CHAPITRE HUITIÈME
TRIANON, CLAGNY, MARLY
Au moment même où Versailles commence à se transformer en une grande maison royale, le petit château de plaisance qui disparaît se trouve rebâti à quelque distance. Trianon semble être choisi pour jouer ce rôle, auquel la coïncidence des dates fait penser. 11 consiste d abord en un pavillon d un étage entouré de quatre pavillons moindres et de jardins ; c’est le a Trianon de porcelaine » que doit remplacer plus tard le Trianon de Mansart. Versailles compte dès lors, en face de la Ménagerie, un second séjour des plaisirs royaux, que va réunir au premier l’achèvement, ordonné à ce moment même, des deux bras du Canal. La flottille en miniature qui déjà évolue sur l’eau, servira plus d une fois désormais à transporter le Roi, les princesses et la Cour de l’une de ces maisons à 1 autre.
Lorsque Louis XIV jeta les yeux sur ce coin inconnu, enclos déjà dans les murs do son premier parc, il n’y avait qu’un village assez misérable et très ancien, groupé autour d une église paroissiale dédiée à Notre-Dame ( Divae Mariae de Trienno ) et qui payait des dîmes au prieuré de Choisy-aux- Bœufs 1 . Le Roi ayant acheté les terres de Trianon et son trésor ayant pris la charge des dîmes, il était naturel que le hameau, enclavé dans le parc royal, disparût. On démolit en 1668 les chaumières et l’église, dont le petit clocher s’aperçoit encore dans le tableau de Patel, et les terres du cimetière furent transportées ensuite dans celui de Choisy2. Quant à la maison nouvelle, elle fut construite en quelques mois de l’année 16703, en même temps que le jardinier Michel Le Bouteux traçait dans le terrain rendu libre et remplissait de fleurs des jardins d un genre nouveau .
« Ce palais, dit Félibien, fut regardé d’abord de tout le monde comme un enchantement; car, n’ayant été commencé qu’à la fin de l’hiver, il se trouva fait au printemps, comme s’il fût sorti de terre avec les jardins qui l’accompagnaient 5. » Le caractère féerique de la naissance de Trianon est marque d’une façon assez ingénieuse dans le conte aujourd’hui oublié de Sans-Parangon, qui n est point autre chose qu’une histoire allégorique de Louis XIV, dans laquelle sont décrits Versailles et Marly. La princesse Belle-Gloire, ayant été à la promenade, avec le héros du conte, sur le Canal du grand domaine de « Clairance », lui dit que l’Empereur de Chine, son père, «préférait toujours les maisons simples et propres aux superbes palais. Sans-Parangon se trouva à l'autre bout du Canal, lorsque Belle-Gloire lui tint ce langage ; et comme il avait une attention particulière à tout ce qui pouvait plaire a cette princesse, il sauta à terre et ayant frappé trois fois de sa baguette, il parut tout d’un coup un Château tout de porcelaine, entouré d’un parterre rempli de jasmin avec une infinité de petits jets d’eau, et le tout ensemble faisait le plus agréable effet qu’il fût possible de voir 3 ». Les documents justifient cette aimable imagination. Il y a eu, à Trianon, une de ces surprises que Louis XIV commençait à multiplier, et pour lesquelles il trouvait des architectes capables d’exécuter des tours de force. Toute la grosse dépense
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est, en effet, de 1670, et la maçonnerie seule y entre pour 155 600 livres; le reste est en achat de marbres, de glaces et en travaux d’art1. Les deux années suivantes, on perfectionne surtout les décorations et les jardins; ces embellissements coûtent d’abord 140000 livres, puis 120 000; ensuite il n’y a plus que 1 entretien *. G est donc au cours de ces trois années, de 1670 à 1672, que s’est achevée cette création charmante, dont tous les contemporains ont parlé avec étonnement et où les artistes de Versailles avaient dû mettre le plus délicat de leur talent.
