‹ La création de VersaillesChapitre 6 sur 118 · MANIÈRE DE MONTRER · texte numérisé non relu

MANIÈRE DE MONTRER

JARDINS DE VBHSA1LLES. »

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Une époque plus voisine de nous a donné à certaines parties du Château, que le Musée n occupe point, une destination bien inattendue pour le palais de Louis XIV. Versailles est redevenu le siège du gouvernement de la France à la suite d’événements tragiques. Aujourd’hui encore, d après la Constitution républicaine de 1875, le Château est réputé palais du Parlement. Ce rôle récent, qui n est plus rappelé maintenant que par l’élection présidentielle, a exigé des aménagements considérables. Le beau théâtre de l’Opéra, après avoir servi aux séances de l’Assemblée de 1871, est réservé au Sénat, qui ny a plus reparu depuis vingt ans ; pour la Chambre et les réunions du Congrès, une vaste salle neuve a été construite dans une des cours du midi. Plus tard, ont commencé les importantes restaurations d ensemble, que l’état de délabrement de certaines parties des façades et des bassins rendait indispensables et qui se sont étendues aux deux Trianons. Enfin, le Musée de l’histoire de France, poursuivant sa réorganisation, a réclamé la création de salles nouvelles, qui achèvent à l’intérieur de Versailles l’œuvre du dix-neuvième siècle.

Il est permis de penser que le Château ne subira plus de longtemps de changement notable. Il se prête encore, dans une certaine mesure, à des fêtes, qui n’ont pas manqué au cours de ce siècle, sans pouvoir rappeler, il est vrai, autrement que par des comparaisons fâcheuses, l’éclat de celles de l’ancien régime. Mais l’intérêt de Versailles est plus élevé et d’une valeur éducatrice permanente. Sans parler des collections historiques, où se groupent tant de précieux souvenirs, le Château, ses jardins et les Trianons forment un musée d’art décoratif unique au monde. Voilà ce qu’il faut, avant tout, mettre en lumière. On y arriverait plus aisément, si l’on pouvait rendre un peu de vie à ces belles pièces abandonnées, en y rétablissant une partie du mobilier d’art de l’Etat. Leurs boiseries, encore intactes, appellent les meubles de nos trois grands styles, qui sont si fâcheusement dispersés. Tout le monde reconnaît que nulle part ils ne se trouveraient mieux présentés. Cela n’est point sans doute une raison pour qu’on les y place ; c’en est une pour qu’on ne se lasse point de le réclamer.

Versailles, même démeublé et nu, même mutilé, reste un splendide livre d’histoire, toujours ouvert sous les yeux de la nation et compréhensible à tous. Mais, quoi qu’on fasse, c’est une grande ruine et un grand tombeau. Ce qui l’animait n’est plus, n’y reviendra jamais sous aucune forme, et la splendeur que deux siècles y ont admirée n’est plus reconnaissable que par endroits. Les efforts qu’on tenterait pour la reproduire sont condamnés d’avance à échouer. Qui pourrait avoir la prétention de reconstituer, autrement que par la pensée et par l’étude, les aspects somptueux du siècle ancien ? L espoir chimérique de restaurer le passé conduit, la plupart du temps, à en achever la destruction. Jouissons plutôt de ce qui a survécu; conservons à tout prix ce que les touches du temps ont contribué à embellir ; respectons l’harmonieux ensemble qu’il a créé, et devinons, par les débris qui en demeurent, ce que fut l’œuvre de Louis XIV dans son intégrité magnifique.

La pensée d’histoire qui s’impose à tout visiteur un peu averti doit servir à diriger les travaux qui restent à faire. C’est que Versailles a cessé d’exister, en tant qu’œuvre d’art vivante, à partir de 1789. Rien n’aurait pu être plus intéressant pour nous que de l’avoir aujourd’hui exactement conservé tel que la Révolution l’a trouvé. Tout ce qui est antérieur à cette date, et n’a pas subi l’outrage des restaurations, garde un charme particulier et demande un respect que les parties modernes ne méritent point. Celles-ci peuvent être reprises et rectifiées sans scrupule; il faut hésiter longtemps avant de toucher à celles qu’un autre temps a conçues et qu’ont exécutées des mains expertes, dont les habitudes techniques sont perdues. Les artistes anciens se détruisaient les uns les autres par un droit que leur don de création leur conférait. Les boiseries de Verberckt remplaçant celles de Du Goulon jetées au grenier rappellent le sort des fresques de Piero dei Franceschi, dans les Chambres où Raphaël les a recouvertes sans pitié. Les ordres du maître qu’on servait étaient alors naturellement inspirés par le renouvellement continu du goût; et c’était grâce à des sacrifices, souvent bien cruels, que l’art cheminait sans se fixer en formules. Non seulement nous avons perdu ce droit de remplacer une œuvre

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par une autre, mais nous ne devons même plus refaire celles qui ont disparu. Pouvons-nous, en effet, en présenter aux yeux exercés autre chose qu’une ressemblance imparfaite, dénuée de toute puissance d évocation ? Les restaurations qui se sont succédé au cours de ce siècle dans les édifices historiques ont, sur bien des points, altéré le style des ouvrages des anciens, parce que la véritable règle y a manqué.

Si riche a été Versailles en tous les genres, que l’art s’y rencontre souvent dans sa fleur première et son originelle beauté. De tant de merveilles dont il a regorgé, un grand nombre a disparu entièrement; d’autres, où la main moderne a passé, n'ont plus qu'une valeur d'image et de souvenir; mais beaucoup, par bonheur, demeurent sans que rien laisse penser qu’elles soient exposées à se détruire. Le Parterre d’eau, par exemple, avec les bronzes des Relier, fait un ensemble qui paraît impérissable. De tels morceaux, restés où la main des créateurs les a posés, ne sont point rares à Versailles. On les reconnaît promptement et on les salue entre les autres, comme les témoins fidèles et vénérables du passé. Ils honoreront la France des deux derniers siècles, tant qu’il y aura des artistes à les visiter, tant que les esprits réfléchis aimeront à parcourir les lieux où les attendent les figures ressuscitées de l’histoire.

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