‹ La création de VersaillesChapitre 39 sur 118 · ESTAMPE DE SMITH, D’APRÈS CARLO MARATTA · texte numérisé non relu

ESTAMPE DE SMITH, D’APRÈS CARLO MARATTA

LES NOUVEAUX BOSQUETS

Mansart. Le Château y tient donc moins de place que les jardins. Ce sont eux surtout qui renouvellent l’admiration, car ils sont eux-mêmes constamment renouvelés. Il y a eu, depuis la création du Parterre d’eau, une série nouvelle de travaux qui a porté spécialement sur les bosquets. Tant qu’il est resté dans le Petit Parc des massifs à utiliser, Le Nôtre a eu des projets à présenter au Roi, et bientôt même, comme on va le voir, quand toutes les places ont paru prises, on s’est mis h démolir les anciennes fontaines pour les remplacer par de plus considérables et de plus ornées.

Dans le bas du Parc, auprès du Char d’Apollon, étaient encore deux petits bois à droite et à gauche de l’Allée Royale, divisés chacun en deux parties par une allée en diagonale. Dans le bois de gauche, au point où fut plus tard la Colonnade, était disposé, pour l’utilisation des eaux de ce quartier demeuré toujours marécageux, un ensemble de ruisseaux enchevêtrés qu’on voit sur les anciens plans et qu’on appelait le Bosquet des Sources. On ne constate pas qu aucun grand travail artistique y ait été entrepris, et l’arrangement pouvait en être provisoire ; toutefois, au moment où il est démoli, il s’y trouve des bassins, des piédestaux et des goulettes'. L autre partie du massif, celle qui avoisinait la g-rande pièce d’eau qu’on achevait de creuser sous le nom d’Ile Royale, fut constituée en bosquet. Ce bosquet n’eut alors, à ce qu’il semble, qu’une importance secondaire, et je n’ai pu recueillir à son sujet, pour l’époque où nous nous trouvons, que des renseignements insuffisants. Le terme de Galerie d’eau , qui le désigne, paraît dans les Comptes seulement à partir de 1680, pour des travaux de jardinage; mais il semble être de 1674, à peine postérieur par conséquent à la description du Parc par Félibien, qui nous a jusqu à présent guidés2. Ce fut d abord un espace en longueur orné peut-être de goulettes, d’où sortaient de place en place des jets d’eau ; à chaque bout, deux fontaines jaillissaient dans un bassin rond. L’aspect de l’une de ces fontaines est dans une estampe de Pierre Le Pautre, portant la date de 1679 et représentant une Vénus de bronze « élevée sur un bassin de marbre blanc, faisant un des ornements de la fontaine appelée la Galerie d eau ». La présence de ce bronze, ôté depuis, allait peutêtre donner l’idée de placer à la Galerie d’eau la belle série d’antiques ou de copies de l’antique, qu’on y trouve un peu plus tard réunie. C’est alors que le bosquet, rappelé ici par respect de la chronologie, prend le véritable intérêt qui le signale à l’attention, et il vaudra mieux par conséquent y revenir un peu plus tard.

Du côté droit de l’AUe'e Royale, où le terrain paraît ayoir été plus sec que du côté gauche ou le devint a la suite des travaux, Louis XIV décida en 167b la construction de deux bosquets nouveaux, ceux de 1 Encelade et- de la Renommée. Le premier était beaucoup plus simple à réaliser que le second ; et comme, dès la première année, 64 000 livres furent réservées pour le faire, on put le présenter au Roi l’année suivante. Le Mercure galant de 1686 fournit la description de ce bosquet la plus voisine de sa création : cc On voit le géant accablé sous les rochers qu’il avait entassés les uns sur les autres pour escalader le ciel. Ce qui paraît d’Encelade est quatre fois plus grand que nature. Il sort de sa bouche un jet d’eau plus gros que le bras et haut de vingt-quatre pieds, et il en sort un nombre infini de petits d’entre les cailloux qui 1 accablent. Outre ces jets d’eau, on en voit sortir encore de beaucoup plus gros de douze monceaux de cailloux qui sont à quelque distance de l’Encelade et qui entourent le bassin. Entre ce bassin et les berceaux de treillage, on voit encore plusieurs petits bassins de rocaille, qui sont sur un gazon en glacis et dans chacun desquels est un jet d’eau 3. » Nous avons aujourd’hui le bosquet d’Encelade dans un état bien différent do ce qu’il était alors. Les berceaux de treillage que Colinot avait élevés tout autour ont disparu, et cela dès le commencement du dix-huitième siècle. Quant au géant, écrasé Sous la masse des rochers et dont n’apparaissent que la tête et le bras droit, il se confond fâcheusement avec ensemble, alors qu’il s’en distinguait autrefois par sa dorure. Ce plomb de proportions colossales, doré en I 6/6, est do Marsy. Il étonne un peu l’esprit parmi les œuvres de Versailles, où il semble presque une invention tle Bernin.

