‹ La création de VersaillesChapitre 48 sur 118 · ESTAMPE DE PÉRELLE · texte numérisé non relu

ESTAMPE DE PÉRELLE

de l’hiver. Il faut me rendre compte, toutes les semaines, des fleurs qu’il aura. » Un détail sur les fleurs achèvera de caractériser ce jardin. Il semble qu’on ait choisi, pour le remplir, celles qui ont 1 odeur la plus forte, les jasmins, les héliotropes, les tubéreuses. La sensation qui se concentrait dans le ci Cabinet des parfums » devait se retrouver un peu dans toutes les parties de ce ci séjour ordinaire du Printemps ». « En quelque saison qu’on y aille, disait un guide, il est enrichi de toutes sortes de fleurs, et l’air qu’on y respire est toujours parfumé de celles des jasmins et des orangers sous lesquels on se promène 2. » L’espace le plus choisi du jardin se trouvait h peu près au centre, entre deux longues galeries de treillage couvertes en berceau, qui figurent sur les estampes les plus anciennes et permettaient en tout temps la promenade à l’ombre. L’été, les parterres se renouvelaient rapidement à l’aide d'un procédé assez ingénieux : « 11 y avait, note le duo de Luynes au siècle suivant, une quantité prodigieuse de fleurs, toutes dans des pots de grès que l’on enterrait dans les plates-bandes, afin de pouvoir les changer

TRIANON, CLAGNY, MARLY

non seulement tous les jours, si l’on voulait, mais encore deux fois le jour, si on le souhaitait. On m’assura qu’il y avait eu jusqu’à 1900000 pots tout à la fois, soit dans les plates-bandes, soit en magasin *. » Ces perpétuels changements, ces mouvements à vue, qui avaient quelque chose de féerique, plaisaient extrêmement à Louis XIV.

Il n’était pas moins sensible à l’invention par laquelle Le Bouteux avait changé en son honneur l’ordre des saisons. Les compliments qu’il en recevait lui étaient particulièrement agréables, comme le montre, par exemple, Y Éloge de Versailles et de Trianon rimé par le duc de Saint-Aignan. Après des vers de fontainier, on appréciera mieux ces vers de courtisan, et peut-être ne les trouvera-t-on point si mal tournés :

Je savais bien, Tirsis, par cent illustres marques,

Que nous avions pour Roi le plus grand des Monarques,

Qu’en guerre comme en paix il était sans pareil,

Qu’on le voyait briller comme un autre Soleil,

Et qu’étant des guerriers le plus parfait modèle,

Il se couvrait partout d’une gloire immortelle.

Mais je ne pensais pas qu’il fût en son pouvoir D’assembler les trésors que nous venons de voir ;

Que, retournant vainqueur du plus fort des batailles,

Il fît de Trianon ce qu’il fait de Versailles ;

Que le plus délicat ne pût rien désirer Aux rares ornements qui s’y font admirer ;

Qu’on y passât des mers, qu’on y vît sur les ondes Des superbes vaisseaux les courses vagabondes ;

Que le jaspe, le marbre et cent autres beautés Y tinssent à l’envi tous les sens enchantés ;

Qu’on pût en un moment des plus basses campagnes Elever des torrents et percer des montagnes,

Et qu’enfin de ces lieux le pompeux ornement De tous les curieux devînt l’étonnement.

Mais, Tirsis, eût-on cru qu’une humaine puissance Eût rangé les Saisons sous son obéissance,

Pour le plaisir des yeux changé l’ordre du temps,

Fait des plus grands hivers un éternel printemps,

Et joint plus d’une fois, dans une même place,

Au doux émail des fleurs la froideur de la glace*?...

