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CHAPITRE VI

PBEHIBB MOMENT d'ÉCLAT DE LA SOCIÉTÉ HX7MAIME. ^ POURQUOI CETTE PBEMIÈBE FOBME DE RELIGION EST PLUS PRÉS DE NOUS QUE LA RELIGION DES GRECS ET DES ROMAINS. — LE MONUMENT LE PLUS ANCIEN DE LA PAROLE. ~ LES HYMNES DB L'HIMALATA EXPLIQUÉS PAR LES ALPES.

Ici, véritablement; nous apparaît toat entier cet êtr© nouveau, l'homme, dont aucun être antérieur ne nous avait donné la moindre idée.

Car nous venons de le surprendre à son avènement, et ce n'est pas par un lent travail incommensurable qu'il s'élève à ces éblouissantes régions. Non, sa langue une fois déliée, les trésors naissent d'eux-mêmes. Nous entrons dans ce qu'il y a de plus primitif, une société de bergers incultes, un balbutiement d'enfants, une humanité au berceau^ nourrie de lait, et déjà, p^r un élan

inconcevable, un monde de pensées qui Î4tteîgnent aux cimes les plus hautes, un rayonnement qui s'étend sur toute la race humaine, le germe, ou plutôt la forme entrevue de toutes les reli-

gions à venir : incarnation, sacrifice, dieu enfant dans la crèche des bergers, dieu descendu sur terre, fils de Thomme, immortel chez les mortels, dieu triple en naissant, sauveur, médiateur, pacificateur. Si les langues occidentales sont renfermées en germe dans Taryenne, les religions ne sont-elles pas aussi visiblement enfermées dans ce premier culte du foyer?

Moi-même, à quatre mille ans de distance, je me reconnais, je me retrouve, vivant, dans ces pasteurs de l'Himalaya. Il en est de leurs hymnes que je pourrais m'approprier. Car, moi aussi, je puis redire avec eux : je cherche, j'invoque la lumière. Qu'elle vienne, qu'elle m'apporte la paix.

«Soyons unis comme les deux roues d'un char. » Ce premier cri de Thumanitô naissante est encore le mien aujourd'hui, à l'heure où j'écris cette ligne. Je me sens, en mille points, le contemporain de ces premières races humaines. Je me réchauffe à leur foyer de pâtre; surtout.

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je sens la présence de leurs dieux bien autrement que celle des dieux d'Homère ou de Virgile qui pourtant devraient être plus près de moi.

Pourquoi cette différence? Pourquoi Agni me parle-t-il aujourd'hui mieux et plus clairement, cent fois, que ne peut faire Apollon? Parce que la nature seule parait dans les dieux enfants du Rig-Véda, réunis autour du foyer, et qu'un art infini, le long travail des siècles et des générations, s'interposent entre les dieux homériques et ma conscience. Je ne puis comprendre ces derniers que par un effort d'érudition; ils m'échappent.

Au contraire, les autres revivent d'eux-mêmes. Après quatre mille ans, ce même Agni (1), poète à la langue de flamme, à la douce chevelure d'or, est là • mon compagnon dès l'aurore, au pied des Alpes, comme il était le compagnon des bergers védiques au pied de l'Himalaya.

Ce foyer que j'ai entrevu à l'origine de l'histoire est vraiment le foyer du genre humain. Les raceshumaines sont assises sur les touffes d'herbe

(1) Thou, a poel with a bright longue, ô Agni. — nig- Véda. M. Muller, p. 30.

autour de Tâtre^et^à mesure qu'elles se séparent, elles emportent chacune un tison allumé. Dans le monde des divinités grecques, il m'est impossible de ne pas reconnaître un rayon, un reflet de ce premier feu des bergers sur le visage des Olympiens. Ce rayon les suit de station en station. J'entends résonner le carquois d'Agni sur les épaules d'Apollon.

Je reconnais dans l'ami de la race humaine le précurseur de Prométhée (1).

Le dieu médiateur, entre ciel et terre, continue de briller en Perse. Le sacrificateur qui se sacrifie lui-môme se retrouve partout. L'immortel qui vient s'incarner dans le mortel, le dieu enfant que l'on voit naître, dont on connaît la mère, et qui est le nourrisson des hommes, où n'est-il pas? Christianisme avant le Christ. Si Agni est l'épervier céleste, n'est-ce pas lui qui est venu se "

(i) En 1837, sans connaître le Rig-Véda, je faisais naître la société humaine du premier foyer. C'est \k, en effet, le fond de la première partie de mon Prométhée. Combien de traits de cet inventeur du feu semblent se rapporter à Agni :

Antonr da foyer qui pétilla,

Déjà la première famille

Se réchauffe au seuil du chaos.

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reposer jusque sur les obélisques d'Egypte?

Si je pénétrais chez les Romains, dans lés mystères de Vesta, assurément j'y retrouverais Tétincelle du dieu de la maison primitive et quelques-uns des rites du berger védique parmi les bergers du Palatin. Si le feu s'éteignait dans FHimalaya, l'hymne suffirait pour le rallumer dans le bois d'arani. Il faut maintenant que la prêtresse soit enterrée vivante.

Dans les premiers sacrifices au foyer, quelle paixl quelle douceur ! Des plantes, des tiges de couza, de l'herbe séchée, du lait caillé, du beurre liquide. Voilà les offrandes des bergers aux dieux naissants. Ces sacrifices respectent toute créature vivante : « Rends heureux dans cette demeure les hommes et les animaux. Que le bonheur soit chez nous pour les bipèdes et les quadrupèdes ! » Plus tard, en grandissant, ces mômes dieux, portés dans d'autres climats, sous d'autres cieux, seront plus exigeants. Us demanderont des hécatombes, des troupeaux entiers et souvent le sang de l'homme.

Je ne me sens rien à dire aux dieux grecs et romains. Je les admire, et c'est tout. Us ne sont pas de ma famille. Au contraire, je puis conver-

ser avec Agni ; j'aime à le voir naître, grandir, à le servir de mes mains. Ainsi le plas ancien et le premier des dieux est encore aujourd'hui, après quatre mille ans, celui qui est le plus prôs de moi.

J'ai dit ce qu'une race heureuse a pu tirer de la simple construction du foyer, comment de cette première étincelle a jailli la merveille de la société humaine. Il en a été autrement de l'homme contemporain de Tours de caverne. Il possédait le feu. Quelle impression en a-t-il reçue ? A-t-il su le caresser, le flatter par des litanies intarissables dont chaque mot contenait, en germe, tout l'univers moral ? On ne peut l'imaginer. Quand Magellan montra pour la première fois le feu aux sauvages de la mer du Pacifique, ils prirent la flamme pour un animal qui dévorait le bois.

Si un murmure s'échappait de la bouche de l'homme, au premier temps de l'âge de pierre, de quoi pouvait-il remercier le dieu de son foyer sauvage? 11 pouvait lui rendre grâce d'une chasse heureuse, d'avoir consumé les os de

l'ours. Peut-être est-ce alors qu'ont été faite» les offrandes du sang, comme il convenait au

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