fût-ce en lui empruntant des hommes, le sceptre de l’art, qui lui est demeuré jusqu’à présent incontesté. Versailles est le principal champ d’expérience de ces efforts de la nation, si intelligemment soutenus par le Roi, et l’achèvement qui se prépare de ce beau domaine doit fournir aux yeux du monde la preuve de la réussite. Nulle part on ne trouve ces préoccupations exprimées avec plus de force que dans une sorte de petit guide artistique de Versailles et de Saint-Cloud, celui du sieur Combes, précédé de deux approbations autorisées, l’une de Goypel et Paillette, peintres du Roi, l’autre de Regnaudin et Coyzevox, sculpteurs du Roi 3. La première page mérite d’être rapportée :

L’Italie doit céder présentement à la France le prix et la couronne qu’elle a remportée jusques aujourd’hui sur toutes les nations du monde, en ce qui regarde l’excellence de l’architecture, la beauté de la sculpture, la magnificence de la peinture, l’art du jardinage, la structure des fontaines et l’invention des aqueducs. Versailles seul suffit pour assurer à jamais à la France la gloire qu’elle a à présent de surpasser tous les autres royaumes dans la science des bâtiments. Aussi est-elle redevable de cette haute estime à la grandeur et à la magnificence de LOUIS LE GRAND, son invincible Monarque.

Ce prince magnanime a chéri les Arts jusqu’à un si haut point, et a su si bien les cultiver parmi le bruit des armes, que la Paix, qui est la mère et des Sciences et des Arts, pour en témoigner sa gratitude, lui a édifié le plus superbe Palais du monde, afin qu’elle l’y pût recevoir comme dans son sein, lorsqu’il revient de chez ses ennemis, chargé de lauriers et de trophées. C’est dans cette Maison royale et charmante que vous êtes invités à venir, Peuples de la Terre, Curieux et Savants. Vous y verrez l’ancienne et la nouvelle Rome ; vous y verrez tout ce que le Monde a jamais eu de beau et de surprenant. Admirez-y l’habileté, le savoir, la conduite et la délicatesse des ouvriers. Admirez-y la grandeur, la somptuosité, la magnificence et la libéralité du Prince; et avouez que Versailles efface tous les palais enchantés de l’Histoire et de la Fable.

Les divers témoignages que je viens d’invoquer sont tous antérieurs à l’installation définitive du Roi à Versailles, et le dernier, écrit en 1680, est à peine contemporain des premières constructions de

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