Ce premier Trianon servit sans cesse, à partir de son achèvement, aux plaisirs ordinaires de la Cour. Dans la seconde journée des fêtes données à l’occasion du retour de la Franche-Comté le 11 juillet 1674, le Roi s’y transporta pour passer la soirée. On avait disposé un grand salon de verdure, à huit côtés, dont le dôme à ciel ouvert était orné de guirlandes 3. Le chiffre de Louis XIV était tressé partout. En face de l’entrée s’ouvrait une percée, au fond de laquelle apparaissaient un bassin et un jet d’eau ; tout autour, des figures de satyres et de nymphes rangées dans des niches jouaient de divers instruments de musique. C était l’orchestre idéal que les spectateurs étaient censés entendre; les véritables musiciens avaient pris place sur des estrades dans le salon. La Cour entourait le Roi assis en face de la percée et du bassin. On écouta la musique de Lulli et les chants. C’était un intermède de Quinault, YÉglogue de Versailles , qui dura une heure et demie. Le poète avait choisi son sujet de manière que le Roi ne s’ennuyât point de la longueur de l’audition ; il lui faisait entendre des strophes comme celle-ci :

TRIANON, CLAGNY, MARLY

Le maître de ces lieux n’aime que la Victoire ;

Il en fait ses plus chers désirs.

Il néglige ici les plaisirs,

Et tous ses soins sont pour la Gloire !

Trianon n était alors, comme le dit Saint-Simon, qu’une « maison de porcelaine à aller faire des collations ». Le Roi y menait des dames; la Reine y allait quelquefois de son côté avec les siennes. Madame de Sévigné écrit, le 12 juin 1675 : « La Reine alla hier faire collation à Trianon ; elle descendit à l’église, puis à Clagny, où elle prit Madame de Montespan dans son carrosse et la mena à Trianon avec elle. » Il n’est pas inutile de rappeler qu’à Trianon, séjour créé pour lui plaire, la favorite est chez elle plus que Marie-Thérèse. Plus tard, quand la Cour habite Versailles, Dangeau mentionne de fréquents soupers : a II y eut une fête à Trianon, où l’on servit quatre tables ; on s’y promena et on y dansa longtemps. » Et un autre jour : « Le Roi donna à souper à Madame la Dauphine et aux dames à Trianon ; après souper, il se promena sur les terrasses1. » La flottille du Canal, sans cesse augmentée de barques nouvelles, servait à y transporter les brillantes compagnies2. L’unanime témoignage des mémoires atteste combien Louis XIV se plaisait à Trianon, où tout était son œuvre et où la fantaisie de personne n’avait précédé la sienne.

Aussitôt après le Trianon de porcelaine et non moins voisine du château de Sa Majesté, s’éleva une autre construction, celle de Clagny. Elle fut à juste raison regardée comme une dépendance de Versailles ; mais son étendue et son importance en firent bientôt une des plus belles maisons de la Couronne. Le fief de Clagny, où restait encore une tour féodale qui ne fut point démolie, avait été acheté par Louis XIV en 1665, au moment où se faisaient les grandes acquisitions royales autour de Versailles. Ce ne furent d’abord que des terres dont on affermait le produit, dans le voisinage du grand étang, qui avait été desséché une première fois pendant quelque temps, fort mal sans doute, et que le Roi fit rétablir. Des parcelles du terrain furent même accordées gratuitement à quelques particuliers pour y bâtir, à la suite de la résolution prise à Dunkerque ; mais le lieu reçut sa destination définitive pour Madame de Montespan3. On était, en effet, au moment de la plus grande faveur de la marquise, dont le Roi venait de légitimer les enfants et qui recevait à la Cour tous les hommages, « excepté, dit Saint- Simon, ce que le devoir donnait à la Reine ». Ce ne fut pas pour elle-même que Madame de Montespan obtint la construction d’un château à proximité de Versailles, ce fut pour ses enfants ; on n’en voit pas moins avec étonnement, sur les registres des Bâtiments, s’ouvrir, à partir de 1674-, un chapitre de dépenses nouveau, avec cette singulière désignation : « Pour la construction d’une maison à Versailles pour Messeigneurs les enfants naturels du Roi 4. » Cette maison fut le château de Clagny, dont la construction et l’embellissement durèrent dix ans et coûtèrent plus de deux millions de livres.

