CHAPITRE IV
CE QUE LES MYTHOLOaiES DOIVENT A LA LAMOUB DBS OISEAU?. EXPLICATION d'une PABTIB DES MÉTAXOBPHOSES.
Bufibn rapporte qu'âne nuit, dans sa vieille tour de Montbard, il fut réveillé en sursaut par quelqu'un qui l'appelait , à haute voix , à la fenêtre. Son domestique entendit le même appel; il se leva et répondit : Que me voulez-vous ? je ne m'appelle pas Esme^ mais Pierre.
Tout bien examiné , il se trouva que le visiteur nocturne était une chouette. Rassuré , le grand naturaliste se rendormît.
Au lieu du xviii® siècle , supposez les temps de la Grèce primitive ; au lieu de l'auteur de V Histoire naturelle^ imaginez un rhapsode de l'époque homérique. C'est Pallas-Athéné que
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l'on eût entendue parler grec par la voix de la chouette. Et au lieu d'un nom seulement , c'est tout un discours que la déesse eût prononcé ; plus tard , il eût été rapporté en vers hexamètres dans une des rhapsodies de l'Iliade ou de l'Odyssée.
Ne nous étonnons donc plus de tout ce que ^ les langues humaines doivent au langage des oiseaux. Je pourrais citer des milliers de cas ^ où c'est l'oiseau lui-môme qui s'est donné son nom. U en est dont la parole est grave et ressemble naturellement à la parole humaine. Que devaient penser les peuples de l'âge de pierre ou de bronze, quand cette voix était celle d'un animal sacré ?
Ils devaient la répéter , y attacher un sens , la traduire dans leur langue ; et, pour peu qu'il y eût de ressemblance entre le son articulé de l'oiseau, et quelques mots de leur idiome, ils ne pouvaient manquer de confondre les deux vocabulaires, de les interpréter Tun par l'autre; d'où naissaient des légendes, des histoires fabuleuses et, enfin, des poëmes entiers.
En voici un exemple : la huppe jette son cri : poû , poû ! Il se trouve qu'en grec ce monosyl-
labe a le sens de où adverbe de lieu. Il n'en faut pas davantage pour que les hommes imaginent l'histoire d'un roi Térée, qui, changé en huppe, cherche partout son fils , et demande à tous les échos : où? où?
De môme, la longue note tenue, par laquelle le rossignol prélude à son chant , itys ! itys ! ressemble à une terminaison grecque. L'imagination hellénique achève la ressemblance. Ne voyez- vous pas déjà en esprit cette femme changée en rossignol qui appelle partout Itys?
Les demi-dieux eux-mêmes étaient dupes de ces méprises. La pie contrefait les vagissements des enfants. De là, une longue histoire d'Hercule (1) errant, qui accourt à la voix de son nouveau-né dans une forêt d'Arcadie. J'ai moi aussi entendu les cris de cet enfant d'Hercule, et suivi ce larmoyeur sous les vieux chênes de Lycossure et de Phigalée.
Quelques mythologues se sont trompés en prenant dans la métamorphose de Térée Tépervier pour la huppe. Là aussi, c'est l'oiseau de
(1) Pausanias. Arcad. G. i2. 6 *HpaxX^ i^xô^toç rnv é^ov
TOUTYiv iirwotjai tHç xiaon; xal ivopifft ^àp irxt^o; thon, xat ou% (Ipvidc;, TÔv xXau6u.bv
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nos jours qui a redressé par son comcnentaire vivant la méprise des érudits.
Restaurer le langage vrai des oiseaux, rétablir leur prononciation exacte, c'est là une philologie délicate qui conduit à des résultats certains; elle ne s'applique pas seulement aux langues mortes, mais aux nôtres. Par exemple, que de méprises populaires dans le nom de vanneau, appelé le Dix-huit kCBxise de son cri faussement dénaturé ! Quelle science des vents et des orages se pourrait attribuer au ventou de Gayenne ! Voilà un augure qui tiendrait uniquement à ce que le cri naturel ouantou a été défiguré (1).
Vous apercevez déjà la vraie cause d'un grand nombre des métamorphoses dans les religions antiques. Cette cause qui a échappé aux plus savants mythologues est facile à découvrir, par ce que j'ai dit précédemment.
Jugez-en. Voici, au miUeu du silence de la solitude, un oiseau qui a fait entendre son cri. Chose singulière, il se trouve que ce monosyllabe résonne à l'oreille de l'homme comme un mot de
(1) Buffon. Hùt. nat Oiseaux, T. XIII, o. 76.
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sa langue I II reconnaît la ressemblance du son ; naturellement^ il y attache le sens accoutumé. Mais de là^ quelles conséquences il en tire aussitôt !
