‹ La création de VersaillesChapitre 49 sur 118 · ESTAMPE DE MICHEL HARDOUIN · texte numérisé non relu

ESTAMPE DE MICHEL HARDOUIN

Il est bâti auprès de l’ancienne baronnie de Clagny2. Sa situation est à côté d’un petit bois fort ancien, dont la beauté a engagé le Roi à en faire la dépense. Ce château est presque de la même position que celui de Versailles ; le corps n’a point de partie détachée et consiste dans un grand corps de bâtiment simple, ayant deux ailes doubles en retour, au bout desquelles sont encore en retour et sur la face du devant deux autres ailes simples. La cour a trente-deux toises de large sur trente-deux de profondeur, sans y comprendre une demi-lune qui la ferme par devant et qui en augmente la grandeur... La distribution du plan de l’étage au rez-de-chaussée, qui est le principal et bel étage, consiste en un grand salon, qui sert de passage pour aller de la cour au jardin, et dégage et communique deux appartements pour le Roi. Ce salon est décoré par dedans de grands pilastres corinthiens avec leur entablement régulier, au-dessus duquel est un ordre attique, dont l’entablement porte la voûte surbaissée... Il y a une grande galerie de trente-cinq toises de long et de vingt-cinq pieds de large, qui est composée de trois salons un peu plus larges que les intervalles qui les joignent. Elle est décorée d’un grand ordre corinthien, dont l’entablement régulier est enrichi de sculpture. La voûte est ornée de divers compartiments, qui renferment des cadres, où doivent être des tableaux qui représenteront l’histoire d’Énée. Au-dessus de la corniche et à la naissance des arcs doubleaux, sont des groupes en relief de figures assises, qui représentent plusieurs divinités, les Éléments, les Saisons, et les Parties de la

TRIANON, CLAGNY, MARLY

terre avec leurs attributs. Le grand salon du milieu, plus élevé que les autres, est d’un ordre attique, et sa voûte est portée par quatre trompes, où sont huit grands esclaves. Les salons des bouts sont voûtés de manière que la voûte porte sur six arcs surbaissés, et, dans les coins des groupes, des figures de demibas-relief représentent des Nymphes qui portent des corbeilles de fleurs et de fruits, et retiennent le grand cadre du milieu, qui est à huit pans. Au bout de cette galerie, on descend par quelques degrés dans une orangerie pavée de marbre, longue de vingt-quatre toises et large de vingt-cinq pieds. A l’autre encoignure est la chapelle, à main droite, d’un ordre corinthien. Son plan est rond et de trente pieds de diamètre... Tout ce que l’on peut dire de cette maison, c’est que le bâtiment en est accompli; que la symétrie et la régularité y sont observées, que les ornements de sculpture y conviennent, que les profils en sont d’un excellent goût, et que les ornements du dehors sont très bien accommodés aux étages du dedans1.

Parmi les sculpteurs appelés à Clagny pour les ornements de l’intérieur ou du dehors, je citerai Desjardins, chargé du sujet du grand fronton, Jouvenet, Raon, Le Hongre, qui se partagent avec Desjardins la sculpture du salon; Martin, Drouilly, Paris, qui font avec Raon celle de la chapelle. Les artistes occupés aux figures de pierre sont Raon, qui en a cinq, Drouilly, qui en a trois, Magnier et Le Conte, qui en ont chacun deux; on trouve encore Ilouzeau le fils, chargé de deux figures et de divers morceaux, et quelques autres sculpteurs secondaires2. Tous ces ouvrages sont de 1679 et 1680. Mais, en somme, le travail de sculpture est peu de chose h Clagny, relativement à l’importance du bâtiment. Un plus grand effort s’est porté sur les jardins. On y aurait établi pour la première fois en France, paraît-il, « des portiques, des treillages, des berceaux et des cabinets; des Hollandais, habiles en ces sortes d’ouvrages, y furent employés3. » On voit cependant, à peu près au même temps, ces décorations apparaître dans les estampes relatives à Trianon et aux bosquets de Versailles ; Le Pautre grave plusieurs planches pour en fournir des modèles, qui trouvent naturellement dans nos maisons royales leurs applications premières et les plus soignées. Quelle que soit la valeur de cette tradition d’importation hollandaise, qui fait peut-être tort à la mémoire de nos treillageurs, il y avait à Clagny de très longs berceaux de ce genre : « Le jardin, dit le Mercure , tire son plus grand ornement d’un bois de haute futaie, de plusieurs parterres en broderie et des boulingrins de diverses figures, ainsi que des bosquets de charmille et des cabinets de treillage ornés d’architecture. Il y a de très belles palissades de myrtes, qui sont assez garnies pour enfermer des caisses remplies d’orangers et d’autres arbrisseaux, de manière que, les caisses n’étant point vues, il semble que les orangers soient nés dans les palissades. L’étang appelé de Clagny sert aussi de canal à la vue du château. » C’est encore très exactement, quoique décrit avec moins de grâce, le jardin admiré par Madame de Sévigné4.

