LIVRE SEPTIÈME
à plusieurs mille pieds au-dessus des lacs, les blocs erratiques avec les roses alpines du Simplon et du Saint-Bernard, sur les sommets du Jura.
A mesure que ces grands fleuves de glace font un pas, ils gravent patiemment au burin }eurs lignes de passage sur les deux flancs striés des vallées, où ils descendent : écriture mystérieuse, inscriptions éternelles où Ton déchiffrera plus tard leur histoire, quand elle sera écoulée, et qu'ils auront fait place à la vie renaissante de toutes parts. Mais à l'époque dont nous parlons, ils étendent au loin leurs froids déserts d'où émergent, à mi-corps, les pics des Alpes. Ces blancs fantômes surgissent du blanc sépulcre de neige.
Aujourd'hui, si l'on regarde ce qui reste de ces fleuves glacés, on dirait qu'ils ont été pétrîflés instantanément, alors qu'ils se précipitaient dans une nui|; de mort et d'horreur. Car ils sont sillonnés à leur surface par des ornières que Ton croirait creusées sous les roues de chars gigantesques , emportés dans une course furieuse.
Mais ce qui parait l'œuvre d'uiï moment est, au contraire, l'oeuvre d'une éternité froide et pa-
tiente. Dans les profondeurs, s'ouvrent des grottes bleuâtres, d'où s'étendent des rivières gelées qui étaient comme les bras et les tentacules allongés des glaciers.
 mesure que le glacier descendait de siècle en siècle, les plantes alpines qui lui faisaient cortège descendaient avec lui; elles le bordaient de leur guirlande, et refoulaient devant elles les plantes sous-tropicales des époques antérieures. Le jour vint où la flore glacée des hautes Alpes, descendue dans les plaines, se répandit jusqu'aux régions du pôle. Le glacier de l'Europe centrale faisait sentir au loin son haleine ; les mousses de Laponie croissaient en Suisse, en France, en Allemagne. Et ce n'était pas seulement en Europe que la nature semblait s'abandonner et périr. Le désert de Sahara était caché sous une mer morte. Il ne pouvait plus répandre au loin son souffle de feu, le fœhn, pour fondre les neiges accumulées. Dans l'autre continent, l'Amérique était de même coiffée de glace à 10 degrés plus au sud que l'Europe.
Où s'arrêtera ce déluge glaciaire? La mer de glace a ^eu, comme la mer des temps précédents, ses époques où elle semblait vouloir tout envahir.