Cette « galante maison » excita ce genre d’engouement qui se traduit aussitôt dans la mode. Tout le monde voulut avoir son Trianon, et le mot devint presque un nom commun : a Presque tous les grands seigneurs qui avaient des maisons de campagne, dit le Mercure de 1672, en avaient fait bûtir dans leur parc, et les particuliers au bout de leurs jardins ; les bourgeois avaient fait habiller des masures en Irianon, ou du moins quelque cabinet de leur maison ou quelque guérite3. » Une autre preuve de l’admiration portée au Trianon primitif est le grand nombre de gravures qui en existent. Il y a dix estampes differentes le représentant du côté de l’arrivée de Versailles et cinq autres donnant la vue du côté des jardins. Tous les graveurs se sont mis à l’œuvre pour satisfaire la curiosité du public d’alors, et il se trouve que c est surtout la nôtre qu’ils serviront, puisque ce palais merveilleux, ce premier Trianon, a disparu sans laisser la moindre trace.
11 n avait qu un rez-de-chaussée de cinq fenêtres de façade sur la cour d’entrée, de sept sur les jardins, surmonté de mansardes peu élevées. Quatre pavillons plus petits le précédaient et servaient de communs. Le système décoratif du palais consistait en plaques, vases et ornements de faïence, qui justifiaient le nom de « Trianon de porcelaine » qu’on lui donna. 11 y en avait partout : la balustrade qui courait le long de l’entablement, les g-rands vases à anses qui la couronnaient, certains motifs de la façade, les combles au dessin hardi, tout était d’une faïence bleue et blanche, qui devait avoir, les jours de soleil, mêlés aux plombs dorés de la toiture, un éclat éblouissant4. Les quatre pavillons présentaient une décoration analogue. Dans le jardin, les bassins étaient recouverts par endroits de plaques de faïence : « Tous les bassins, décrivait le Mercure , sont ou paraissent de porcelaine. On y voit des jets d eau, qui sortent du dedans de plusieurs urnes. Tous les pots dans lesquels sont des plantes, des fleurs ou des arbrisseaux, sont de porcelaine, et les caisses les imitent par la peinture5. » On avait peint de cette façon jusqu’aux bancs disposés dans les charmilles.
A l’intérieur, les mêmes préoccupations apparaissaient. On avait pavé le sol de carreaux de faïence6 et décoré les plafonds de dessins fort simples bleus sur fond blanc7. Les petits salons avaient de grands miroirs, aux bordures sculptées par Caffiéri et Lespagnandel et « vernies », évidemment en blanc et bleu, par La Baronnière8; le reste des murs était revêtu, de la plinthe à la corniche, de panneaux de stuc blanc, avec des ornements d’azur, le tout travaillé à la manière des ouvrages qui viennent de la Chine. Nous avons, dans le mot de Félibien, l’explication d’une décoration aussi singulière, qui semble opposée aux tendances générales de l’art de Louis XIV. Le goût pour la Chine naissait alors : les missionnaires avaient publié leurs premières relations sur les pays de l’Extrême-Orient ; les laques, les magots, les étoffes peintes commençaient à apparaître en Europe, à prendre place sur le marché de la curiosité. Les collectionneurs se disputaient ces objets bizarres et faisaient monter en panneaux de cabinets ce qu il y avait de plus beau parmi les laques. La fameuse Tour de porcelaine excitait l’étonnement, sinon 1 envie, des architectes français. Celui de Trianon, qui, d’après les dates, serait Le Vau ou 1 un de ses collaborateurs ordinaires, voulut sans doute rivaliser avec les constructions chinoises, et sa décoration des combles, en dépit du fronton triangulaire qui orne les deux façades, n’est pas sans faire songer un peu à celle des pagodes. On employa, pour simuler la porcelaine, les matériaux qu on avait en abondance, la faïence et le stuc. Les vases furent fournis par une manufacture de faïence qui existait dès ce moment à Saint-Cloud9. De tout cet ensemble, rien ne reste; car les fragments de panneaux stuqués, décorés à la chinoise, où Soulié avait cru reconnaître, dans les magasins actuels de Versailles, des restes du revêtement intérieur du Trianon de porcelaine, sont
trianon, glagny, marly
’blement de style Louis XV I et paraissent provenir, à mon avis, des appartements de Mesdames de France.