Il semble, par les derniers mots, que l’idée d’un canal fût inséparable de celle d’une maison de plaisance un peu importante. La vue du grand étang de Clagny, avec l’île qui se trouvait au milieu, était en effet, au bas des jardins, d’un aspect assez agréable. 11 fut entretenu, tant que Clagny fut habité, et on ne songea à le recombler définitivement qu’en 1736 5. Sous Louis XIV, il servait aussi, grâce aux moulins élévatoires construits à cet effet, à fournir l’eau au château et à alimenter quelques jets du jardin. On en voit la position et l’étendue dans un dessin de Van der Meulen, conservé au Musée de Reims, et dans un tableau du Musée de Versailles, pour lequel ce dessin a servi d’étude préparatoire6. La ville et la nouvelle paroisse, au bord de l’étang-, s’aperçoivent dans le fond. Mais le paysage, que le peintre flamand étudie, toujours avec scrupule, est, malgré tout, chose secondaire dans la composition de son tableau ; la partie principale est la curieuse scène de la vie de Versailles qui se développe au premier plan. Louis XIV conduit a grand train une calèche à quatre chevaux; il est avec la Reine, Monseigneur, Madame la Dauphine et une des dames de la Reine, qui ne peut être que la châtelaine de cette maison de Clagny devant laquelle on vient de passer; Madame de Montespan est alors, d’ailleurs, surintendante de la maison de Marie-Thérèse. La voiture est escortée par les officiers du Roi et les gardes du corps ; des valets de pied, à la livrée du Roi et à celle de la Reine, suivent en courant, et d’autres valets des écuries et du chenil conduisent des chiens en laisse. On va évidemment courre le cerf. Rien n’est plus intéressant, pour la connaissance des mœurs

TRIANON, CLAGNY, MARLY 197

de la Cour et pour 1 illustration des mémoires et des correspondances du temps, que cette calèche royale où Louis XIV mène à la fois la Reine et la maîtresse1.

Bien que Madame de Montespan se considérât à Clagny comme chez elle, puisque c’était pour ses enfants que Louis XIV avait construit cette splendide maison, ce n’est qu’en janvier 1685 que la donation régulière lui en fut faite. Elle comprenait, outre le château et la terre de Clagny, le manoir et la terre de Glatigny, qui y avaient été réunis antérieurement. « J’appris, écrit Dangeau, que Madame de Montespan avait affermé Clagny et Glatigny 20000 livres ; le Roi lui a donné ces deux terres, et la donation en a été expédiée au commencement de l’année; elle a été enregistrée à la Chambre des comptes et à la Cour des aides. Ces terres sont substituées à M. le duc du Maine et à ses enfants mâles, à faute desquels ces terres sont réversibles à la Couronne. Le Roi ne se mêlera plus de l’entretènement de la maison, des jardins ni du parc. Avant cette donation-là, Madame de Montespan ne laissait pas de jouir de ces deux maisons-là, mais elle n’en avait pas le revenu2. »

La largesse royale paraissait enviable; c’était cependant une faible compensation à ce que Madame de Montespan avait perdu. Dès 1676, au moment du jubilé, avait eu lieu la première séparation des deux amants, provoquée par les remords de conscience de Louis XIV. On sait le propos recueilli ou arrangé par LaBeaumelle : «Vous serez content de moi, disait le Roi à Bourdaloue : Madame de Montespan est à Clagny. — Sire, répondait le prédicateur, Dieu le serait bien plus, si Clagny était à quarante lieues de Versailles3 ». Clagny se trouvait, en effet, trop rapproché, et surtout l’appartement qu’avait Madame de Montespan à Versailles était trop voisin de celui du Roi. Mais, si elle fît encore un voyage avec lui, en février 4678, celui des Flandres et de Lorraine, elle vit, cette année même, sa faveur tomber tout à fait.