Le travail a été décidé par Louis XIV, le 18 avril 1674. Le 22 mai, le plan lui est adressé par Colbert, à qui il répond du camp de La Loye en Franche-Comté : « J’ai ordonné à votre fils de vous envoyer le plan de la maison de Clagny et de vous dire qu’après l’avoir vu avec Madame de Montespan, nous l’approuvons tous deux, et qu’il fallait commencer à y travailler... sans perdre un moment de temps. Madame de Montespan a grande envie que le jardin soit en état d’être planté cet automne; faites tout ce qui sera nécessaire pour qu’elle ait cette satisfaction et me mandez les mesures que vous aurez prises pour cela5. » Comme le pense Louis XIV, Colbert a déjà mis en mouvement les entrepreneurs, qui reçoivent, dès le 27 mai, leurs premiers paiements. Ils démolissent d’abord les maisons construites par des particuliers, qui se trouvent comprises « dans le dessein de Clagny ». L année suivante surtout, les travaux sont poussés sur tous les points à la fois ; la maçonnerie absorbe 228000 livres, la charpente et la couverture 56 000 livres, la menuiserie 24000 livres, la serrurerie, vitrerie et plomberie 35 000 livres; les fouilles et transports de terres, 33 000 livres, le pavé et les jardinages 69 000 livres6. Madame de Sévigné nous montre plusieurs fois, à cette date, Madame de Montespan passant des journées à

TRIANON, CLAGNY, MARLY

Clagny, y donnant audience, habitant, au milieu des travaux, un logis qui doit être encore l’ancienne demeure féodale. Elle paraît avoir pris les goûts de bâtisse et les habitudes de Louis XIV : « Elle s’amuse fort à ses ouvriers », mande Madame de Sévigné à sa fille, le 12 juin 1675; « Monsieur y va fort souvent... Il y a des dames qui la vont voir à Clagny. Madame de Fontevrault [l’abbesse, sœur de Madame de Montespan] y doit passer quelque jour... » Et encore : « Il y a des dames qui ont été à Clagny. Elles trouvèrent la belle si occupée des ouvrages et des enchantements que l’on fait pour elle que, pour moi, je me représente Didon qui fait bâtir Carthage; la suite de l’histoire ne se ressemblera pas. » Parmi les visiteuses de la favorite était la Reine elle-même, qui montait la voir dans sa chambre : « Vous ne sauriez vous représenter, écrit encore Madame de Sévigné, le triomphe où elle est au milieu de ses ouvriers qui sont au nombre de douze cents. Le palais d’Apollidon [dans YAmadis des Gaules ] et les jardins d’Armide en sont une légère description. La femme de son ami solide [la Reine] lui fait des visites, et toute la famille tour à tour; elle passe nettement devant toutes les duchesses1. » C’était le moment où le Roi, au milieu de son armée de Flandre, ne cessait de donner à Colbert ses instructions sur les travaux de Versailles, et par conséquent sur ceux de Clagny.

En même temps qu’il faisait conclure l’achat, au prix de trois cent mille livres, de la terre et seigneurie de Glatigny, qu’il joignait à Clagny2, il demandait ù être informé des plus petits détails de tout ce qui se faisait pour sa maîtresse : « Madame de Montespan m’a mandé que vous avez donné ordre que l’on achète des orangers et que vous lui demandez toujours ce qu’elle désire... Continuez ù faire ce que Madame de Montespan voudra et me mandez quels orangers on a portés à Clagny, car elle me mande qu’il y en a et je ne sais lesquels ils sont... Continuez à en avoir de plus beaux, si Madame de Montespan le désire... Vous savez que je suis content de vous ; je crois que c’est assez vous dire pour que vous soyez satisfait3. » Quelques semaines après, le 7 août, une nouvelle lettre de Madame de Sévigné trace de Clagny en construction le tableau le plus aimable : « Que vous dirais-je ? C’est le palais d’Armide. Le bâtiment s’élève à vue d’œil. Les jardins sont faits : vous connaissez la manière de Le Nôtre; il a laissé un petit bois sombre qui fait fort bien ; il y a un petit bois d’orangers dans de grandes caisses ; on s’y promène ; ce sont des allées où l’on est à l’ombre, et, pour cacher les caisses, il y a des deux côtés des palissades à hauteur d’appui, toutes fleuries de tubéreuses, de roses, de jasmins, d’œillets. C’est assurément la plus belle, la plus surprenante, la plus enchantée nouveauté qui se puisse imaginer ; on aime fort ce bois4. » Au temps même où s’écrivent d’aussi jolies choses, on ne peut s’empêcher de penser que, dans ce domaine délicieux de Clagny, Madame de Montespan reçoit la visite de la Voisin5, apportant les étranges « poudres » dont il sera parlé dans l’Affaire des poisons.

