LIVRE DIXIÉUE. 24i
Dans les systèmes historiques dont je parle, tout événement, tout fait réel, en dépit de la somme de violence qu'il apporte dans le monde, est une amélioration. Une fois sur ce chemin, l'esprit humain se travaille si bien qu'il finit par voir la lumière dans les ténèbres, le bien dans le mal ; d'où la conséquence que l'homme n'a rien de mieux à faire qu'à accepter tout ce qui arrive, comme un degré supérieur au degré précédent. A ce point de vue, il n'y a plus d'autre objet à considérer que la chronologie. Ce qui est aujourd'hui est bien, ce qui sera demain sera meilleur. Ce qui est d'hier est mal. Voilà l'idée dans sa forme la plus simple. A-t-elle été confirmée par l'histoire naturelle?
Il s'est trouvé des naturalistes qui, éblouis d'abord par Tidée du progrès importée dans la science, ont imaginé un système de la nature analogue à celui que je viens de rappeler. Ils voyaient dans chaque génération d'êtres ul progrès sur les générations précédentes. Les faunes actuelles l'emportaient en tout, suivant eux, sur les faunes antérieures : prêts à croire que les mollusques d'aujourd'hui sont nécessairement supérieurs aux mollusques des premiers II. le
lia U GBËATIOM.
âges du monde et que les yers de terre qui rampent à nos pieds ont acquis des vertos qui manquaient à leurs ancêtres.
En un mot, ils admettaient que chaque espace est un progrès sur Tespôce qui précède^ que les animaux imparfaits d'une époque se sont perfectionnés de jour en jour^ par une suite continue, où ne se trouve ni chute^ ni revers, ni point d'arrêt. Idée semblable à celle des historiens, des politiques, des moralistes qui admettoiejkt, de leur côté, une progression universelle, aveugle, incessante de chaque époque d'un peuple^ c'est*^dire de chaque type humain, à tons les moments de son existence.
Or, qu'est-il arrivé de cette émulation des hisiûrieos et des naturalistes vers une même conception dont la siècle était possédé? Le voici :
La nature s'est trouvée à la finmoins aveugle, moins fataliste que l'hisUAre humaine, telle qu'an l'avait imaginée. Il a été démontré que la nature ne marche pas d'un pas toujours égal au pnogràs ^por une ligne droite, continue; que le même geasne n'est pas toujours en progrès; qu'il déeliae souvent; que les générations d'une esfâoe ne remfKurtent pas nécessairement sur les
générations des espèces analogues dans les temps antérieurs ; que le présent ne vaut pas toujours mieux que le passé pour chaque classe d'êtres.
Gomment alors, le progrès a-t-il apparu?
En des termes fort différents de ce que l'on avait supposé, '
Quand la nature a tiré tout ce qu'elle a pu d'un genre, d'une espèce, elle les laisse dans une immutabilité qui ressemble à un déclin. La puissance de développement et de progression se montre dans une autre série d'êtres qui forme ce qu'on a appelé un autre embranchement sur l'an* cien tronc.
Il y a des classes d'êtres d'où la puissance de renouvellement semble se retirer, tandis que d'autres s'élancent dans la vie et renferment en eux un incommensurable avenir. Voilà ce que la nature nous enseigne ; et si nous transportons ces vérités dans le règne humain, nous trouvons que le' progrès n'y est pas ce mouvement mathématique, aveugle, sans choix , cette ligne droite, continue que nous nous représentons; mais, que là aussi, il faut un travail incessant de la créature sur elle-même et sur son espèce. Si ce travail s'arrête, le mouvement et la vie passent
à d'autres genres, c'est-à-dire à d'autres peuples^ à d'autres races.
La notion de la vie allait se faussant dans nos systèmes ; elle est redressée par l'expérience des âges géologiques. Exemple saisissant où Thistorien^ le politique, le moraliste sont corrigés par le naturaliste. Noucf allions nous engloutir dans un fatalisme sans vie. Le spectacle de la nature nous en retire, puisque nous la voyons agir avec plus d'indépendance que nous n'en accordions aux actions humaines.
Dans le monde physique, ce que vous nommez sélection, est chose bien voisine de choix; c'en est au moins le germe. Le libre arbitre rentre ainsi dans le domaine de l'homme et de la philosophie, par le chemin qui y semblait le plus contraire. Les trois règnes conspirent à rendre à l'homme la dignité, la liberté qu'il avait abdiquées dans ses systèmes.
Il est donc bien vrai que la science de la nature s'est lassée plus vite que le moraliste de cette géométrie morte que Ton voulait appliquer aux sciences de la vie humaine. La nature s'est trouvée à la fin plus noble, plus libre que l'homme, tel que nous l'imaginions.
Hâtons-nous de rentrer dans la classe des êtres animés. Nos systèmes nous en avaient bannis pour nous reléguer au loin dans la nature morte.
Quelle morale le spectacle des mondes pétrifiés inspirera-t-il aux hommes? En voyant la vie monter par ces degrés de siècle en siècle^ se fieront-ils seulement au temps du soin de tra- Tailler à leur place? Mais le temps, par luimême, est oisif; il ne fait rien. Se pétrifieront-ils dans leur cœur et leur esprit, à l'exemple des créatures inférieures? En cela, ils se tromperaient.
Car, ces créatures ont fait, à leur moment, ceuvres d'êtres vivants. Elles ont lutté, elles ont aspiré à un ordre meilleur. Si les hommes s'engourdissaient avant l'heure, ils perdraient l'occasion de vivre. Pétrifiés avant d'avoir vécu, ils ne laisseraient rien après eux, pas même une poussière meilleure.
SX