Le don de Clagny à Madame de Montespan ne faisait que panser une blessure d’orgueil déjà ancienne. La favorite abandonnée y habita quelque temps, puis elle y vint de moins en moins; sa mort, survenue aux eaux de Bourbon-1’ Archambault en 1707, fît passer Clagny entre les mains de son fils aîné, le duc du Maine. Après avoir appartenu au prince de Dombes, puis à son frère, le comte d’Eu, il revint par voie d’échange, en 1766, en la possession du Roi. Louis XV accorda d’abord onze arpents du parc de Clagny à la reine Marie Leczinska, pour l’établissement de son couvent de chanoinesses régulières de Saint- Augustin, qui n’exista que jusqu’à la Révolution et dont les bâtiments sont occupés par le lycée Moche4. D’autres parcelles furent bientôt détachées des anciens jardins; enfin le château, resté inhabité depuis plus de quarante ans et dégradé par suite de cet abandon autant que par l’humidité du sol, fut livré à la destruction. Il commença à être démoli, par adjudication, en 1769, et le peintre De Machy prit dans ces travaux le sujet de plusieurs tableaux5. Avant que finit le règne de Louis XV, aucun vestige ne subsistait plus de la première grande œuvre de Mansart.

Une troisième maison royale s’est élevée pendant la période qui nous occupe. Elle est presque exactement contemporaine de Trianon et de Clagny et ne doit pas avoir moindre fortune. Lorsque Colbert envoie pour la première fois des ouvriers défricher le vallon de Marly en vue d’y faire, en pleine forêt, quelques bâtiments pour son maître, il ne se doute pas de l’entreprise immense qu’il va léguer à ses successeurs. Louis XIV ignore aussi que ce lieu de retraite et de repos, à mi-chemin de Saint-Germain qu’il abandonne et de Versailles où il va vivre, deviendra bientôt, à force d’argent et de prodiges, une de ses résidences les plus somptueuses, qu’il s’y attachera de plus en plus et qu’il finira par préférer un jour Marly à Versailles même.

L’histoire de Marly reproduit en petit celle de Versailles, dont il est, dans sa splendeur définitive, comme un raccourci. Ainsi que Versailles, il s’est agrandi successivement et par imprévu, suivant le goût croissant de Louis XIV. Choisi à l’origine comme séjour de passage, il n’a pas tardé à être une petite maison d’été, puis un lieu d’habitation permanente. Embelli tout d’abord par de simples jardins, puis par les eaux, que l’installation de la machine sur la Seine rendait faciles et abondantes, Marly a attiré peu

TRIANON, CLAGNY, MARLY

à peu les œuvres de l’art, qui s’y sont très rapidement multipliées. Chaque partie des bosquets a sollicité à son tour une décoration variée, et le detail, tant de fois retouché, de ce curieux décor paraît avoir entraîne quelquefois les remaniements de 1 ensemble. L’histoire de ces changements et de ces augmentations n’a pas été sérieusement tentée ; elle mériterait cependant qu’on l’écrivît, et les matériaux pour le faire ne manqueraient point dans les archives publiques et les collections privées 1 . Je ne veux ici qu’essayer de fixer les débuts d’une création qui se rattache par un lien étroit à celle de Versailles et qui en est, en quelque sorte, le complément.

Sans les Comptes des Bâtiments, les origines du Marly royal resteraient assez obscures. Nous n’avons pas, que je sache, de renseignement tout à fait contemporain et autorisé sur les intentions du Roi, lorsqu il choisit cet emplacement pour y bâtir. Si l’on compare à un passage fameux de Saint- Simon certaines mentions non moins précises du duc de Luynes, on sera frappé de la contradiction qui existe entre les deux témoignages. Le premier écrivain est, comme toujours, assez sévère et son dénigrement ne ménage rien :

A la fin, le Roi, lassé du beau et de la foule, se persuada qu’il voulait quelquefois du petit et de la solitude. Il chercha autour de Versailles de quoi satisfaire ce nouveau goût. Il visita plusieurs endroits; il parcourut les coteaux qui découvrent Saint-Germain et cette vaste plaine qui est au bas, où la Seine serpente et arrose tant de gros lieux et de richesses en quittant Paris. On le presse de s’arrêter à Luciennes, où Gavoie eut depuis une maison dont la vue est enchantée ; mais il répondit que cette heureuse situation le ruinerait, et que, comme il voulait un rien, il voulait aussi une situation qui ne lui permît pas de songer à y rien faire. Il trouva derrière Luciennes un vallon étroit, profond, à bords escarpés, inaccessible par ses marécages, sans aucune vue, enfermé de collines de toutes parts, extrêmement à l’étroit, avec un méchant village sur le penchant d une de ses collines, qui s’appelait Marly. Cette clôture sans vue, ni moyen d’en avoir, fit

