LIVRE SEPTIÈME
rougîes par le feu. Il vient d'y traîner des corps entiers d'ours, de cerfs géants, de rennes ; il fait rôtir leur chair, il calcine leurs os, il prépare le repas pour lui, pour ses compagnons et pour sa famille de troglodytes.
Sait-il déjà, à la manière des Toungouses et des Yakoutes de Sibérie, allumer une mèche de mousse et la tremper dans la graisse de baleine ou de morse? cela est douteux. Du moins il sait entretenir la flamme, la rallumer si elle s'éteint ; ce que n'a jamais essayé aucun animal. Dès le premier moment, voilà l'homme distingué de tous les êtres. Il a déjà un foyer*
Autour de lui, pas un seul animal domestique; parmi tant d'êtres inférieurs, aucun ami, tous hostiles, même le chien. Nul troupeau, excepté sauvage ; et de là, pas même encore, l'usage du lait des rennes, comme chez les Sibériens, ou du lait des chèvres de Polyphème. Nul métal, nul effort pour se servir de celui que le hasard fait rencontrer; point de plantes céréales; et pourtant, dans une si grande misère, déjà l'art du potier, celui des vases de terre, l'art perfectionné de tailler Je silex, de le chercher au loin, de le colporter de contrées en contrées, de s'en
faire des haches, des couteaux-poignards, des lances , des pointes de flèches ; et , qui le croirait, déjà le désir de s'orner de colliers, de bracelets, de figurines d'ours taillées dans des andouillers de cerfs ; et, pour cela, toute une collection d'outils et d'instruments de travail : poinçons, polissoirs, biseaux; c'est-à-dire, l'industrie et le travail établis dès les assises inférieures des dépôts diluviens.
Cet homme, compagnon de l'ours de caverne, vous croiriez que le soin de vivre doit suflSre pour l'occuper tout entier. La difficulté de chaque jour est si grande ! Sans doute, il ne peut y avoir place dans ce dur cerveau que pour les nécessités dévorantes du moment. Atteindre sain et sauf le lendemain, n'est-ce pas là toute son ambition? Eh bieni non; voici la nouvelle surprise qu'il me prépare.
Cet homme qui est, pour moi, comme un nouveau-né , à peine venu à la lumière du monde, a une pensée qui l'obsède. Quelle pensée? Celle de ses morts. Il leur fait un abri, avant d'en avoir un pour lui-même ; il les range, accroupis, au fond de sa grotte, comme ils Tétaient dans le sein de leur mère.