L’année 1676 voyait commencer, tout à côté de l’Encelade, un des plus importants bosquets de

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^ ersailles et 1 un de ceux dont I histoire offre le plus de curieuses complications. C’est celui qui s’est appelé d’abord Fontaine de la Renommée , puis Fontaine des Bains d'Apollon, enfin Bosquet des Dômes. Malgré tous les changements que laissent deviner ces désignations différentes, la for me actuelle fut donnée à ce bosquet dès l’origine, et la partie centrale, qui vient d’être récemment restaurée, faisait déjà partie de la fontaine primitive. Le travail d’art fut immense ici et l’un des plus considérables qui aient été accomplis dans le Parc, de ceux par conséquent qu’il est le plus regrettable de n’avoir pas conservés. Les Comptes permettent de le suivre, période par période, et de connaître les sommes qui s’y sont englouties.

Pendant la première année, il s’agit surtout des travaux du bassin, conduites, conroi et marbrerie1. En vue de la seconde,

Colbert inscrit, aux prévisions de Versailles, 60 000 livres pour les balustrades et autant pour les pavillons

de marbre, déco- estampe allégorique sur Versailles.

rés de plomb et

de bronze dorés, qui seront placés de chaque côté de la fontaine dans deux enfoncements des palis¬

sades2. Ces sommes ne vont point être dépensées aussi vite; cependant les balustrades de métal doré s’avancent, confiées à l’excellent serrurier Delobel, celui-là même qui fait au château les balcons de la cour de Marbre3, et la sculpture apparaît dans un premier acompte à Gaspard Marsy, pour sa Renommée. C’est une figure de plomb doré, qui sera au centre du bassin, sur une sphère et soufflant verticalement

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dans une trompette d’où sortira un jet d’eau1. Le commencement de paiement « à Girardon et consorts, acompte de la balustrade de la fontaine de la Renommée », se rapporte aux admirables trophées d’armes en bas-relief, cpii sont encore au pourtour de l’exèdre et pour l’exécution desquels on voit que Girard a été aidé par des confrères. Il employa notamment Mazeline et peut-être Guérin, et reçut pour le tout 10600 livres2. L’œuvre compte quarante-quatre motifs, « où sont représentées les armes dont toutes les nations se servent dans les combats ». Malgré la monotonie des sujets, c’est un des meilleurs ensembles décoratifs de Versailles, et le temps et les nettoyages n’ont pas altéré trop cruellement les reliefs délicats du marbre blanc.

Mansart écrit à Colbert, en septembre 1677, de Glagny où il construit un château pour le Roi : « J’ai donné depuis peu le reste de toutes les mesures pour les cabinets de marbre que vous faites faire dans le Parc de Versailles, au cabinet de la Renommée, ainsi que vous me l’avez commandé3 ». C’est donc Mansart qui est l’architecte des pavillons, et c’est apparemment son premier travail dans ce Versailles qu’il va remplir de ses ouvrages. Le sculpteur Buirette a fait un petit modèle d’un de ces cabinets, car Louis XIV aime toujours à voir en relief les constructions qu’il ordonne4. Les marbriers y réunissent leurs marbres de couleur les plus fins pour les compartiments du pavé. Au bassin, la « balustrade de fer » est posée et dorée en 1677, et, peu après, huit figures sont placées le long des palissades du bosquet, sur des piédestaux, faisant cercle autour de la Renommée qu’on vient d’installer. Ce ne sont que des modèles en plâtre, payés chacun 150 livres, et dont les auteurs se nomment Buyster, Le Gros, Mazeline, Regnaudin, Jouvenet, Drouilly, Massou et Raon5, un groupe de bons artistes, comme on le voit, qui a dû réaliser rapidement, pour contenter le Roi, quelque « pensée » de Le Brun.

