CHAPITRE II
LOI d'aTAViImB. — RETOUR AUX ANCÊTRES.
archaïsme dans la nature.
QU*IL n'y A PAS DB LIG^^S DROITE DANS L*HISTOIRB.
J'ai dit que l'application des lois générales de l'histoire de Thumanité à l^stoire naturelle, ne peut pas consister seulement à transporter ces lois, du règne de l'humanité dans les règnes inférieurs de la nature^ mais à les essayer, à les vérifier aux divers étages de la Création, jusqu'à ce qu'on se soit assuré, si elles se reproduisent, oui ou non, dans les époques crépusculaires de la vie organisée. J'ajoute que cette voie suivie avec le tact, sans lequel rien n'est possible, eût conduit à des découvertes certaines; elle peut encore aider à faire celles
qui sont ai^jonrd'hui l'objet de la plus impatiente curiosité de l'esprit humain. Arrêtons-nous à quelques exemples.
L'historien savait, il J a longftemps, qu'un peuple qui s'est renouvelé par une révolution, retombe temporairement après deux ou trois générations dans l'ancienne forme modifiée des ancêtres. C'est ce qui dans la langue des choses humaines s'appelle réaotion, restauration. Transportez cette loi avec mesure dans l'histoire naturelle ; vous avez la loi de l'atavisme, en vertu de laquelle un être organisé, tout à coup transformé, revient dans sa descendance au type ori« ginel. Découverte qui date seulement de notre siècle. Elle eût pu être faite beaucoup plus tdt, si le naturaliste l'eût empruntée à la science historique où elle existait, pour l'appliquer à l'histoire naturelle à laquelle elle manquait encore.
Autre exemple. La philosophie de l'histoire avait depuis longtemps reconnu que dans l'antiquité orientale et même dans le moyen âge, jusqu'à nos jours,' le progrès s'était accompli par la tête de l'humanité, je veux dire par les castes supérieures ; l'initiative du progrès partait des villes plutôt que des campagnes. Les castes in-
fimes de Flnde, de TÉgjpte restaient à peu près immuables» rebelles à tous le^ cbangements, sans rien acquérir de nouveau en intelligence et en expérience. Un fellah d'Egypte était sous lesPtolémées ce qu'il avaitété sous les Pharaons; et cela, il Test encore aujourd'hui; de môme les Soudras de l'Inde étaient au temps de l'époque grecque ou romaine ce qu'ils étaient à l'époque première des lois de Manou. Les choses ne changeaient que pour les conditions supérieures; il n'en était guère autrement au moyen âge.
Avant les révolutions modernes, la plèbe, le serf restaient, de père en fils, ce qu'ils avaient été antérieurement ; le changement des idées et des formes passait par-dessus leur tête et ne se montrait que dans Tordre élevé de la noblesse ou de la bourgeoisie des villes.
Appliquez, en la modifiant, cette découverte des historiens à la nature organisée ; vous avez la loi du progrès telle qu'elle s'est révélée seulement de nos jours aux naturalistes, je veux dire, le développement des formes manifesté surtout dans les ordres supérieurs des êtres (1), vertébrés
^ (1) « Comme si Tappareil compliqué d'une organisation supérieure ne pouvait pas se perpétuer longtemps sans
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et mammifères, qui sont comme le& castes élevées de la nature, et au contraire, les classes inférieures, la plèbe de la création, zoophjtes, mollusques, retenus presque immuables dans leur première forme, ou du moins^ sans progrès apparent, souvent même inférieurs à ce qu'ils étaient à l'origine des choses.
Le mollusque de l'époque jurassique était égal^ sinon supérieur aux mollusques de notre temps. Nous avons vu de même les castes inférieureis de rinde, être sous le premier roi, égales ou supérieures à ce qu'elles ont été, mille ans plus tard. Le naturaliste, en s'aidant de la philosophie de l'histoire, aurait donc pu arriver par cette voie à l'idée fondamentale et toute récente que la nature fossile grandit par la tête, qu'elle se refait incessamment une tête plus nouvelle et plus forte.
Dans les choses humaines, la durée n'est pas toujours le signe de la supériorité d'une race ou
modifications profondes, ou plutôt comme si la vie animale tendait plus rapidement à se diversifier dans les ordres supérieurs du règne animal, que dans ses échelons inférieurs. > Agassiz. Rscherches sur les poissons fossiles. T. U p. 25.
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d'une civilisation. La cité grecque a moins vécu longtemps que la Chine ; Rome moins longtemps que Tâge de pierre. On peut dire aussi que les •espèces les plus élevées dans la nature ont passé plus vite que les plus infimes. Le mégathérium a vécu moins longtemps que le mol* lusquâ^ le dinothérium moins longtemps que rinsecte(l). Ne croyez donc pas que tout consiste à végéter^ l'important est d'être. La nature a fait le vœu d'Achille : Vivre pleinement et mourir tôt*
Il j a des époques de rétrogradation et d'ar» chalsme dans la nature ; elle semble alors re« venir sur ses pas. Les belles ammonites sont remplacées par des mollusques qui en semblent la décadence. Il y a aussi, dans l'histoire, des temps de barbarie où des formes sociales plus achevées disparaissent pour faire place à des formes plus grossières. Malgré cette décadence apparente^ la société humaine sort de ces âges de barbarie, avec des avantages, des acquisitions, des développements et des membres inconnus jusque-là.
(1) La vitesse de changement est d'autant plus grande que rorganîsation est plus élevée. Lyell. Ancienneté de l'homme. T. I, p. 468.
Tell6 la nature fossile. Elle aussi a sesretours, ses obscurcissements, ses décadences de classes dt d'espèces, ses ruines d'ordres entiers ; sorte de moyen àge^ d'où elle surgit plus puissante, plus armée qu'à aucune époque précédente.
Malgré l'immutabilité ou la rétrogradaltion de la plèbe organisée, attachée à la glèbe de l'Océan, tout s'élève. Au règne des ammonites, succède le règne des poissons, à celui-ci le règne dés reptiles, aux reptiles les mammifères. Tout gravite vers l'esprit; une même loi explique les divers degrés de la police de l'univers vivant.
Il n'y a pas de ligne droite dans l'histoire. Tel peuple l'emporte sur tel autre par un caractère et il est inférieur dans tout le reste. Les Romains portent plus loin que les Grecs le génie de la guerre et de l'administration, inférieurs d'ailleurs par l'art et la poésie. L'homme semble ainsi, à la fois, avancer et reculer. Vous auriez pu en conclure que la nature aussi n'avance pas en ligne droite, ou, comme parlent aujourd'hui les naturalistes, que la série linéaire n'existe pas dans le développement des êtres organisés.
Les plus grands par un côté sont quelquefois
les plus petits par un autre, tout ensemble embryons et adultes.
Qui remporte du mollusque ou de l'insecte î cela revient à savoir si Rome vaut mieux qu'Athènes ou Athènes que Rome. Deux rameaux qui s'élèvent parallèlement et ont chacun leur supériorité. Les uns l'emportent par les viscères et par la circulation, les autres par les organes des sens. Les uns sécrètent davantage, les autres respirent mieux. Ainsi, des deux embranchements sociaux, Athènes et Rome, sur le tronc de l'espèce humaine ; l'un a plus de cœur, l'autre a plus de cerveau ; coquillages ou insectes du monde civil, nous ne savons encore lequel il faut placer le plus haut dans l'échelle des formes sociales.