tout son mérite. L’étroit du vallon, où on ne se pouvait étendre, y en ajouta béaucoup . Ce fut un grand travail

que dessécher ce cloaque de tous les environs, qui y jetaient toutes leurs voiries, et d’y apporter des terres. L ermitage fut fait. Ce n’était que pour y coucher trois nuits, du mercredi au samedi, deux ou trois fois 1 année, avec une douzaine au plus de courtisans en charges les plus indispensables. Peu à peu l’ermitage fut augmenté, d’accroissement en accroissement, les collines taillées pour faire place et y bâtir, et celle du bout largement emportée pour donner au moins une échappée de vue fort imparfaite2.

Le duc de Luynes écrit, au contraire, en 1738 : « On commença à bâtir Marly en 1677, au mois de septembre. Le Roi chargea M. Mansart de lui chercher un endroit aux environs de Versailles où il trouvât de la vue, de l’eau et des bois. Le lieu où est situé le château parut favorable, et M. Mansart en rendit compte au Roi. Tout était bois; on prit un nombre prodigieux de paysans pour couper ces bois; on bâtit d abord les douze pavillons tels qu’ils sont aujourd’hui, au moins pour le dehors; on éleva ensuite le pavillon du château, mais ce ne fut d’abord qu’une masse plus haute même qu’il n’est présentement, pour en voir 1 effet. Marly fut continué les années suivantes. M. de Cotte, qui est contrôleur des bâtiments de Fontainebleau depuis quarante ans, et qui l’est encore aujourd’hui, était alors à Marly avec son frère [Robert de Cotte] et lut même pendant plusieurs années chargé des bâtiments; c’est de lui que je sais ce détail3. »

Toutes les fois que, dans les questions de ce genre, le témoignage de Saint-Simon est en désaccord avec un autre, on a les meilleures chances de se rapprocher de la vérité en s’écartant du sien. Le grand écrivain ne se rend-il pas suspect, d’ailleurs, en dénonçant avec tant d’assurance « le mauvais goût du Roi en toutes choses »? Un tel jugement paraît, à tout le moins, excessif. Pour ce qui est de la vue trop restreinte de Marly, il est fort explicable que Louis XIV, lassé des immenses espaces de Saint-Germain, ait cherché des aspects plus limités; ni Racine, ni La Fontaine ne lui en auraient fait un reproche; et il est évident, d autre part, que Mansart n’a pas choisi, de parti pris, pour l’indiquer à son maître, a ce repaire de serpents et de charognes, de crapauds et de grenouilles ». Les erreurs, l’engouement, le gaspillage de Marly demandent à être étudiés à part et condamnés, s’il y a lieu, pour d’autres motifs. Que

TRIANON, CLAGNY, MARLY

1 emplacement, a 1 origine, ait été marécageux, c’est ce que laisse supposer l’aspect même du terrain ■ mais que 1 opinion de Saint-Simon sur la situation de Marly ait été partagée par ses contemporains, c est ce que nie 1 auteur de la plus ancienne description que nous possédions de ce château : « Il est situé, dit-il, dans un vallon au bout duquel, et par l’échappée de la gorge, on découvre le Château de Saint-Germain et ses environs ; ce qui forme une des plus belles vues qu’on puisse imaginer. » L’auteur avoue, du reste, que « la plus considérable dépense de cette maison a été dans l’accommodement qu’il a fallu faire pour combler ce vallon qui était marécageux, pour donner de l’étendue au jardin et pour faire un plan aussi extraordinaire que celui de cette situation1 ». On ne peut reconnaître en meilleurs termes qu il a été très difficile, sur bien des points, à Marly comme à Versailles, de forcer la nature à obéir aux désirs du Roi.

