CHAPITRE PREMIER
VERSAILLES SOUS LOUIS XIII
Au mois de juillet 1589, Henri de Bourbon, roi de Navarre, marchant sur Paris révolté, pour l’assiéger d’accord avec le roi de France, son cousin, coucha deux nuits dans l’habitation féodale de Versailles, chez le maréchal de Retz, Albert de Gondi. Il fut de là à Saint-Germain-en-Laye et, quelques jours après, à Saint-Cloud, où l’assassinat de Henri III fit de lui Henri IV, roi de France1. Plus tard, Henri IV, aussi grand chasseur que le furent ses descendants, vint plus d’une fois courre le cerf dans les bois de Versailles et même, le 13 janvier 1609, il y fut traité à dîner par Henri de Gondi, évêque de Paris2. Ce sont les premières fois que paraît le nom de Versailles dans l’histoire des Bourbons, où il doit briller de tant d’éclat.
Les destinées de Versailles moderne commencent seulement avec Louis XIII. C’est le fils du Béarnais qui construit, sur la modeste éminence que Louis XIV agrandira, la première maison royale, de laquelle nous savons, en réalité, bien peu de chose et moins encore qu’on ne l’a cru. Le récit de ces origines est l’introduction naturelle à notre sujet. Il est resté jusqu’à présent encombré de légendes, parfois absurdes, qui provenaient d’imaginations aventureuses ou.de documents mal interprétés. On les entend répéter sans cesse par une tradition docile. J’essaierai de les faire oublier en reconstituant cette époque incertaine sur les seuls témoignages contemporains et en réduisant au strict nécessaire l’induction permise.
Depuis le milieu du quinzième siècle, où s’était éteinte l’ancienne famille qui avait porté quatre cents ans le nom de Versailles3, cette terre était une propriété flottante, qui avait passé par achat en diverses mains. A l’époque de la Saint-Barthélemy, elle appartenait à l’ancien secrétaire des finances de Charles IX, Martial de Loménie de Brienne. « En ce temps, la bonne dame Catherine, en faveur de son mignon de Retz, qui voulait avoir la terre de Versailles, fit étrangler aux prisons Loménie, auquel ladite terre appartenait4. » Le Florentin en traita commodément, l’année suivante, avec les tuteur et curateur des enfants mineurs de Martial de Loménie; la terre avait quelque étendue, avec son annexe de
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la Grange-Lessart, car le favori de Catherine de Médicis dut, pour l’obtenir, débourser une somme de 33 000 livres. La seigneurie entra ainsi, en 1373, dans la maison de Gond!, dont elle arrondit les terres déjà très nombreuses dans la contrée, et elle était la propriété du premier des archevêques de
Paris Jean-François de Gondi, qui fut oncle du cardinal de Retz, quand Louis XIII en fit l’acquisition pour le domaine royal.
Le château féodal dressait alors ses tourelles au midi d'une butte assez étroite, dominant un pays d étangs et de forêts, qui n’a pas entièrement perdu son ancien caractère. Au pied de la demeure seigneuriale qu on n habitait plus, s’élevait un village d’une certaine importance, puisqu’il y résidait un bailli cest-à-d.re un magistrat chargé de rendre la justice au nom du seigneur. On dénommait ce bourg
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« Versailles-au-Val-de-Galie », du nom du principal des rûs ou ruisseaux, qui couraient dans les parties basses du pays. On y voyait un prieuré, qui remontait sans doute au onzième siècle, une église dédiée à saint Julien de Brioude, une ou plusieurs hôtelleries1. Un moulin à vent tournait sur la butte, en face d une autre hauteur nommée Montboron. On les voit marquées, avec une importance égale, dans la plus ancienne carte des environs de Paris où soit en évidence le nom de Versailles, celle de l’enlumineur royal Jean Boisseau, qui peut dater de la dernière année du règne de Louis XIII2. Cette rare estampe est assez peu exacte, mais elle indique très bien la nature marécageuse de la contrée. Celle-ci était loin d’être déserte. Autour du village, que les prédilections de Louis XIII allaient faire connaître, bien d’autres villages et châteaux peuplaient le Val-de-Galie : d’un côté, Montreuil, le bourg le plus important du voisinage, où les Célestins de Paris avaient droit de haute et basse justice et où se trouvait une maladrerie, les hameaux de Chaville et de Viroflay, et le château de Porchéfontaine, qui avait été jadis la clef du vallon ; du côté opposé, les villages de Trianon, Fontenay-le-Fleuri, Choisyaux-Bœufs, le bourg de Villepreux et, sur la lisière de la forêt de Marly, les châteaux de Noisy, de Bailly, de Rocquencourt ; puis, à moindre distance, les hameaux de Saint-Antoine-du-Buisson, du Chesnay, de Glatigny et la tour de Clagny, auprès du large étang que longeait le chemin de Saint- Germain. Les bois les plus voisins occupaient les coteaux du midi, dominés par les hôtels de Satory et de Lessart. Versailles, dans le pays, était surtout un rendez-vous de chasseurs ou une halte pour les rouliers, qui conduisaient à Paris les bœufs de Normandie par un ancien chemin dit Chemin-aux- Bœufs 3. Rien n’aurait pu laisser prévoir qu’en cette humble bourgade, qui n’était même point sur une des grandes routes du royaume, le petit-fils de Henri IV viendrait fixer sa résidence en y établissant la cour et le gouvernement de la France.