Rien non plus n a été conservé des ornements de plomb doré, qu’on avait multipliés sur les combles en faïence, ce dont Colbert rendait compte au Roi le 17 juillet 1672 : « L’on a commencé a poser les ornements des combles de Trianon, tant sur le corps de logis principal que sur un des pavillons de côté. Ces ornements réussissent bien. La pluie incommode fort le travail, par la crainte que 1 on a que 1 eau tombant sur les endroits qui sont découverts ne gâte les plafonds. J’ai fait donner des toiles cirées pour en mettre dans tous les endroits où l’on travaille1. » Les sculpteurs occupés à cette date sur les combles étaient Étienne Le Hongre, Ilouzeau, Sibrayque, Jouvenet, enfin Caffiéri, travaillant avec Temporiti et avec Lespagnandel 2. Le motif d’ensemble n’est pas inconnu : « Toute la couverture forme une espèce d’amortissement, dont le bas est orné de jeunes amours, armés de dards et de flèches, qui chassent après des animaux. Au-dessus, il y a plusieurs vases de porcelaine disposés de degré en degré jusques au faîte du bâtiment, avec différents oiseaux représentés au naturel3 », cest-à-dire tout pareils à ceux qui ont été modelés et peints au même moment pour le Labyrinthe de Versailles. Un autre sculpteur, Mazeline, venait de modeler, l’année précédente, la plus grande partie des stucs d’intérieur et notamment ceux du Cabinet des parfums 4. Les peintures étaient 1 ouvrage de Francart peintre des Gobelins, et de son frère, et celui de Louis Le Hongre, qui avait décoré aussi le Cabinet des parfums. Nous ne savons rien de ce cabinet, peut-être placé dans les jardins, sinon ce qu en dit le nouvelliste du Mercure , qui s’est constitué le Dangeau des ambassadeurs de Siam : « Le Cabinet des parfums leur plut extrêmement, car ils aiment fort les odeurs, et ils admirèrent la manière de parfumer avec des fleurs 5. » L’intérieur du petit palais avait été meublé avec une singulière richesse :
Ces grands appartements, enrichis de peintures,
De beaux ameublements et de rares sculptures,
Enchantent tous les sens, et le tout de grand prix En attirant les yeux captivent les esprits.
Les portraits, les tableaux et les tapisseries D’or, d’argent et de soie, avec les broderies,
Disputent à l’envi en un si beau séjour L’avantage et l’honneur de régner à son tour.
Quoi qu’en dise le fontainier-poète de Versailles, l’excellent Denis, qui croit nécessaire de tout grossir par ses épithètes, les « grands appartements » du Trianon d’alors, où il voulait voir à tout prix « la Maison du Soleil », étaient simplement de charmantes petites pièces, des réduits délicieux pour les repos d’été et les réunions peu nombreuses : « Le Salon, qui a vingt-deux pieds de long sur dix-neuf de large, se communique des deux côtés à deux appartements égaux, qui sont composés chacun d’une chambre, d’un cabinet où est jointe une volière en saillie et d’une garderobe qui a ses dégagements. Ces chambres et ces cabinets sont, de même que le salon, d’un blanc de stuc, mais ornés de différentes manières. » Un plan manuscrit laisse retrouver tous ces détails, et renseigne en même temps sur la destination des pavillons extérieurs. Les deux plus petits sont « pour travailler aux confitures » et « pour les entremets », avec une annexe « pour faire le rôt »; dans les grands, il y a des pièces « pour les potages », « pour les entrées et hors-d’œuvre », « pour dresser le fruit », « pour la table des princes et seigneurs », « pour la table de la desserte », etc. 6. De telles indications montrent à merveille que Trianon était surtout réservé aux collations et aux soupers, de même que l’absence de cheminées dans les appartements rappelle que ce ne pouvait être qu’un lieu de divertissement pour la belle saison.