La comptabilité des Bâtiments justifie les détails donnés par le duc de Luynes, sauf un seul, qui est important, la date des premiers travaux. Ils ne peuvent pas être antérieurs au mois de juin 1679. Les plus anciens paiements pour Marly sont du 3 juillet de cette année, et l’on y voit figurer les ouvriers de la contrée ayant « abattu les bois et tiré les alignements dans le vallon de Marly ». Presque aussitôt paraît un briquetier, qui établit une briqueterie « près Louciènes pour les bâtiments », et l’on fait « un chemin ferré pour le passage des matériaux2 ». Les premières constructions commencées sont celles des pavillons a des deux ailes », c’est-à-dire des deux séries de petits édifices carrés, d’abord quatre de chaque côté, qui bordent le vallon de distance en distance et qui seront les logements donnés par le Roi aux privilégiés qu’il invitera à partager sa solitude. Le grand bâtiment central, destiné au Roi, est également un pavillon carré à quatre façades semblables, construit en 1680. Les pièces d’eau, les réservoirs, les dépendances absorbent les dépenses des années suivantes. En 1684 et 1686, quatre autres pavillons sont construits au-dessous des anciens3. Les remaniements et la décoration des douze pavillons, celle du petit château, les agrandissements du parc, la création successive des jeux d’eau et des bosquets, la commande et le déplacement des œuvres d’art, tels seraient les chapitres de l’histoire de Marly pendant la fin du règne.

Le caractère nouveau de la décoration de Marly fut donné par la peinture de morceaux en trompe-l’œil et en perspective, qui revêtit tous les extérieurs. Dès 1680, des peintres tels que Monier (ou Meusnier), Nocret et Bonnemer, Rambour et Simon, font « des peintures à fresque aux pavillons du château de Marly ». Le peintre le plus occupé plus tard dans ce genre d’ouvrages est le sieur Rousseau, « très habile pour l’architecture et la perspective », qui reçoit des Bâtiments du Roi plus de 40 000 livres et qui cesse ses travaux en 1686 pour quitter la France par suite de la révocation de l’Edit de Nantes4. Rousseau est notamment l’auteur de la « Grande Perspective » peinte entre deux pavillons de logements, à côté des offices, à l’ouest du grand pavillon. Celui-ci est l’habitation du Roi : « Le grand pavillon a vingt et une toises en tous sens; la décoration est de peinture à fresque; elle consiste en pilastres d’ordre corinthien, en trophées et en devises, qu’on a mis entre les croisées de l’étage qui est au rez-de-chaussée. Dans chaque face, il y a un avant-corps aussi de peinture à fresque, couronné par un véritable fronton, dont la sculpture est de Jouvenet et Mazeline5. » Ce décor a dû se modifier plus d’une fois. Les frontons ont .commencé par être peints d’après les dessins et sous la conduite de Le Brun, qui, faisant du pavillon le Palais du Soleil, a représenté le char d’Apollon aux quatre heures du jour : « Dans le premier, dit le Mercure de 1686, il semble monter sur l’horizon pour marquer le Soleil levant; dans le second, il est dans son midi; au troisième, il commence à pencher vers le couchant; dans le quatrième, il finit sa carrière, et la Nuit le couvre de son voile. Tous les ornements des quatre faces ont rapport au Soleil. » Un peu plus tard, en 1688, ces frontons sont chargés, par les sculpteurs Jouvenet, Mazeline et Barrois, d’un élégant couronnement d’amours et de fleurs, en même temps que d’autres sculpteurs posent sur la balustrade autour du toit les douze torchères et les seize cassolettes que représentent les estampes6. On voit avec quelle rapidité s’accroissent les embellissements et quel détail comporteraient de telles recherches.

TRIANON, CLAGNY, MARLY

Les douze petits pavillons, qui s’échelonnent dans le vallon transformé en jardin, sont réservés à l’habitation des courtisans qui accompagnent le Roi dans sa retraite de Mari}' et pour qui c’est faveur extrême d’y être invités. Chacun de ces pavillons a deux portes sur sa façade et contient deux appartements. A l’époque où l’on a couronné le grand pavillon, on leur a mis aussi des couronnements de vraie sculpture sur les quatre faces 1 ; mais c’est la peinture à fresque qui fait les principaux frais de leur décoration. Le problème à résoudre a consisté à donner, par des motifs ornementaux tous absolument différents les uns des autres, la plus grande variété possible d’aspect à des édifices de forme et de dimension identiques. Le Brun, qui a été l’inventeur de ces pavillons, en a fait graver lui-même treize projets, et ses dessins originaux appartiennent h diverses collections2. En 1 686, il y en avait eu six d’achevés entièrement sous sa conduite. Quatre étaient a ornés d’architecture et de figures, qui ont rapport aux Quatre Saisons ; les deux autres font voir simplement de l’architecture sans aucune signification3 ». Le reste des pavillons avait été laissé au peintre Rousseau, mais seulement pour l’exécution. On n’est pas dépourvu de renseignements sur les petits pavillons de Marly; la série de projets de façades de Le Brun montre, dans un genre inattendu, que son génie d’invention avait d’inépuisables ressources.