Le duc de Saint-Simon, dans un passage célèbre où il met comme toujours quelque exagération et son goût pour l’antithèse, parle du château de Louis XIII en des termes dont il faut cependant retenir le peu d’importance de l’habitation. 11 dit qu’on voit, de son temps, « une ville entière où il n’y avait qu’un très misérable cabaret, un moulin à vent, et ce petit château de cartes que Louis XIII y avait fait pour n’y plus coucher sur la paille, qui n’était que la contenance étroite et basse autour de la cour de Marbre, qui en faisait la cour, et dont le bâtiment du fond n’avait que deux courtes et petites ailes. Mon père l’a vu et y a couché maintes fois ». Saint-Simon, dont le père avait servi Louis XIII et que tous les actes de ce prince intéressaient passionnément, a dû donner ici une appréciation assez exacte. Une toute semblable est portée par le marquis de Sourches, qui mentionne en ses Mémoires le Versailles de Louis XIII, comme un petit château de gentilhomme. On trouve enfin la confirmation de l’une et de l’autre dans le témoignage tout à fait contemporain du maréchal de Bassompierre. Au cours d’une harangue prononcée devant l’Assemblée des notables de 1627, après avoir constaté la suspension générale des bâtiments royaux qui demeurent inachevés, Bassompierre remarque que l’inclination de son maître « n’est point portée à bâtir et que les finances de la France ne seront pas épuisées par ses somptueux édifices, si ce n’est que l’on lui veuille reprocher le chétif château de Versailles , de la construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre vanité4. » N’est-ce pas là l’équivalent rigoureux du mot de Sourches ou du « petit château de cartes » de Saint-Simon ? Il y a loin de ces indications à la belle résidence seigneuriale qu’on décrit toujours si complaisamment, d’après des renseignements postérieurs de quarante ans et qui se rapportent tous au premier Versailles de Louis XIV.
Louis XIII avait pris goût, pour des raisons de chasseur, aux environs boisés de Versailles, qu’il atteignait assez souvent de Saint-Germain, alors le séjour le plus ordinaire des rois hors de Paris. C’est du côté de Versailles qu’il avait fait sa première chasse, à l’âge de six ans, ce qui était naturellement un des plus agréables souvenirs de son enfance5. Ce souvenir remonte à 1607; dix-sept ans plus tard, au commencement de 1624, le Roi prend fantaisie d’avoir à Versailles un rendez-vous de chasse commode, où il lui soit possible de passer la nuit. Son architecte s’étant mis à la besogne, le Roi vient, dès le mois
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de mars, voir les travaux tout en chassant, jusqu’à trois fois dans la même semaine ; il couche même à Versailles, le 9, soit au château des Gondi, soit dans une partie déjà habitable de la construction nouvelle.
