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réduit à ne voir dans les langues qu'on produit de conventions artificielles, ce qui en ôte toute idée de lois. Si, au contraire, vous ne voyez dans les langues qu'une branche des sciences naturelles, si vous en retirez ^ pensée d'art, vous tombez dans l'autre extrême. A force de vouloir tout ramener dans les idiomes aux lois de la nature inorganique, vous perdez de vue celles de la nature humaine. Vous identifiez le principe du développement des idiomes avec celui des formations géologiques ou des lois mathématiques des sons.
Après cela, que devieiît la pensée de l'homme? elle disparaît ; on en vient à nier qu'il soit pour quelque chose dans son langage. C'est la nature irréfléchie qui parle à sa place.
De là, que d'erreurs palpables! Que d'éléments méconnus dans l'histoire et la succession des langues ! Il faut nier l'influence des individus et celle du génie sur les révolutions de la parole humaine. Ce n'est plus Homère ou Démosthônes qui agit sur le grec, ni Dante sur l'italien, ni Shakespeare sur l'anglais, ni Pascal sur le français. C'est une force aveugle que l'on ne définit pas et qui ne se voit nulle part.
On ira jusqu'à dire qu'une langue ne peut ni se réparer, ni se corriger, ni s'épurer, quoique nous voyions de nos jours le grec moderne et le roumain se retremper dans leurs origines, se dépouiller des éléments étrangers dont ils s'étaient embarrassés. Or, ce travail de renouvellement, quelle langue ne Ta fait à son tour? Le persan de Ferdousi, l'italien de Dante, le français de Pascal, sont des langues qui, remises au creuset, en sont sorties incomparablement plus belles et plus pures qu'elles n'étaient auparavant.
Disons donc que les langues sont le lien de la nature et de l'art, ou plutôt le passage d'un monde à l'autre. Elles plongent dans les lois du règne inorganique, mais elles s'élèvent jusqu'aux lois les plus intimes du monde moral. Elles parcourent ainsi toute l'échelle des êtres, tirant de chaque chose un son particulier qui en est comme la révélation intime.
Elles donnent une voix à chaque degré de l'organisation ; mais cette voix sort de la poitrine humaine. Si les langues sont un écho des choses, elles le sont bien plus encore des esprits et des volontés : c'est donc par les lois constitutives des langues que nous pouvons le mieux entrer dans
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le secret rapport de rhomme et de runivers.
Une langue qui est la parole d'une race \ d'hommes est aussi la parole d'une époque du . monde. Qui nous dira quelle était la grammaire de r&ge de pierre? Nous saurions par elle le secret de la nature à cette époque. Nous aurions un écho du monde paléontologique des mammouths et des ours de caveme. Telle forme de langue répond à Tépoque de l'apparition du pin, telle autre au chêne, telle autre au hêtre. Que de sons, que de voix d'animaux perdus, que d'inflexions imitées de races éteintes, nous resteraient dans les débris de ces langues premières ! Qaand je lis Pindare, je vois dans le fond du tableau une Grèce anté-historique, pleine de monstres. J'entends aboyer au loin le chien ier-^ rihle de Géryon; je vois passer les chevaux avides de chair humaine et les dragons plus grands que des vaisseatix. D'où viennent ces populations colossales? elles ne sont pas nées dans le cerveau du poète. Je crois y retrouver je ne sais quel souvenir d'un monde antérieur (1> dans les imaginations grecques.
(1) Gaudry. Animaux fossiles et Géologie de l'Attiquê. Animaux fossikt de Pikermi, p. 4.
Sur ce fond monstrueux^ se détachent les fêtes oljrmpiques^ isthmiques^ néméennes, chars d'ivoire , chevaux aux tresses dorées , athlètesy jeux , acclamations^ danses y musique , odes. Et à travers cette poussiôre ne cessent de retentir les bruits, les rugissements^ les échos du monde tertiaire, sous les mètres et les hymnes de la lyre thébaine. Les deux Grèces se répondent l'une à l'autre à travers les temps diluviens. Voilà 'des accords qu'il eût été impossible de sentir dans la langue de Pindare , avant les découvertes de nos jours.
En même temps que les géologues commencent à fouiller le sol tertiaire de la Grèce, une <Buvre analogue s'accomplit sur la langue. Par -delà l'idiome d'Homère, on reconstruit la langue :grecque anté-historique, dont on saisit l'embryon à travers le sanscrit, le zend, l'aryen. Chaque jour les étymologies se découvrent et Tont plonger dans un lointain plus reculé. Déjà v^/ on entend la parole des Pélasges, des Héra- ' olides ou plutôt des Hellènes de Tâge de pierre ongloutis sous le volcan de Santorin.
Le moment approche où pourra s'exécuter le plan que j'entrevois d'une histoire de la langue
*W Là CRÉATION.
Mecque, sans aucun intervalle, depuis Tépoque des demi-dieux jusqu'à la révolution actuelle du grec moderne.
Heureuse postérité qui verra en pleine lumière ce que nous apercevons à travers des voiles ! A mesure que les antiquités reculent et que la perspective s'étend, Homère qui était, pour nos pères, le premier terme du passé, devient pour nous presque un moderne (1).
(i) Y. Fr. Bopp, Adolphe Pictet, Georg. Curtius, Th. Benfey.