LIVRE HUITIÈME
d'eatHoasiasmé éclate et monte vers la nue, avec la fumée du sacrifice I (1)
Le moment où l'homme reçoit un foyer est sacré; il devient un culte, une religion. L'homme qui a fait jaillir le dieu dans le tison est luiinême sacré ; il devient prêtre. A lui seul il est donné d'évoquer les naissances éternelles, toujours nouvelles d'Agni. Et non-seulement les liommes viennent s'asseoir sur des sièges de couza, autour de ce premier foyer, mais de toutes parts, averties par les rouges messagers, les divinités descendent des nues et prennent place au niilieu du brasier.
Ainsi le premier foyer devient presque aussitôt une religion chez les Indous. En a-t-il jamais été de même de l'homme dans nos cavernes du Périgord et de la Meuse? Était-il capable de cette fascination ? Donnait-il à chacun des actes de sa vie, aux plus humbles comme aux plus importants, ce caractère de foi, d'extase qui renfermait tout l'avenir des religions et des civilisations ?
(1) Rig-Vedà-Sanhila, liber primus. Edidit. F. Rosen. 1838. — Rig-Véda, ou le livre des Hymnes^ traduit du sanscrit, par M. Langlois. — Rig-Veda-Sanhita, translated and explained by F. Max Mulier. 1869.
63 LA CRKATION.
Oa plutôt son foyer ne fut-il pas privé du souffle des grands dieux ? Feu de broussaille d'une peuplade égarée, en dehors des grands sentiers des peuples à venir. Ce ne fut pas le large foyer où devait s'asseoir, avec les dieux, la famille principale du genre humain.
Ce qu'il y a de plus étonnant, de moins connu dans l'histoire de l'homme, c'est le trésor de sentiments, de pensées qu'il a tiré de la première possession d'un foyer. Essayons d'en donner nne idée (1).
Voulez<vous voir naître une grande civilisation? Voulez-vous surprendre le moment où l'homme crée, d'une première impression et d'un fait qui vous semble très-simple aujourd'hui, tout un monde de mystère, de rites, de poésie, qui sera comme la substance de l'avenir? Voulezvous mesurer, en peu de mots^ tout ce que l'esprit humain au berceau est capable de faire avec un premier germe, tout ce qu'il peut bâtir de solide et d'immortel sur un peu de* fumée ? Voulez^vous, une fois, saisir la société humaine et toute l'histoire renfermée dajis son embryon? Vous le pouvez.
(1) V. ma Ihèse, De Indicée poeseos naturâ et indole, 1839.
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Âpproeliez. Voyez-vous ce feu de berger qui s'allume sur la pente de cette colline sub-himalayenne? Quoi de plus simple et de plus indigent? Une poignée de feuilles sèches amassées sur un lit de terre ; des bergers qui frottent, l'un contre l'autre^ deux morceaux de bois d'arani ; une étincelle rouge&tre qui jaillit, les toulTes sèches qui s'enflamment. Où est le prodige?
Gela se voit tous les jours. Que peut-on tirer d'un événement aussi insignifiant? Passons et cherchons autre chose. Non, c'est là qu'il faut s'arrêter si l'on veut assister à la naissance d'un monde.
Écoutez. Autour de ce premier foyer s'élève un chant dont les paroles arrivent jusqu'à nous :
« Chantez l'éclatant mystère de l'illustre Agni; ô mes amis, apportez vos hymnes et vos offrandes pour Agni le victorieux. »
D'autres chants semblables éclatent au même moment, partout où une famille humaine est rassemblée sur les flancs ou dans les vallées de l'Himalaya. Que font ces groupes d'hommes ? ils frottent l'une contre l'autre la tige de l'acacia et celle du figuier. Rude travail. La sueur dégoutte du front des maîtres et des serviteurs.
70 LA CRËATfON. :
Pour s'epcourager, après avoir repris halmne, ils continuent :
< Voici le moment d'agiter T Arani, d'enfanter le dieu. Allons les premiers conquérir les rayons du Sage. Amis^ travaillez à doubler sa force. »
Ont-ils donc la pensée que l'homme peut pro duire le dieu, ou du moins le faire apparaître par la vertu des hymnes ou des prières ? Oui; sans doute ; voilà atissi pourquoi ils redoublent de supplications, en môme temps qu'ils préparent le berceau divin en entassant les branches les plus sèches sur le foyer.
Si le feu tarde à s'allumer, c'est que « la jeune mère porte Tenfant royal mystérieusement caché dans son sein et refuse de le remettre au père du sacrifice. » « Où est le dieu qui est l'enfant des ^hommes ? Qu'il apparaisse sur le sein de sa mère et ouvre ses yeux. » Première incarnation.
Le dieu a écouté la prière ; il a cédé, il est né de la bouche des prôtres(l). Mais qu'il est encore faible et insaisissable ! Tel que l'enfant, il rampe sur le foyer où il promène sa langue tremblotante.
(i) Rig-Véda. Langlbis. T. IV, p. 339.