Il y passe toute une semaine à la fin de juin, allant à la messe au prieuré, courant le cerf et le renard, donnant la curée à ses chiens et faisant faire l’exercice à ses mousquetaires. Il y retourne coucher le 2 août, s’amusant à voir des ameublements, que le premier gentilhomme de la Chambre a fait acheter, et jusqu’à de la batterie de cuisine ; mais comme il est venu pour son plaisir favori, il dort tout vêtu dans son lit et, dès trois heures du matin, se jette dans les bois avec son limier pour détourner le cerf, qu’il va courre ensuite dans la forêt de Marly. Le journal du médecin Héroard est plein d’indications de ce genre, qui marquent la place de plus en plus grande que prend Versailles dans la vie du jeune roi. En novembre 1626, il nous y montre la Cour pour la première fois, laissant ainsi penser que la maison est bien finie : « Le Roi fit un excellent festin aux reines et princesses, où il porta le premier plat, puis s’assit auprès de la Reine. Il y fit garder un ordre merveilleux, puis leur donna le plaisir de la chasse1. » Désormais Versailles appartient à l’histoire de la Cour et, quand le journal du médecin cesse, c’est la gazette de Renaudot, la future Gazette de France , qui nous renseigne sur les séjours de Louis XIII et les petites fêtes qu’il y donne.
Dès ce moment, le Roi a un a plant » autour de son rendez-vous de chasse, c’est-à-dire un emplacement où il a planté de jeunes arbres. Il a acquis un certain terrain, en 1624, des héritiers d’un auditeur de
la Cour des Comptes nommé Lebrun. Ce terrain, qui sera payé 16 000 livres en 1632, forme 167 arpents de prés et pâtures; c est là qu on a construit et créé, autour de la construction, un jardin et un parc encore
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bien petit. Mais c est en 1631 et 1632 que le véritable parc de chasse est constitué par un nombre considérable d acquisitions de terrain *. Le terroir de Versailles est divisé alors entre beaucoup de petits propriétaires, puisque Louis XIII, en ces deux années, ne passe pas moins de vingt-six contrats de vente ou d échange, dont quelques-uns portent sur un arpent ou un demi-arpent. Le principal achat est celui de 1 ancienne terre du château de Versailles, que lui cède, le 8 avril 1632, l’illustrissime et révérendissime Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, au prix de 66 000 livres. L’habitation féodale, qui est située au sud-est de la maison nouvelle de Sa Majesté, fait partie de l’acte de vente2. Elle est désignée comme « un viel chasteau en ruines »; avec ses deux tourelles sur le portail, son colombier, sa bergerie, sa grange et ses étables, c est plutôt une ferme qu’un château, et ses dépendances comportent plus de quatre cents arpents de terres labourables, vignes, prés, bois, taillis, etc., comprise la grande ferme de la Grange-Lessart.
Le Roi acquiert en même temps la « seigneurie de Versailles », et le bourg déjà existant y gagne en importance. Le 25 mai 1632, en présence du curé et de plusieurs habitants, on arrache le poteau « où sont les armes du sieur archevêque de Paris, ci-devant seigneur dudit Versailles », et à l’orme du principal carrefour on affiche les armes de Sa Majesté. En conséquence, le simple bailli seigneurial devient « bailli, juge royal civil et criminel au bailliage royal de Versailles-au-Val-de-Galie pour le Roi notre sire », le Roi ayant résolu, sur le fait de ses nouvelles acquisitions, « d’y maintenir et conserver les officiers de la justice pour être désormais royaux3 ». C’est le premier de ces agrandissements de Versailles, dont l’histoire que j’écris a pour but principal d’expliquer la succession.
Cette année 1632 marque à d’autres égards dans notre récit. Au mois de février, Louis XIII revient de Metz à grandes journées et se rend directement à Versailles, où il passe deux jours. 11 y séjourne en mars et en avril ; le 20 novembre, il retourne de Toulouse, après l’exécution de Montmorency, et se rend tout droit « en son agréable maison de Versailles », où il arrive avec ses quatre cents dragons, la pique à la main. « Le lendemain, le maréchal de Crequi vint saluer le Roi, qui vint coucher à Saint-Germain le 23, pour ce que le lieu de Versailles ne suffisait pas à recevoir le grand nombre de personnes de toutes conditions se venant prosterner aux pieds de Sa Majesté et se conjouir de ses victoires. » Quelques jours après, Louis XIII est encore à Versailles, « y entretient sa santé par le travail de la chasse et les autres exercices des princes », et y reçoit, le 14 décembre, la reine Anne d’Autriche, qui l’a accompagné dans le Languedoc et en revient par une plus longue route4.