Louis XIV, ni Colbert, ni Le Nôtre n’auraient su concevoir un palais ou un jardin sans d’abondantes sculptures. Les artistes de Versailles étaient appelés à Marly, à peine le grand pavillon sorti de terre. On les trouve à la fois aux intérieurs et aux extérieurs. Caffieri orne les portes et met « de la sculpture sur la menuiserie du grand salon du vallon de Marly4 ». Dans ce beau salon octogone, qui occupe toute la hauteur du château et sur lequel s’ouvrent, au premier étage, quatre balcons intérieurs soutenus par des aigles, Mazeline est le premier appelé à faire une ornementation de stuc, dont la richesse sera fort admirée et à laquelle d’autres bons sculpteurs collaborent. Le Hongre, Jouvenet, Le Conte, Massou et Le Gros, qui travaillent au cours de 1681 et 1682, ont, l’année suivante, quelques successeurs pour lesquels des sujets assez précis sont indiqués. On attribue à Lespingola le groupe des « Attributs de Flore » ; à Laviron, le groupe des « Attributs des Plaisirs »; ù Van Clève, les « Attributs delà Nuit»; à Hurtrelle, les « Attributs de Pomone »; à Prou, les « Attributs de la Terre »; à Cornu, un groupe de Vénus; à Massou, un groupe du Point du Jour; à Monnier, une figure du Point du Jour; à Van Opstal le fils, un groupe de l’Aurore. Mazeline, Le Conte, Mazière, Carlier paraissent aussi comme ayant reçu commande de groupes. Les premiers sont pour la plupart, sans doute, les morceaux exécutés en stuc et placés sur des piédestaux au pourtour du château, qu’on démonte en 168S « pour tâcher de les conserver », et qui semblent être les mêmes que les groupes d’enfants avec fleurs et fruits qu’on rétablit en 1689, en attendant la décoration définitive5. Mais ces premiers ouvrages de sculpture sont peu de chose auprès de tous ceux que Louis XIV entassera à Marly, quand Versailles sera plein, et dont la seule énumération remplirait des pages.

S’il est vrai qu’en un sens Marly, sous Louis XIV, ne peut jamais être regardé comme terminé, on doit fixer à 1686 le moment où le château et les jardins sont constitués dans leur forme générale. Dès 1684-, le Roi et la Dauphine y ont donné les premières fêtes. Mais, voici que les grosses dépenses pour Marly reprennent en 1696, et les plus fortes se rapportent aux années 1699, 1700, 1703, où elles dépassent celles de Versailles6. Ces chiffres ont une éloquence singulière. Ils racontent que le dernier amusement du Roi vieilli est de créer des jardins ; et, en effet, tous ceux de Marly se renouvellent, en même temps que les grandes œuvres sculpturales s’y accumulent7. La facilité d’avoir les eaux par la fameuse machine qui les puise à la Seine, au bas du coteau de Marly, pour les envoyer à Versailles, décide Louis XIV à jeter dans ses jardins toute une rivière. La construction de la « Grande Cascade », qui part du sommet de la colline et descend majestueusement vers le château par soixante-trois larges degrés de marbre8, entraîne d autres créations hydrauliques dans le bas des jardins. Ce sont d’abord les « Grandes Nappes », qui dégorgent dans un bassin inférieur les eaux réunies par l’immense pièce d’eau placée au centre des jardins, puis l’Abreuvoir, qui sera conservé et qui date de 1698; enfin, la « Grosse Gerbe », qui jaillit

TRIANON, CLAGNY, MARLY

^ encoie et hors du parc, et pour laquelle le Régiment du Roi a dû aplanir les hauteurs

.us 1 Abreuvoir. Marly se développe ainsi, suivant un plan aisé à comprendre et qui va J en avant et en descendant. Quant aux bosquets, ils sont remaniés perpétuellement, et le journal

angeau, attentif à noter les préoccupations ordinaires du maître, est rempli d’allusions à ces travaux.

On ne connaît plus que de nom aujourd’hui ces merveilleuses » Salles vertes », où étaient les célèbres Bassms des carpes et dans lesquelles la promenade avait de l’ombre à toute heure du jour; on chercherait on min la Fontaine de Diane, t où les dames travaillaient à leurs ouvrages », et ces vastes bosquets de Louveciennes, qui se développaient derrière les pavillons de l’aile gauche. C’était dans cette partie des jardins que se trouvaient la Salle des Muses, le Théâtre, la Cascade rustique, les Bains d’Agrippine, autant de réduits délicieux, que décoraient les plus beaux antiques et les œuvres les plus parfaites des artistes modernes.