Les premières figures de marbre n’arrivent qu’en 1683 6. Quant aux deux balustrades, il faut noter que la relation de l’ambassade de Siam, dans le Mercure de 1686, dit la plus élevée de marbre blanc, avec les balustres de bronze doré, et la seconde tout entière de métal : « Le bassin est entouré d’une balustrade de bronze doré d’un autre dessin que celui de la terrasse. Sur chacun des piédestaux, que l’on y voit d’espace en espace, s’élève un jet en bouillon d’eau qui fait une rigole autour de la balustrade, dont l’eau en se répandant forme tout autour une nappe d’eau7. » Le tableau de Cotelle est le plus précieux document pour l’état de cette époque. Le bronze s’y trouve indiqué pour les balustres de la première clôture et pour l’ensemble de la seconde. 11 disparut en 1705 8. A la fin du règne de Louis XIV, les descriptions, celle de Demortain par exemple, nous assurent que « la balustrade circulaire et celle qui est octogone sont de marbre de Languedoc et de marbre blanc ». La première a les appuis de marbre blanc et les balustres de marbre rouge, et la disposition est inverse dans la seconde : « L’allée circulaire, dit expressément La Martinière, est bornée d’une balustrade, dont les pilastres, les appuis et les socles sont de marbre blanc; les balustres sont de marbre de Languedoc... Au-dessous est le bassin octogone de la fontaine entouré d’une balustrade ; le socle et l’appui sont de marbre de Languedoc ; les pilastres et les balustres sont de marbre blanc 9. »

On vient de restaurer très heureusement les effets d’eau du bosquet des Dômes. On a refait aussi la balustrade inférieure, qui avait entièrement disparu dans la ruine du bosquet ; mais on a imaginé une disposition de balustres de plomb doré mêlé au marbre rouge, qui ne s’accorde pas chronologiquement, comme on va le voir, avec la décoration sculpturale du bosquet et qui n’y a, au surplus, jamais existé. A d’autres points de vue, l’arbitraire de cette réparation n’est pas moins fâcheux. On ne devait point rappeler, par l’introduction du métal doré, l’état primitif d’une des balustrades, tout en conservant pour 1 autre 1 état postérieur. Il eût été facile d’éviter toutes ces contradictions en rétablissant purement et simplement le second état Louis XIV de cet ensemble.

Le travail des pavillons continua plusieurs années, et de très bons artistes y furent appelés. Voici Le Hongre et Mazeline, qui modèlent des ornements de plomb et d’étain au comble de l’un des petits édifices ; voici Buirette et Lespingola, qui en font autant pour le second et qui fournissent, en outre, pour âl 430 livres de trophées de plomb et d’étain; voici enfin Ladoireau, l’orfèvre, qui reçoit 15089 livres

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« pour les huit trophées des deux Salons de la Renommée1 ». Les modèles de ces trophées, de huit pieds de haut sur cinq pouces de large, ont été donnés par Lespingola et Buirette. Ils représentent, en double exemplaire, ce que le langage du temps appelle assez singulièrement « les armes » des quatre parties du monde. Le marché relatif aux quatre premiers modèles, et signé de l’orfèvre et de Colbert, est du 24 août 1679; l’artiste s’engage à « rendre lesdits quatre panneaux de bronze, fournir les creux de plâtre, les cires, les matières, le moule, et réparer, ciseler juste suivant les modèles comme des ouvrages d’orfèvrerie, les dorer d’or moulu, fournir l’or qu’il conviendra pour lesdits ouvrages et mettre en couleur vermeille, brunir et poser en place, et généralement tous les frais qu’il conviendra pour rendre lesdits ouvrages faits et parfaits, dans le même degré de beauté et de perfection que la balustrade de 1 Escalier de Versailles, tant pour la netteté de la ciselure que pour la force et le brillant de la dorure2... »

Ladoireau, qui reçoit le titre d « orfèvre et fondeur ordinaire de la garde-robe du Roi », travaillera bientôt aux grands trophées et chutes d’armes de la Galerie des Glaces et des Salons de la Guerre et de la Paix ; c est par ces specimens admirables d un art parvenu à sa perfection qu’on peut se rendre compte de la beauté de ceux qui se trouvent placés dans le bosquet. On aperçoit ces derniers dans les estampes à 1 extérieur des pavillons, dont un des Lemoyne décorera bientôt de peintures le plafond en dôme. Les pavillons « aussi riches que galants », dit le Mercure, a sont carrés, et ont chacun huit pans et 14 à 15 pieds de largeur sur environ 20 pieds de hauteur. Ils sont de marbre blanc et ornés chacun de huit colonnes de marbre de couleur et de pilastres taillés dans le marbre blanc. Les montants des petits pans dans les encoignures sont remplis de trophées de bronze, qui représentent les armes dont se servent plusieurs nations. Il y a aussi de semblables trophées en dehors, entre les pilastres. Les dômes sont enrichis de plusieurs ornements de métal et terminés par un vase ». On peut indiquer, parmi ces ornements des dômes, des écussons, des trophées encore et, sur le sommet, des enfants élevant une couronne, que représentent toujours les documents et dont quelques morceaux sont conservés en magasin. Le relevé architectural des pavillons existe3, et le lecteur trouvera ici l’élévation très exacte qu’en a prise, au dix-huitième siècle, un dessinateur des Bâtiments du Roi.