Tout 1 hiver qui suit, le Roi va sans cesse à Versailles, pour une ou plusieurs journées, et il y passe les jours gras. Désormais le nouveau domaine figure à chaque instant parmi les déplacements que les gazettes font connaître au public5. Souvent Louis XIII, en s’y rendant, s’arrête à Rueil pour voir Richelieu, qui va le trouver à son tour aussi commodément à Versailles qu’à Saint-Germain. En avril, le Roi passe en revue à Versailles les Cent soldats de la garde du cardinal-duc ; en octobre, après sa réconciliation avec son frère Gaston, il y reçoit la visite du ministre, et la journée royale se partage entre le conseil et l’exercice des mousquetaires. Mais c’est toujours la chasse qui motive les séjours de Versailles, et ils ont lieu alors en moyenne une dizaine de fois par an. a La Reine vint hier ici, écrit-on de Versailles à la Gazette le 13 avril 163o, accompagnée de la duchesse de Montbazon et de ses filles. Monsieur y est aussi arrivé de Paris en même temps. Sa Majesté est allée au-devant de la Reine et, apres lui avoir fait voir la maison , lui a fait une très belle collation et aux dames de sa suite, près desquelles il y avait des gentilshommes ordonnés de sa part pour les servir. Après cette collation, la Reine et toutes les dames sont allées à cheval dans le parc voir chasser le renard aux chiens du Roi, qui ont fort bien chassé, et comme ce divertissement n’était que pour la Reine et les dames, il n’y avait aussi qu elles à cheval; le Roi, Monsieur et tous les seigneurs étaient à pied près d’elles. Cette chasse finie, Leurs Majestés ont pris la route de Saint-Germain et, ayant eu le plaisir de voir prendre cinq ou six lièvres aux lévriers, un sanglier heureusement rencontré et pris sur le chemin contribua à leur divertissement. Puis, le Roi ayant accompagné la Reine jusqu’à Marly, village à une lieue de Saint-
Germain, s’est retiré en ce lieu, d’où Sa Majesté part aujourd’hui pour s’en retourner coucher à Saint- Germain. »
Les chastes amours de Louis XHI se rattachent par quelques anecdotes à sa maison de Versailles. En 1637, au plus fort de sa passion pour Mademoiselle de la Fayette, il la supplia, dit Madame de Motteville, de venir demeurer à Versailles « pour y vivre sous ses ordres et y être toute à lui ». La proposition acheva d’effrayer la jeune fille et la décida à entrer en religion, malgré sa tendresse pour le Roi. C’est à Versailles que celui-ci alla cacher son chagrin; quand son carrosse quitta Saint-Germain, Mademoiselle de la Fayette lui fit derrière une vitre l’adieu de ses larmes. La Gazette en dit assez long en ces quelques mots officiels : « Le 19 mai, le Roi partit de Saint-Germain et fut coucher à Versailles. Le même jour, la demoiselle de la Fayette, l’une des filles d’honneur de la Reine, s’est rendue religieuse dans le monastère des filles de la Visitation et a été grandement regrettée du Roi, de la Reine et de toute
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la Cour1. » Le 21, le cardinal-duc fut voir le Roi à Versailles. L’année suivante, s’était réveillée la passion de Louis XIII pour Marie de Hautefort; il lui offrit une collation à Versailles, le 27 mai : « Le Roi fit voir sa maison de Versailles à Mademoiselle [de Montpensier], suivie de Mademoiselle de Bourbon, de la princesse Marie, de Madame d’Hautefort, dame d’atours, et des filles de la Reine, lesquelles à cheval en capelines, eurent le plaisir de la chasse du renard dans le parc de cette belle maison, à l’issue de laquelle le Roi leur donna une magnifique collation, où elles furent servies par tous les seigneurs qui se trouvaient lors près du Roi2. » On peut donc évoquer dans le petit château quelques-unes des belles galanteries que narre Madame de Motteville. C’était aussi, pour le recueillement
LE VERSAILLES DE LOUIS XIII (AGRANDISSEMENT DE LA VUE DE GOMBOUSï).