Un jour de juillet 1701, Dangeau étant à Marly raconte, comme il fait souvent, que « le Roi se promena tout le matin et toute 1 après-dînée dans les jardins » ; mais il ajoute : « Il nous dit à sa promenade qu il n imaginait plus de pouvoir faire aucun embellissement à Marly, le lieu étant fort petit et aussi orné qu’il est. » L’aveu est particulièrement significatif. Louis XIV continue cependant à satisfaire avec Marly ses goûts bâtisseurs, que les années ont transformés en manie. Nous n’avons plus sous les yeux les créations qu il s agirait de juger, et qui peut-être désarmeraient notre sévérité; mais nous savons que beaucoup des magnificences d’alors ne s’obtinrent que par la destruction de celles qui existaient déjà. G est à ce moment seulement, il ne faut pas l’oublier, que se rapportent les souvenirs si vivement évoqués par Saint-Simon : « En forêts toutes venues et touffues qu’on y a apportées, en grands arbres de Compiègne, et de bien plus loin sans cesse, dont plus des trois quarts mouraient et qu’on remplaçait aussitôt; en vastes espaces de bois épais et d’allées obscures subitement changés en immenses pièces d eau, où on se promenait en gondole, puis remises en forêts à n’y pas voir le jour dès le moment qu on les plantait (je parle de ce que j’ai vu en six semaines); en bassins changés cent fois; en cascades de même a figures successives et toutes différentes; en séjours de carpes, ornés de dorures et de peintures les plus exquises, à peine achevées, rechangées et rétablies autrement par les mêmes maîtres, et cela une infinité de fois ; cette prodigieuse machine dont on vient de parler, avec ses immenses aqueducs, ses conduites et ses réservoirs monstrueux, uniquement consacrés à Marly sans plus porter d’eau à Versailles ; c’est peu de dire que Versailles tel qu’on l’a vu n’a pas coûté Marly. Que si on ajoute les dépenses de ces continuels voyages, qui devinrent enfin au moins égaux aux séjours de Versailles, souvent presque aussi nombreux, et tout à la fin de la vie du Roi le séjour le plus ordinaire, on ne dira point trop sur Marly seul en comptant par milliards. »

Ces dernières exagérations, sur lesquelles l’histoire a vécu longtemps et qu’il est plus commode de répéter que d’établir, sont réduites à leur juste valeur par la publication des Comptes des Bâtiments du Roi. Le respect qu’inspire un écrivain admiré ne peut empêcher de trouver un peu ridicule sa grande colère. On la justifierait vainement par une fameuse lettre de Madame de Maintenon au cardinal de Nouilles, celle du 19 juillet 1698, où on lit qu’elle « n’a pas plu [au Roi] dans une conversation sur les bâtiments », et que « Marly sera bientôt un second Versailles ». La suite du passage paraît être du pur La Beaumelle : « Il n’y a qu’à prier et à souffrir; mais le peuple, que deviendra-t-il? »; et les mots les plus cités sont, bien entendu, les moins authentiques. Je n’ai pas sans doute le projet d’excuser en quoi que ce soit les caprices coûteux de Louis XIV, puisque j’en apporte sur maint chapitre de nouvelles et abondantes preuves; mais il ne faut pas donner aux abus entraînés par Marly plus d’importance qu’ils n’en ont eu en réalité, et il semble bien que la question pourrait être fort utilement reprise pour l’histoire en dehors de tout esprit de parti. Nous avons, du reste, été conduit par ce sujet fort au delà du temps où nous avons voulu pousser l’histoire de Versailles. A ce moment, le goût de Louis XIV pour les belles constructions n’est encore que le faste légitime d’un grand prince. C’est à celte époque que se rattache le

TRIANON, GLAGNY, MARLY

Vf

premier Marly, qui ne prête pas aux mêmes critiques que le second, et dont l'achèvement, comme on l’a vu, coïncide à peu près avec celui de Versailles.