Létat primitif du bosquet de la Renommée est représenté par l’estampe très connue d’Israël Silvestre, de 1682, dont je reproduis de préférence le dessin fait sur les lieux mêmes par le graveur. 1 erelle, qui est ici comme partout moins exact que Silvestre, peut cependant être consulté aussi : il fait voir la Renommée de Marsy dans l’axe d’un des pavillons. Cette figure va disparaître dans l’été de 1684, sur 1 ordre donné par Louis XIV au cours d’une promenade4. Un ordre de ce genre se rattache a tout un ensemble de changements dans Versailles, qu’il est nécessaire de rappeler pour les expliquer les uns par les autres.

Lorsqu on eut démoli la Grotte de Téthys par suite de la construction de l’Aile du nord, les marbres en furent transportés dans le bosquet de la Renommée, y compris YAcis et la Galatêe de Tubi, et Girardon fut chargé de veiller lui-même au transport et à la réinstallation de son œuvre5. Les chevaux du Soleil prirent place, sur de riches piédestaux que sculpta Drouilly, aux côtés d 'Apollon servi par les Nymphes. La Renommée dorée se trouva alors gêner la vue qu’on avait sur le groupe central, quand on entrait dans le bosquet; elle fut aussitôt supprimée et remplacée par un simple jet d’eau sortant d’une coquille soutenue par des enfants6. C’est cette disposition que Simonneau le jeune a gravée, avec la date de 1688, d après le dessin de Cotelle. Louis XIV voulait faire alors de ce bosquet, si l’on en croit 1 angeau, « quelque chose de plus magnifique » ; la beauté du lieu le désignait déjà pour les divertissements les plus rares, tel que celui du 15 mai 1685, qui suivit un grand souper de dames chez Monseigneur . « Le Roi alla avec les dames dans les jardins, et nous trouvâmes les Bains d’Apollon allumés, dans les papillons il y avait les hautbois; on y dansa même, et Mademoiselle de Nantes finit le bal par y danser une dame gigonne, le plus joliment du monde7. »

On ne voit pas ce qui aurait pu s’ajouter à la somptuosité du bosquet, tel qu’il était alors, sinon des

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statues nouvelles, faites pour accompagner les figures et les groupes de la Grotte. Nous savons justement qu il en avait été commandé, et la liste en est fournie par une description manuscrite peu postérieure1. G était d’abord une figure de jeune homme tenant un flambeau, où il est facile de reconnaître le Point du Jour de Le Gros; une figure de femme tenant un aviron, due à Rayol et nommée Leucotoé, puis Ino ; une Amphitrite, « d’après le modèle d’Anguier », ayant un dauphin à ses pieds et une ecrevisse sur la main ; enfin un Arion, qui est indiqué sans nom d’auteur. De très beaux socles, qu’on voit encore, ornés de coquilles et de glaçons d’un bon style, furent faits à cette époque par Caffieri le fils2. On peut toutefois se poser quelques questions au sujet des statues, et se demander si plusieurs ne furent mises en place que sous forme de modèles, ou si plus d’une ne fut pas refaite à nouveau par son auteur, quelques années plus tard.

L 'Amphitrite de Michel Anguier, qui est au Louvre, est bien de 1 680 ; mais les dates que portent deux autres marbres donnent à penser : le Point de Jour est signé : P. Le Gros,

1696, et au bas de Y Arion, on lit : Joannes Raon Parisiensis,

1 695 3. Quoi qu’il en soit, la décoration du bosquet, à ce moment de son histoire, est connue par le tableau de Cotelle.

Les deux anciennes figures de Tubi étant

comptées, on en trouve six en tout, au temps où y demeurent placés les groupes de la Grotte de Téthys.

Quand ces groupes sont retirés, en 1704, peut-être parce qu’ils se détériorent sous les feuillages et qu’on désire les abriter ailleurs, il s’ensuit une troisième disposition du bosquet. On refait les balustrades en remplaçant en marbre les balustres de métal doré. On ajoute doux figures sur deux nouveaux socles identiques aux anciens : Y Aurore jetant des fleurs, de Magnier, une des plus délicieuses statues de nos jardins, datée de 1704 sur le marbre, et une Nymphe de Diane. , qui porte l’inscription : Fait par Anselme Flamen, natif de Saint-Omer *. L’ensemble est disposé de la manière qu’indiquent l’estampe du recueil de Demortain et celle de J. Rigaud. On trouve alors, à droite, en entrant par le coté du Tapis-Vert : le Point du Jour, Ino, la Nymphe de Diane, Arion, Amphitrite, Galatée, Y Aurore (appelée aussi Flore) et Acis. Ces statues, restées en place jusqu’en 1844, furent transportées alors

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