qu’il s’y procurait quelquefois, la maison favorite de Louis XIII. « Elle était petite, pour n’y admettre que peu de gens et n’être point troublé dans le repos qu’il cherchait loin des importunités de la Cour et afin d’être plus libre dans l’exercice de ses chasses, lorsqu’il voulait s’y adonner. » L’attachement qu’il portait à Versailles était si grand, qu’il trouva le moyen de le mentionner dans son testament, pour l’un des services religieux qu’il institua; et, quelques jours avant sa mort, advenue à Saint-Germain le 14 mai 1643, il disait au P. Dinet, jésuite, son confesseur : « Si Dieu me rend la santé..., sitôt que je verrai mon Dauphin en état de monter à cheval et en âge de majorité, je le mettrai en ma place et je me retirerai à Versailles avec quatre de vos Pères, pour m’entretenir avec eux des choses divines et pour ne plus penser du tout qu’aux affaires de mon âme et de mon salut 3. »
Nous ne connaissons rien des dispositions intérieures au temps de Louis XIII, sinon que son appartement était au premier étage et qu’il avait reçu de sa sœur, la duchesse de Savoie, pour mettre en son château, « quatre ameublements complets de velours à fond d’argent, l’un bleu, l’autre gris de ciel, le troisième vert et le quatrième nacarat4 ». Bien peu des divisions actuelles dans le Château remontent à cette première époque, et le mur primitif n’est reconnaissable que grâce aux plans, en un petit nombre de points du rez-de-chaussée. 11 serait impossible, par exemple, de localiser le récit de la fameuse « Journée des Dupes », premier fait historique important qui se soit passé à Versailles.
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On sait comment Marie de Médicis, appuyée sur un parti nombreux ayant pour chef le garde des sceaux Michel de Marillac, avait compté satisfaire sa haine contre Richelieu en obtenant de Louis / e renvoi de son ministre. Elle avait déclaré à son fils qu’elle ne paraîtrait plus dans ses conseils, tant que le cardinal n’aurait point quitté la Cour, et personne à Paris ne doutait de sa victoire, quand le Roi partit pour « son plaisir de Versailles », le 10 novembre 1630. « Il n’avait encore mené en ce lieu pas un conseil, ayant fait bâtir cette petite maison pour se distraire entièrement des affaires L » Voici, d apres es propres mémoires de Richelieu, ce qui se passa à Versailles : « Le garde des sceaux, qui, sur le bruit du grand éclat qu’avait fait la Reine et la créance qu’il avait que le cardinal eût obtenu son conge et s en allait coucher à Pontoise, pensait avoir gagné la partie, s’en alla dès le jour même à Glatigny, proche de Versailles. Le soir, à son coucher, il reçut la désagréable nouvelle que le cardinal était auprès du Roi, qui non seulement lui avait fait bonne chère, mais l’avait logé en une chambré au-dessous de la sienne2; et, le matin, à son réveil, en reçut une qui lui fut d’autant plus fâcheuse quelle était plus eloignee de son espérance, qui fut que Sa Majesté lui envoya faire commandement de lui renvoyer les sceaux et lui donna des gardes pour s’assurer de sa personne3... » Le soir même, M. de Châteauneuf était mandé à Versailles, pour recevoir les sceaux et prêter serment entre les mains du Roi. La Reine mère était vaincue et Richelieu régnait sans contrôle. L’affermissement définitif du pouvoir du grand cardinal fut sans doute facilité par ce séjour de Versailles et par la commodité qui lui fut donnée, grâce aux communications secrètes du Château, de tout préparer librement avec son maître.
On aimerait trouver un souvenir topographique de cette journée. L’escalier dérobé, qui permit a Richelieu d’avoir accès dans le cabinet de Louis XIII, était-il l’escalier à vis qui débouche près de 1 Œilde-Bœuf et qu’une tradition déjà ancienne désigne comme « l’escalier de la Journée des Dupes » ? Rien, à vrai dire, ne porte à le penser. C’est gratuitement, en effet, qu’on a supposé que la chambre à coucher de Louis XIII se trouvait à l’endroit où fut très tardivement transportée celle de Louis XIV, c’est-à-dire dans l’emplacement de l’Œil-de-Bœuf ; c’était même, au temps de Mademoiselle de Scudéry, une partie de l’appartement de la Reine. Mais l’escalier à vis, bien qu’il soit omis sur le premier plan du rez-dechaussée gravé par Silvestre en 1667, existait cependant, sous Louis XIII, à l’intérieur d’un des pavillons d’angle, et le système de sa construction ne permet pas de le croire postérieur. Les amateurs de traditions sont donc en droit d’en faire monter les étroites marches de pierre par Richelieu et par ses contemporains. J’y fixerai, dans l’histoire de Louis XIV et de Louis XV, des souvenirs plus certains. C’est, en tout cas, le seul reste intact et par cela même précieux du Château primitif.
