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ONT ÉTÉ DÉCOUVERTS PAR LES NATURALISTES

Dans Tantiquité fossile qui vient de se découvrir à nous et qui effraie l'imagination, lorsque l'homme vivait avec le mammouth, depuis T Angleterre jusqu'aux Pyrénées, il avait déjà un instinct des arts du dessin ; témoin les gravures et les sculptures antédiluviennes que l'on découvre chaque jour. Son burin était une pointe de silex, et il sculptait des bois de renne ou des fragments de calcaire. Quel était le principal objet de cet art de l'homme fossile? C'étaient surtout les animaux qu'il rencontrait.

Vous reconnaîtrez aisément dans ces dessins le mammouth, en marche, à la vaste crinière,

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OU le renne couché qui fait effort pour se lever. J!ais quel était le vrai caractère de ce premier art ? la réalité. L'homme s'applique uniquement à reproduire l'image exacte de l'animal. Comme les Yowejs de nos jours imitent dans leur danse la marche de l'aigle) , de môme l'artiste de l'âge fossile copie scrupuleusement ce qu'il a sous les yeux ; il se rapproche, autant qu'il le peut, des êtres mystérieux ou gigantesques en qui il voit ses conducteurs ou ses maîtres : car c'est d'eux qu'il apprend, d'abord, à choisir sa nourriture.

D'ailleurs , nulle trace de système, comme dans les plus anciens dessins égyptiens. Les traditions religieuses n'ont pas eu encore le temps de voiler la nature ; elle est toute neuve devant l'homme tout neuf, De là une yérité, une réalité, une fidélité qui perce à travers les essais antédiluviens de cette gravure fossile, imitation nue de la nature vivante, à laquelle l'homme n'a pas encore ajouté ses symboles et son âme. Ces figures, si reconnaissables, sont, dans l'art, ce que les imitations des cris des animaux sont dans les premières formations des langues humaines. Ce sont les onomatopées du dessin.

Dans l'Amérique du Nord, chez les Illinois,

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des tertres entiers (1) ont été taillés, sculptas en forme de carnassiers ou de reptiles gigantes- ^ ques. Étranges cités, où chaque demeure était faite à l'image d'une bête , de six à sept cents pieds de long, buffle, élan, ours , oiseau, serpent , lézard , tortue , grenouille.. L'homme, craignant tout, se dissimulait et se cachait dans l'animal. Le sauvage de TlUinois pouvait dire: — Mes ancêtres habitaient le serpent, j'habite l'ours ; mes fils habiteront la tortue.

Comment remplirons-nous les siècles incommensurables qui se découvrent à nous dans l'histoire del'homme fossile? Quelsétaient sonlangage, sa grammaire, son vocabulaire, à l'époque où il était le compagnon de YElephas primigenius ?

Il nous faut une réponse à cette question ; et comment en trouver le premier élément ? En remontant du .connu à l'inconnu.

Il est vrai que, dans les langues policées, les voix imitées de la nature sont en petit nombre. Mais n'est-ce pas qu'elles sont les derniers : débris oblitérés d'une époque où l'homme nouveau venu dans le monde imitait encore, comme

(1) John Lubbock. L homme avant Vhistoire. Trad. par M. Barbier, p. 224, 225.

l'enfant y tout ce qui le frappait dans les sons inarticulés de la nature vivante ? Bégaiements, vagissements de l'humanité naissante, ces pre* mières imitations ont été étouffées plus tard, sous la parole développée, dans les âges de bronze et de fer. Mais, il reste assez de ces vestiges pour montrer que ce fut là un des éléments du langage dans l'âge de pierre. J'en crois ici volontiers le poète Lucrèce. Les hommes, avant de parler en vers, ont commencé par imiter « les voix liquides des oiseaux (1). »

Que sont les langues des sauvages, sinon une perpétuelle onomatopée? Les linguistes qui nient la puissance d'imitation dans les langues, n'ont certainement pas jeté les yeux sur les nomenclatures des oiseaux. Car les sons imitatifs du cri de l'espèce ont le plus souvent formé le nom dans toutes les langues humaines. Et aujourd'hui, le seul moyen qu'aient les naturalistes d'éviter le chaos est de laisser à chaque oiseau le nom qu'il s'est donné à lui-même par son cri spécifique,

(1) At liquidas avium voces imitarier ore Antè fuit mullô quàm lœvia carmina cantu Goaceiebrare homines posseot, auresque juvare.

Lucret. De Rer. Nat. Lib. V, v. !378.