Quoi ! l'oiseau a parlé I il a prononcé un mot. Sans doute il y a attaché la pensée que cette parole signifie dans la langue humaine. C'est un mot grec. L'oiseau parle donc grec quand il lui plaît ? Gomment cela peut-il être ? Une seule réponse se présente, et la voici : Avant d'être oiseau, il aura été homme ; et Texplication morale ne tarde pas à s'ajouter à un fait chimérique, qui déjà passe pour certain.
Première pensée qui s'offre. Si l'homme a été changé en oiseau, c'est qu'il a commis quelque crime. La métamorphose a été pour lui un châtiment.
Mais sous ces formes nouvelles il a gardé , avec son ancien esprit, son ancienne langue. La passion, la douleur qui étaient concentrées dans son âme, au moment où il a quitté la forme humaine, survivent et se perpétuent dans le mot qu'il répète incessamment en voltigeant, ou en planant au haut des airs. De sa langue natale il n'a gardé qu'un mot, et ce mot renferme toute son existence antérieure.
Vous VOUS expliquez maintenant un principe de mythologie qui se retrouve au fond de toutes les religions des peuples en commerce intime avec la nature. Vous pouvez dire pourquoi, sur un seul cri d'oiseau , ont été bâties tant de fictions et de contes de fées. La langue grecque fournissait un grand nombre de parentés de ce genre avec la langue animale. Autant de ressemblances de cette sorte , autant de légendes mythologiques et poétiques.
Si de telles consonnances se sont trouvées dans le grec , combien aussi dans l'égyptien , dans le zend ou le sanscrit I Que d'inventions, de fables inexplicables, dont le secret nous serait révélé, si nous pouvions saisir les consonnances qui se sont rencontrées au berceau des religions, entre certaines voix des ibis, des éperviers, des pics, et les langues des Pharaons, des Perses, des Indous, des Étrusques I La féerie est presque entièrement fondée sur des méprises de ce genre.
Môme de nos jours où nous sommes si loin des hymnes des Védas et des contes de fées, il reste encore des rudiments d'une mythologie embryonnaire, toujours prête à renaître jusque dans
notre société moderne. Les paysans croient entendre le pic-vert jeter à certains jours un mot plaintif et traîné, pïieuy pUeu(i). En fallait-il davantage pour croire pendant des siècles que le pic-vert annonce la pluie, par ce cri répété? . De là, on lui a attribué, dans nos campagnes, ^ne connaissance anticipée des bons et des mauvais jours et toute une science de l'avenir que le scepticisme de notre temps n'a pu réussir encore à extirper.
Donnez au paysan français l'imagination des Grecs, l'instinct augurai des Etrusques, le naturalisme des Égyptiens et des Indous ; et voyez ce que le cri seul du pic-vert, interprété par le sacerdoce, eût pu produire de légendes, de contes, de métamorphoses et môme de conceptions théologiques (2) !
(1) Buffon. Hist. nat. Oiseaux. T. XIII, p. 14.
(2) Les naturalistes n'avaient pas hésité à reconnaître lecrd du corbeau, dans le sanscrit kara-va, le grec korax, korôné, l'allemand krahe^ le latin cor^vus, l'anglais crow, le français cro-asser. De même ils retrouvaient Je cri de réclame de la grue dans le grec géra-nos, le latin grus, l'allemand kranCf l'anglais crâne, le gallo s grâne. Nul doute, à cet égard, pour BufTon et ses collaborateurs. Un savant orientaliste, M. Max MuUer, pense, au contraire, que ces mois n'ont aucun rapport avec la voix de i'oiseau qu'ils rap-
pellent à l'esprit. Selon lui, tous ces noms du corbeau seraient dérivés d'une racine abstraite ru résonner, qui s'applique au rossignol aussi bien qu'au corbeau. Quant à ceux de la grue, ils dériveraient d'une racine gàr, c crier, louer 1, laquelle s'appliquerait aussi bien au coq qu'à la grue.
Quel est le chasseur qui, en apprenant que le nom sanscrit de la perdrix est titiri, ne reconnaîtra pas le son d'appel qu'il a entendu tant de fois, le soir, dans le phaume! Tous les arguments des grammairiens indous ne le convaincront jamais que ce mot vient de la racine verbale tar, • sauter. »
Grave affaire de mettre ainsi en lutte le système philologique et l'oblervation dd la nature. A M. Max Muller opposons ici Buffon etMontbeillard : < En comparant, disent-ils, dans la nomenclature du corbeau^ les noms qu'on a donnés à cet oiseau, dans les idiomes modernes, on remarquera que ces noms dérivent tous visiblement de ceux qu'il avait dans les anciennes langues, en se rapprochant plus ou moins de son cri.» Hist. nat. Oiseaux. T. V, p. 16.