Nous avons deux représentations de Versailles avant les agrandissements de Louis XIV. L’une est une charmante vue d’Israël Silvestre, non remarquée jusqu’à présent et qui montre la façade principale sur le jardin4. Cette petite estampe, qui est de 1652, a la fidélité ordinaire des vues de Silvestre; c’est la première en date de l’admirable série que'ce maître va consacrer à Versailles et, pour être aussi la plus modeste, ce n’est pas la moins intéressante. La légende indique que Versailles est encore considéré par le jeune Louis XIV comme un simple rendez-vous de chasse, pour lequel il partage le goût de son père. Le second document met sous nos yeux un autre aspect, celui de l’arrivée; c’est une petite vue cavalière, où les proportions sont fâcheusement agrandies et qui fait partie, avec celles d’autres maisons royales, de l’entourage du grand plan de Paris publié par Gomboust en 1652. Il est permis de penser que les deux graveurs font connaître la construction élevée par l’architecte de 1624; en tout cas, c’est sûrement le Château tel que l’a laissé Louis XIII. Ces documents ne confirment qu’à demi, pour ce qui regarde le corps du Château, ce qu’on pouvait conclure d’estampes plus récentes, déjà connues, et le second les contredit complètement pour les dépendances.
Le château de Louis XIII était formé d’un corps de logis, au fond d’une petite cour carrée, dont deux ailes de bâtiment faisaient les côtés et que fermait, du côté de l’arrivée, un portique à sept arcades. Quatre petits pavillons s adjoignaient aux quatre angles du Château, dont les façades intérieures avaient
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seulement de cinq à six fenêtres. La construction était toute de pierre et de brique, d’après l’usage ordinaire de l’époque, et des tables de pierre s’appliquaient, pour tout ornement, au milieu des surfaces de brique. Les toits étaient percés alternativement de mansardes et de lucarnes correspondant aux fenêtres ; tout autour régnait, suivant un système de défense alors usité même pour les maisons de plaisance, un large fossé à fond de cuve, revêtu de briques et de pierres de taille et apparemment peu pourvu d’eau. Il était fortifié, sur les trois côtés du jardin, par une fausse-braye ou basse enceinte, bordée d’une balustrade et servant de terrasse de promenade1. Sur la façade dessinée par Israël Silvestre, un étroit petit balcon, n’ayant que la largeur de la porte, s’appliquait à la fenêtre centrale du premier étage;
un pont formant perron donnait passage sur la fausse-braye, d’où un second perron de quelques marches descendait dans le jardin.
Il est aisé de voir, par les estampes postérieures de Pérelle et de Silvestre, que Louis XIV a fait très vite modifier les dispositions d’architecture de l’ancien château ; la pose du grand balcon de fer qui entoure l’édifice, l’aménagement des combles, le remaniement même des ouvertures ont transformé tout l’aspect de la façade. Le côté de la cour a dû subir des changements analogues dès cette époque. Mais la grandeur de l’habitation est restée la même. Elle était fort restreinte, à en juger par l’aire de la cour intérieure, qui est exactement celle de la petite cour pavée de marbre sous Louis XIV . G est encore, d’ailleurs, dans la cour de Marbre, dont deux côtés sur trois paraissent avoir conservé, sauf pour l’ornementation, l’aspect architectural primitif, qu’on peut se faire quelque idée de la construction Louis XIII, de l’élégante disposition de la brique et de la pierre, et de l’heureuse coloration quelles présentaient aux yeux.