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lequel a passé dans l'idiome des indigènes. Rien de plus évident pour TAmérique.

Parcourez seulement d'un regard les nomenclatures des ornithologistes du Nouveau- Monde. Vous verrez clairement que, dans les langues américaines, qui se forment aujourd'hui sous nos yeux, le nom des oiseaux est presque toujours dérivé de leur cri ; et ce qui se passe de nos jours dans les tribus américaines, polynésiennes, s'est passé certainement aussi, à l'origine des langues indo-européennes. Les noms ne sont restés si semblables, de peuple en* peuple, de siècle en siècle, que parce que la prononciation a été maintenue par l'exemple et la voix de l'animal lui-môme.

On demande toujours : comment l'homme a-t-il pu s'abaisser jusqu'à l'adoration des bêtes? Et moi, je demande : comment ne les eût-il pas adorées, ayant appris d'elles les éléments de tant de choses? Car il a appris des granivores l'usage des céréales encore barbares; et de nos jours même, il observe le singe dans les forêts pour savoir ce qu'il mange et s'en nourrir comme lui .

Les premiers mots de chaque langue ont été des cris de passion instinctive. Dans l'oiseau, les

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racines oa les monosyllabes qui expriment la penr^ sont sourds ; ceux de la colère, brefs ; de l'angoisse,

aigus, répétés, perçants; delà douleur, traînants, coupés de silences; du plaisir ou de la joie, mielleux, cadencés, rliythmés, La langue greccjue est la mélodie mielleuse d'une ftme sereine au printemps de l'humanité.

Que l'on ne dise pas que les mots imités des voix de la nature sont restés stériles, qu'ils n'ont pas produit de famille. Eh ! quelle famille nombreuse de mots le mugissement du bœuf n'a-t-il pas donnée au grec ! certains vers d'Homère en retentissent; ils beuglent. La huppe a donné wonri^co, la chouette, 6>.oW^(«), uluîare, la perdrix, Tpîîû) (1), la grue, congruere (2); et pour s'en tenir à ces exemples, on voit que ces mots, peu à peu détournés de leur signification première, ont été étendus à des objets et même à des idées auxquels d'abord elles ne s'appliquaient point.

Vous cherchez où les premiers hommes ont pris les racines de leur langue, les dâ, ma, âr,

(1) Aristote. Uist, desanim. IV, p. 10.

(2) Festus. Congruere, qm$i u% grue$ convenir». T. I, p. 67.

Buffon. HUt. ncu. T. XIII, p. 428.

des langues aryennes. Ils en ont pris quelquesunes là où les oiseaux ont pris le monosyllabe qui fait le fond de leur langage (1), le hibou, son hou-hou , le rouge-gorge , son tiriti, le corbeaa, son krâ, l'oiseau-mouche son screb; et ces premières racines ont exprimé comme dans le langage embryonnaire de la nature, non pas un objet particulier, mais un mouvement passionné, désir, crainte, colère, joie.

Ici une chose me frappe. Je voudrais montrer ce qu'elle a de neuf et de fécond.

Personne n'a remarqué encore que Buffon, par la seule analogie des voix et des chants d'oiseaux, a été conduit, dans ses nomenclatures (2), à des rapprochements qui touchaient

(1) Que d'erreurs bizarres, pour avoir méconnu ce premier élément 1 Ceci conduirait à réformer une partie des étymologies des noms d'oiseaux dans nos lexiques grecs, si Ton veut les placer au niveau dés sciences naturelles.- Exemples : Sm^, Sitt^oç ne vient pas de la combinaison privée de sens de deux mots m t^, mais du cri de la huppe; -)fspavcc ne vient pas de fepxibc (vieillard), mais du cri de la grue; ixoapc ne vient pas de tkth, ni de ed^itù (prendre), mais du cri du courlis; oXoXu^uv, grive ou chouette, ou graisset, dit le lexique. Qui a entendu le hou-lou-lou de la chouette n'hésitera pas.

(2) On sait qu'il a remisions ses papiers, nomenclatures,' extraits, observations, à Montbeillard.

à la grande découverte de l'unité originelle des langues indo-européennes. Combien de fois il s'étonne de trouver une si grande ressemblance entre des langues que tout le monde croyait alors si séparées I

En observant le cri des oiseaux, et en le comparant avec leur nom, il arrive prématurément à cette philologie comparée que les philologues devaient ignorer encore plus d'un demi-siècle après lui. Tel de ses chapitres confine à la grammaire de Bopp. La grue, la huppe (1), l'étourneau, le corbeau, lui enseignent des parentés intimes entre le grec, le latin, l'allemand, le polonais, le russe, le lithuanien, le celtique, parentés qui ne devaient éclater que par la découverte du sanscrit et du zend.