Des trois belles maisons qui venaient compléter la résidence royale remise désormais aux mains de Mansart, rien n’est parvenu jusqu’à nos jours. Le Trianon de porcelaine a disparu dès Louis XIV, remplacé, il est vrai, par un palais plus beau; Clagny a été détruit par le successeur du Grand Roi; Marly, dont l’importance était devenue avec le temps incomparablement plus grande, n’a guère survécu à la Révolution. La ruine a été, à Marly, rapide et complète. Les vestiges qui demeurent de son brillant passé sont aussi rares et aussi désolés que ceux d’une ville morte de l’antiquité sur le sol des pays classiques. Sauf pour l’Abreuvoir, qui marque le bas de l’ancien parc, on doit chercher la reconstitution des tracés anciens dans la configuration déjà modifiée des terrains, dans les murs de fondation affleurant le sol, dans la courbe résistante des branches le long des vieilles allées en berceau.

Le récit de cette fin peut être fait en quelques mots. Laissés au pillage et à l’abandon, à partir de la chute de la Royauté, les jardins de Marly furent dépouillés en 1796, au bénéfice de la Nation, des principaux objets d’art restés en place. A cette décision de la Commission des Arts, qui s’étendait à tous les .anciens domaines de la Couronne, nous devons la conservation de quelques morceaux célèbres et précieux de nos musées et de nos promenades de Paris. Le domaine fut vendu en 1799, pour une somme dérisoire, à un citoyen sûr de ses droits, qui s’empressa, malgré les protestations et les pétitions des habitants du village, de faire argent des marbres, des bronzes, des fers forgés, des tuyaux de conduite des eaux, de tout ce qui pouvait s’arracher et se vendre. Enfin, en dépit des entraves qu’essayèrent de mettre à ses projets les autorités impériales, il démolit les pavillons de Mansart et même le château, de sorte que Napoléon, en 1811, ne trouva plus que le terrain à racheter pour l’Etat. C’est à cet homme que l’on doit la destruction de toute une œuvre de Louis XIV. L’ignorance et l’avidité avaient suffi pour faire disparaître, en quelques années, le plus exquis des ensembles créés par l’art français du dix-septième siècle.

NOTES

Il n’y a guère que des fables en circulation sur les origines du Château de Versailles. Le ton assuré des auteurs qui les répètent sans aucun contrôle et l’apparente documentation qui les appuie ne pourront plus désormais faire illusion sur la solidité de ces traditions. Deux érudits surtout en ont été responsables : J. -A. Le Roi ( Louis XIII et Versailles. Versailles, 1849, réimprimé en partie seulement dans Curiosités historiques. Paris, 1864), et L. Dussieux (le Château de Versailles , histoire et description. Versailles, 1881. 2 vol.). J’ai présenté pour la première fois un essai de discussion critique des sources, dans une série d’articles de la Revue de l'Art ancien et moderne (livraisons de mai-août 1898). Malgré l’imperfection de ce premier travail, la démonstration s’y trouve faite que presque tout ce qui s’imprime sur le Versailles de Louis XIII est inexact ou grossièrement faux. Les plus anciens plans du Parc et du Château possédés par la Chalcographie du Louvre, qu’on invoque et qu’on reproduit sur l’époque de Louis XIII, sont postérieurs aux premiers travaux ordonnés par Louis XIV, et portent, non l’état qu’il a trouvé, mais ses premiers agrandissements. Le récit de Madeleine de Scudéry et le tableau 765 du Musée de Versailles, dont on se sert continuellement pour décrire le Versailles primitif, datent l’un et l’autre de 1668 seulement, vingt-cinq ans après la mort de Louis XIII, sept ans après le commencement des grandes transformations de Louis XIV. Celte observation, pourtant bien simple, ne paraît pas s’être présentée à l’esprit des compilateurs. La même absence des notions chronologiques les plus élémentaires se retrouve dans la suite de l’histoire du Château. Après avoir constaté de telles erreurs de méthode, on ne s’étonnera pas qu’il soit nécessaire de considérer comme non avenue l’information courante, quelle que soit, par ailleurs, l’autorité des noms qui la transmettent.

Page 17. — 1. Le séjour de Henri IV à Versailles est établi par les comptes manuscrits de sa dépense comme roi de Navarre, conservés à Pau et dépouillés par Berger de Xivrey : Recueils des Lettres -missives de Henri IV. Paris, 1843, t. II, p. 615.

2. Journal de Jean Héroard sur l' enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1628), publié par Eudore Soulié et Ed. de Barthélemy. Paris, 1868, t. I, p. 379. Ce journal a fourni à Soulié les premiers faits précis sur l'histoire du Versailles royal. On sait tout ce que doit notre sujet aux recherches de ce modeste et savant érudit, et combien il faut regretter qu’il ait laissé le soin d’écrire sur Versailles à d’autres moins préparés et moins consciencieux que lui.

Page 1