Passons maintenant aux dépendances. D’après Gomboust, le fossé du côté de l’est était traversé d’un pont-levis communiquant avec une petite cour d’entrée à peu près carrée, fermée sur le devant par un mur ou par une grille et sur les côtés par deux étroits bâtiments de communs. Ces bâtiments ne sauraient être identifiés avec ceux qui ont existé plus tard dans une disposition analogue et qu’on voit sur les grandes estampes de Silvestre 2. L’avant-cour constituée par les bâtiments de brique ordonnés par Louis XIV, et qui est devenue la cour Royale, fut beaucoup plus large que cette avant-cour primitive. Deux petites tours, flanquant le mur du côté de l’arrivée, achèvent de donner à la maison de plaisance de Louis XIII l’aspect défensif et guerrier qu’expliquent les habitudes du temps.
Que pouvons-nous supposer sur les jardins avoisinant le Château ? Le premier tracé était dû à
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Claude Mollet, qui était le jardinier chargé, en 1624, de « dessiner en tous les jardins de Sa Majesté », et qui avait précisément pour unique collaborateur dans cette fonction le père d’André Le Nôtre1. Mais il ne faut pas oublier qu’un autre jardinier de Louis XIII, Jacques Boyceau, a travaillé à Versailles. Boyceau, sieur de la Barauderie, qu’une des deux médailles faites de lui appelle « intendant des jardins du Roi », est l’auteur d’un des plus anciens traités théoriques de l’art des jardins, le Traité du Jardinage selon les raisons de la nature et de l’art , paru, après sa mort, en 4638. Parmi les gravures sur cuivre de cet ouvrage devenu fort rare, deux se rapportent à Versailles et sont des dessins de parterres 2. On y juge très bien la manière de l’excellent artiste, qui dispose ces parterres en grandes « broderies », exécutées en buis taillés, en espaces sablés et en pelouses de couleur différente, et dont les dessins rappellent d assez près ceux des recueils de broderies et de dentelles gravés à Venise au seizième siècle.
Gomboust indique devant le petit château une dizaine de carrés de plates-bandes en arabesques, au milieu desquelles est un jet d’eau. L’espace qu’ils occupent est assurément assez étroit, si l’on rectifie par la pensée 1 échelle générale, et ils semblent limités par des taillis et des pelouses3. Ce sont évidemment les parterres de Boyceau ; mais on a exagéré jd’une façon incroyable le rôle qu’il a pu remplir à Versailles. On a fait de lui, sans l’ombre d’une preuve, l’auteur du dessin général du parc et du tracé des dix-neuf massifs boisés que présentent les plus anciens plans de Louis XIV. jRien n’invite à faire honneur à Boyceau d une telle création. Son livre même nous renseigne implicitement, en ne faisant mention expresse, comme travail exécuté à Versailles, que d’allées en charmille plantées par lui : « [La] diversité bien ordonnée donnera grâce à la besogne et plaisir à la vue par la diversité des verts qui feront les palissades, plantées chacune de différents plants; les dessins qu’en baillons ici, et qu’avons fait planter a Versailles et ailleurs , pourront être suivis ou au moins en pourra-t-on tirer ce qui se pourra trouver bon et en faire de différentes inventions4 ». Si Boyceau eût vraiment conçu l’idée d’un grand parc à Versailles, 1 occasion semblait indiquée de s’en vanter un peu dans son livre, ce qu’il n’a point fait. Le premier Versailles n ayant jamais été qu’une maison pour la chasse, c’est au seul point de vue de la chasse qu’avait été clos et disposé le parc de Louis XIII, et, si aucun contemporain ne fait d’allusion particulière aux jardins qui s’y trouvaient, c’est que ces jardins se réduisaient à assez peu de chose. Blondel, qui a été fort bien informé sur les origines de Versailles, se borne à dire : « Ce petit édifice était environne de bois, de plaines et d’étangs, dont la nature alors faisait seule les frais5. » En accordant à Jacques Boyceau l’honorable mention que son livre réclame pour lui, on voit qu’il ne mérite à aucun degré de retirer à Le Nôtre une part quelconque de sa gloire.