Cette première maison, déjà tant admirée des contemporains, n’était cependant point le Clagny définitif. Je crois, en effet, qu’il faut y appliquer la tradition que le duc de Luynes a recueillie un peu enjolivée, au siècle suivant, et qu’on a rapportée à une construction antérieure. Louis XIV, raconte-t-il, « avait fait construire une petite maison pour Madame de Montespan, qui en désirait une ; elle ne plut pas à Madame de Montespan ; elle dit au Roi que cela ne pouvait être bon que pour une fille d’opéra ; en conséquence, la petite maison fut abattue, et l’on bâtit le château de Clagny6. » La nature des travaux faits en 1675, couverture, menuiserie, serrurerie, indique qu’une maison est achevée alors. Or, les dépenses, en 1676, reprennent et augmentent, et d’énormes crédits de maçonnerie y sont engloutis. Nous confirmons ainsi les renseignements que fournit la légende d’une estampe de Pérelle « en vue d’oiseau » et qui résument en peu de mots l’histoire de Clagny : « Clagny est une maison de délices que le Roi a fait bâtir pour la première fois l’année 1674-, à deux cents pas de Versailles sur le chemin de Paris. Le bâtiment n ayant pas été trouvé assez commode, le Roi en fit faire un plus considérable l’année 1676. Il consiste en plusieurs pavillons agréables et magnifiques, et en un beau jardin accompagné d’une orangerie. Le sieur Hardouin-Mansart en est l’architecte, et en cette présente année 1679 les dedans n’en sont pas encore achevés. » Ce fut le Clagny de Saint-Simon : « Clagny, château superbe, avec ses eaux, ses

TRIANON, CLAGNY, MARLY 195

jardins, son parc. » L habitation devint une vaste construction, d’un aspect majestueux, et toute de pierre;

nous est bien connue, grâce aux estampes diverses consacrées par Pérelle à « Clagny maison de délices», et surtout au recueil de plans et d’élévations publié à l’honneur du constructeur parle graveur Michel Hardouin.

Le futur architecte de Versailles, le jeune Jules dlardouin-Mansart, que nous voyons apparaître à Clagny, fut très heureux de trouver une telle occasion de se distinguer en travaillant pour le Roi. Cette construction, qui lui permit de satisfaire à la fois le maître, la favorite et le ministre, fit le premier pas de sa fortune1. Ses puissantes qualités de conception s’y montraient déjà. Le château était couvert « de combles brisés ou à la mansarde », sauf le grand pavillon du milieu, qui servait de vestibule entre la cour et les jardins, et qui était en dôme. Ce pavillon central parut d’un dessin hardi et nouveau, et la grande galerie, flanquée de ses deux salons, put sembler plus tard avoir été un premier essai de celle de Versailles. C était là les parties du château réservées à l’apparat, et toute la magnificence de la grande maison voisine y reparaissait, sauf que les plafonds destinés à être peints ne le furent jamais. Quand les ambassadeurs de Siam, en 1686, furent logés à Clagny, dont on meubla pour eux une partie pendant quelques jours, le Mercure donna la description complète du château :

Page 1