La philologie des forêts lui révèle ainsi, avant tous les autres, ce que, plus tard, les philologues et les lexicographes croiront découvrir les premiers, par la grammaire comparée des dialectes aryens. Et combien d'erreurs d'étymologie cor- Ci) Buffon montre très-bien que le nom de la huppe ne vient pas de la touffe de plumes que Toiseau porte sur sa fête^ mais de son cri pot^pou (upupa^ (iso^), Hist. nat T. Xlly p. ii6.

rigéeS; combien de faits importants de rhistoire du langage humain, aperçus et déjà découverts au moyen de la seule comparaison des voix du règne animal !

Telle page de V Histoire des Animaux^ d'Âristote, embarrassait les naturalistes ; ils ne savaient à quel animal la rapporter. Il a fallu que le courlis (1) de nos jours prononçât luimême son nom pour qu'on le reconnût dans le texte grec. C'est l'oiseau qui est devenu le vrai commentateur du philosophe et du naturaliste (2).

Avez-vous vu les Yoweys des montagnes Rocheuses? Dans leur danse de Taigle, ils imitaient ' ses sauts brusques, sa marche pesante et boiteuse/ Puis, après un long silence ils lançaient du fond de leur poitrine^ la note aiguê^ le cri lamentable

(1) c La courte description qu'Àristote fait du courlis n'aurait pas suffis sans son nom ElôHos, pour le reconnaître et' le distinguer des autres oiseaux. » Buffon. Hist. nat. Oi» seaux. T. XV, p. 30.

(2) BufEbn, ordinairement exact dans ses citations, s'est trompé en attribuant à Aristote le passage qu'il donne en latin sur Vihù^. Du moins> je Tai cherché vainement dans le HEPi znoN irropus. Mais on voit Téquivalent de ce passage dans Athénée, VIII, p. 332, et cette légère erreur n'altère en rien la vérité de l'observation sur le nom grec du courlis.

du grand carnassier ; vous aviez aussitôt l'impression de l'horreur des forêts vierges.

Des voyageurs racontent qu'en entendant les langues monosyllabiques de la Gochinchine, ils ' croyaient entendre des chants d'oiseaux (1).

Étendez cette observation à l'antiquité. Que pouvaient être les langues des époques personnifiées par Hermès-ibis, par Osiris-épervier, ou par les Centaures? Le glapissement et le hennissement en faisaient, sans doute, une partie.

Que de choses nous restent à apprendre dans l'adoration des Égyptiens pour certains oiseaux de grande espèce ! Il est difficile de regarder les

oiseaux comme des êtres divins, et de ne pas les imiter. A force de vénérer les ibis, qui sait tout ce que la race égyptienne leur a emprunté ? Je ne serais pas étonné que l'on découvrit un jour, dans les débris de la langue égyptienne, quelques échos, quelques racines détournées des voix et des claquements des ibis et des grands échassiers du Nil.

Étendons ces vues. Il y a des oiseaux divins à l'origine de tous les peuples ; et, comme on

(!) Max Muller. Science of the langnage. T. II.

imite tout ce que l'on adore, il faut s'attendre à découvrir, au moins dans quelques racines , un accent, un cri, un vestige phonétique, une note imitée des oiseaux de l'Inde dans le védique, de ceux de la Perse dans le zend, des oiseaux d'eau dans le chinois, des ibis et des râles dans Tégyptien, du pic-vert dans Tétrusque , de l'alouette dans le gaulois, de Taigle de Jupiter dans le grec primitif, de l'oiseau moqueur dans Taztèque, du condor dans l'araucan du Chili.

Ne doutez pas que la chouette de Pallas- Athéné, nichée sous l'égide, n'ait donné quelque note à la langue d'Athènes. Quand la parole est épuisée et qu'elle manque à la douleur, les chœurs d'Eschyle finissent par des cris qui n'ont plus rien d'humain : l'animal sacré achève cf que l'homme ne peut dire. Gassandre glapit, comme la huppe :

OtOTTOTOTOV ft WMTOt (1),

Échos des glapissements nocturnes et des hurlements funèbres dans l'horreur des bois peuplés de dryopes.

(1) Eschyle. Agamemnon. Sc.XIV.

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