Les jardins de Versailles, sous Louis XIII, ne pouvaient avoir plus d’importance que n’en avait ellememe la maison de chasse, cette modeste gentilhommière dont parlent en termes presque semblables Bassompierre, Sourches et Saint-Simon. Il est aussi ridicuie de placer à cette époque les premiers grands travaux hydrauliques du parc, que de mentionner la construction d'une ville qui aurait compté, à la mort du Roi, sept mille habitants! Outre le prétendu tracé des bosquets, on décrit volontiers des annexes imaginaires du château®. Il n’y avait en réalité qu’un jeu de paume, comme dans toutes les maisons royales, pour le plaisir du Roi et de sa compagnie, et aussi un potager. Ce potager avait son emplacement, très visible sur la gravure de Gomboust, du côté du village et dépendait sans doute de l'ancienne propriété des GondiL Quant à l’orangerie, attribuée sans raison à l’architecte Le Mercier, une telle création, dès cette époque, serait absolument inexplicable. Celle que représentent les vues anciennes, et qui occupait une partie de l’emplacement du parterre du midi, n'est autre, comme on le verra plus loin, que la première orangerie de Louis XIV, construite par Le Vau.
Une question plus importante pour l’histoire de l’art reste à résoudre, à propos de ce premier , ont le système général de construction se retrouve encore sur les côtés de la cour de Marbre maigre les modifications successives quelle a subies. On l’attribue à Jacques Le Mercier, qui comptait’ depuis 1618, au nombre des architectes employé aux bâtiments du Roi; mais aucun des écrivains, qui
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ont tant parlé de ses travaux à Versailles, ne paraît s’être demandé s’il était sûr qu’il y eût même travaillé. Leur assertion, qui n’a jamais été appuyée d’un seul témoignage, doit être considérée comme gratuite. L’origine en est, d’ailleurs, toute récente : c’est un littérateur de l’entourage du roi Louis- Philippe qui a été, sans y prendre garde, l’inventeur de cette légende1; il ne pouvait assurément se douter de la fortune qu’elle aurait par la suite.
Le nom de Jacques Le Mercier a été évidemment suggéré par sa notoriété postérieure et par le glorieux souvenir de ses travaux du Louvre. Le grand artiste, que Sauvai appelait <c le premier architecte de notre siècle », révèle par tous ses ouvrages, dont les plus importants furent le château de Richelieu et la Sorbonne, un goût directement formé à l’école des architectes d’Italie et tout différent de celui du premier Versailles. Notre charmant édifice est visiblement l’œuvre d’un maître plus fidèle aux habitudes nationales et plus voisin de la Renaissance française.
Au reste, aucun témoignage du dixseptième siècle ne parle de Le Mercier, à propos de Versailles ; au dix- huitième, Blondel le nomme seulement, avec Claude Perrault, comme un des architectes ayant fourni des dessins pour une grande chapelle au temps de Louis XIV ; l’étude qu’il fait du projet attribué à Le Mercier éloigne toute idée de travaux antérieurs ou même d’une tradition quelconque à ce sujet 2.
Enfin, Sauvai, le plus autorisé des historiens de l’art sous Louis XIV et qu’on peut considérer comme un contemporain de l’artiste, dans la notice très complète qu’il lui a consacrée, énumère longuement les églises, hôtels et châteaux où il a travaillé, sans faire à Versailles la moindre allusion3. Ce silence unanime des contemporains et du siècle suivant suffit à écarter Le Mercier, quel que soit le nombre de fois qu’il ait été nommé, depuis l’époque de Louis-Philippe.
Il n’y a, d’ailleurs, qu’un nom qui puisse être prononcé à propos de l’œuvre anonyme de la maison royale de 1624; c’est celui de l’« architecte général des Bâtiments du Roi », qui avait seul qualité pour donner les plans ou, tout au moins, les approuver et les faire siens. Or, ce titre est porté, de 1614 au 9 décembre 1626, daté de sa mort, par un architecte illustre, Salomon de Brosse, le constructeur du Palais du Luxembourg, qui est, comme on le sait, un des meilleurs continuateurs de la tradition française et que l’érudition contemporaine a remis justement en honneur4. Il avait succédé, dans l’importante charge qu’il remplit auprès de Louis XIII, au second Jacques Androuet Du Cerceau, son oncle. L’évocation d’un tel maître n’a rien qui ne satisfasse déjà l’esprit, au point de vue de l’esthétique; il se trouve qu’il est mis, en ces termes, en tête d’un état d’appointements des officiers des Bâtiments du Roi, conservé précisément pour l’année 1624 : « A Salomon de Brosse..., sans aucun retranchement, attendu son mérite et le service actuel et ordinaire qu’il rend à Sadite Majesté, la somme de 2400 livres5. »