LIVRE huitième:. n
du Rig-Véda. De tous les âges de l'histoire, c'est peut-être celui où il m'est le plus aisé de me placer en songe, celui où j'aurais le mieux aimé vivre. L'égalité existait encore. J'ai eu,, dans mon enfance (1), des jours de cette viesubhimalayenne, au milieu des bœufs, des vaches, des chevaux demi -sauvages, dans les forêts inhabitées. Quel silence ! Quelle renaissance de la nature entière autour de nos rares champs d'orge et d'avoine ! Nous allumions le feu d'herbes sèches, seul compagnon, seul visiteur, seul protecteur. Je ne sais quelle magie nous entourait ; je la retrouve et la comprends aujourd'hui dans le Rig-Véda.
Ces hymnes sont le monument le plus ancien des langues humaines ; et déjà ils semblent récents en comparaison de l'âge de pierre. Car les bergers assis au foyer d'Agni ont déjà des haches et des armes de fer. Ils connaissent l'or. Ils' ont des attelages de chevaux, de bœufs, de vastes demeures, des chariots pour les migrations de la montagne à la plaine. Ils marquent le seuil ou les propylées du genre humain. Je
(!) Voyez dans mes œuvres complètes. T. X. Histoire de m$s idées, p. 105, iii.
vois de loin les premiers commencements des villes, des peuples, des sociétés. Un pas de plus et nous sommes dans l'histoire.
Autour de ce premier foyer patriarcal, il n*y a pas encore de castes. Le prêtre est le chantre, l'inspiré, et pourtant il reste soumis au chef de famille. Mais on pressent que, possédant seul le mystère, il grandira avec le Dieu et finira par tout dominer. La poésie naturelle, spontanée, deviendra alors une formule entre les mains des brahmanes.
Pour nous, à ce premier foyer d'Agni, faisons provision de paix avant de franchir le seuil qui s'ouvre devant nous. Souvent, au milieu des sociétés et des empires qui vont naître et qui seront nourris par les louves, nous tournerons la tête en arrière vers ces premiers âges du monde civil. Dieux nourris de lait, donnez-nous votre science et votre lumière. Môme quand vous ne serez plus, assistez-nous de votre souvenir.
Les pensées dont vous remplissiez les hommes sont si loin de nous qu'elles nous semblent n'avoir jamais été possibles autrement qu'en rêve. Versez vos antiques libations sur nos blessures saignantes.