Le principal attrait du Trianon de porcelaine était son jardin. Le jardinier Le Bouteux y avait eu toute liberté pour faire ce qu’il avait voulu; et on le voit, dès la première année, réunir en
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abondance des jasmins d’Espagne et des orangers, ainsi que des tulipes, des anémones, des giroflées doubles et « neuf mille oignons, tant narcisses de Constantinople que jacinthes et autres fleurs 1 ». Colbert écrivait de son côté au sieur Arnoul, intendant des galères à Marseille, le même qui était chargé de recevoir et d’expédier les animaux du Levant pour la Ménagerie de Versailles : « Vous savez que, pour l’ornement des jardins des maisons royales, il est nécessaire d’avoir une grande quantité de fleurs. Comme il s’en rencontre en Provence de plusieurs espèces, je vous prie d’acheter toutes les jonquilles et tubéreuses que vous pourrez trouver, et généralement toutes les autres fleurs curieuses que vous penserez pouvoir contribuer à cet ornement, et de me les envoyer de bonne heure, afin qu’elles puissent être plantées le printemps prochain. » Cette demande et d’autres du même genre, adressées à divers agents du Roi par Colbert, étaient en grande partie motivées par la création du Trianon.
Les fleurs rares y arrivaient de toutes parts. A l’ordre qui précède, par exemple, répondaient l’expédition de trois mille jonquilles et de treize cents hyacinthes, et l’annonce faite par Arnoul d’un envoi de tubéreuses, de muscats et de raisins de Corinthe2. Le Bouteux, aussi généreusement soutenu, se révélait le plus intelligent des jardiniers-fleuristes de son époque. L’orangerie en pleine terre qu’il imagina étonna les esprits comme une nouveauté. Ce fut une immense serre, dont les vitrages étaient fixés sur des châssis en charpente, et où poussaient dans le sol même les fleurs et les arbustes du Midi. On démontait les « couverts des orangers » au retour du beau temps, pour les reposer à l’entrée de l’hiver3. La légende d’une de ces estampes admiratives, comme Versailles en a tant inspiré, apprend au public qu’à Trianon, « l’hiver on voit un nouveau jardin plus surprenant que celui d’été ». Il y a d’assez curieux détails sur cette serre dans la description de Denis, dont la platitude est ici encore excusée par la précision :
Sous ces arbres on trouve, en de belles allées,
Des chaises de gazon aux côtés étalées,
Et dedans la plus chaude et brûlante saison,
On peut se rafraîchir sur ces bancs de gazon.
Mais ce qui me surprend et qui doit vous surprendre,
C’est de voir un effet difficile à comprendre :
Un printemps agréable au milieu de l’hiver Aux plus grandes rigueurs incessamment ouvert.
Pendant que les frimas régnent dessus la terre,
On voit de belles fleurs briller en ce parterre ;
L’on y rencontre aussi plusieurs beaux espaliers,
Composés d’orangers, citronniers, grenadiers,
Qui, chargés de citrons, de grenades, d’oranges,
Font de fleurs et de fruits d’agréables mélanges,
Et, contentant l’esprit aussi bien que les sens,
Font goûter en ce lieu des plaisirs innocents.
Les arbres sont plantés comme dans la Provence Et, sans caisses de bois et sans pots de faïence,
Ils sont symétriés et tirés au cordeau,
Et l’on ne peut rien voir au monde de plus beau.
Mais ce qui me surprend, c’est leur maison de verre Qui fait que les frimas ne leur font pas la guerre ;
Et la pluie et le vent, quoique fort rigoureux,
Dans leurs rudes assauts ne peuvent rien sur eux ;
De sorte qu'on y peut, dans ce temps redoutable,
Trouver les plus beaux fruits d’un été favorable.
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Le Bouteux jardinier, heureux en ces travaux,
Efface tout l’éclat de ses plus grands rivaux
Et, par ses nobles soins, dans l’hiver fait produire
Et les fleurs et les fruits que tout le monde admire1.
Les serres de Trianon étaient l’objet d’un soin particulier. Colbert, qui ne craint jamais de descendre aux plus menus détails de son administration, écrit en 1674, dans un règlement sur les Bâtiments : « Visiter souvent Trianon. Voir que Le Bouteüx ait des fleurs pour le Roi pendant tout 1 hiver ; qu il ait le nombre de garçons auxquels il est obligé, et le presser d’achever tous les ouvrages