LIVRE HUITIÈME
premiers jours ! Quelle simplicité, et, en même temps, quelle grandeur ! Tous nés avec le jour pour soutenir le grand combat de la lumière et de Fombre ! Je relis les hymnes de THimalaya au pied des Alpes, et j'en retrouve partout le commentaire vivant dans la lutte prolongée du jour blanc et du jour noir. J'entends la voix des terribles Marouts (1) d[ans le hurlement déchaîné des vents qui se disputent Tentrée des combes, des cluses, des failles alpestres. Certains noms de montagnes , la Corne rouge ou le Rothhorn, les aiguilles rouges du Mont-Blanc, reflet des premiers feux du matin, sont pour moi des noms poétiques, populaires de la même famille que, dans le Penjah, les chevaux rouges d'Agni. Et les troupeaux de vaches védiques ne sont-ils pas mêlés à tout ce que je rencontre ? Leurs mugissements ne remplissent-ils pas les échos comjne dans les hymnes des premiers Hindous? Le bœuf primitif, Turus, ne fait-il pas entendre son beuglement dansUri? N'ai-jepasvu, quand Tincendie menaçait ma maison, au milieu delà foule effarée, un paysan verser lentement, goutte à goutte, un petit vase de lait sur la flamme dévorante, sans
(i) Cf. Rig'Veda. M. Mulier, 137, 141.
itt LA CRÉATlOiV.
doute pour rendre plus clément TÂgni de nos contrées ? Souvenir étrange des libations des pasteurs himalayens chez les pasteurs de Suisse.
N'ai-je pas vu le troupeau des vaches rousses sortir en foule de l'étable^ en même temps que la première aurore printànière, et ne puis-je pas dire aussi qu'elles devancent son char? Au flanc des grands monts, les nuages déchirés et les rayons perçants du jour forment une véritable bataille qui tient, aussi longtemps qu'elle dure, tous les êtres dans l'attente et la stupeur. Combien de fois, moi aussi, avant de connaître l'hymne védique, j'ai appelé la victoiredu rayonnant, du pur, contre les ténèbres épaisses amoncelées autour de moi, dans les vallées de Glaris et de rOberland I J'ai vu aussi la fumée des feux de berger s'élever, de cime en cime, au-dessus des pâturages, au-devant des dieux qui habitent les sommets. Il me semblait, au pied de la Jungfrau, que la nuit ne finirait pas, tant le soleil était lent à paraître. Je l'appelais, je le pressais d'arriver. Si j'avais eu alors le chant matinal d'Agni, j'en aurais fait mon bréviaire.
Je comprends que j'aurais pu être le berger de ïixn de ces troupeaux errants autour du foyer