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CHAPITRE VI

COMUENT LES LOIS DE L'ÉCONOMIE SOCIALE PEUVENT SERVIR A DÉCOUVRIR LES LOIS DE LA J|[ATURE VIVANTBL

IfALTHUS ET DARWIN.

Un économiste, Malthus, a fait scandale, il y a soixante-dix ans, en établissant cette loi : « La population humaine se tient au niveau des moyens de subsistance. »

Ce qui revenait à dire que là où la nourriture ou l'espace manque, Thomme diminue et disparaît. Il est retranché des vivants; et ce retranchement tombe sur le plus faible ou le plus misérable. Si le convive se présente au banquet de la vie quand toutes les places sont prises^ qu'il se retire. Il n'a plus qu'à mourir.

Publiée en 1798, cette loi fut d'abord repoussée comme un outrage; examinée de plus

prôSy il fallut loi reconnaître une grande part de vérité (1).

En 1859y vint un naturaliste, Darwin, (pi s'avisa de prendre eette loi, des mains de Malthus, pour la porter de Téconomie politique dans rhistoire naturelle. Et (jue vit-on alors? Un simple axiome de la science économique, appliqué au règne organique, ce fut toute une révolution dans la i^ience de la nature : vues, observations, expériences nouvelles sur la production et Fextinction des espèces. A proprement parler, le grand ouvrage de Darwin ^t la vérification continuelle d'une loi de Tordre social étendue à tout le domaine de la nature vivante.

Combien cette vérité d'ordre humain a-t-elle jeté aussitôt de lumières sur les ordres inférieurs ! Elle avait étonné et révolté dans l'homme; elle s'est imposée, presque sans résistance, à la nature, quand on a vu chaque genre, chaque espèce se presser à son tour à ce banquet de la vie universelle, où les places aussi sont comptées.

(!) Fr. Bastiat. Œuvres complète» revues par M. Paillotet. John Sluart Mill. PrincipUs of political economy. Vol. I, p. 192, 448.

UTRE DIXIÈME. 255

Le ver de terre, Tinsecte, le mammifère, tous ont porté témoignage, que la loi qui les régit est celle qui gouverne les sociétés humaines, en quête de moyens d'existence. La coupe de la vie s'est remplie ou vidée par le môme principe, qu'il s'agisse d'un royaume, d'une tribu, d'un homme ou d'un brin d'herbe.

A ce principe, emprunté à Malthus, s'est ajouté cet autre, qui est le fond de l'économie politique, la production de la richesse par la concurrence. Comment ce second principe d'ordre social s'est-il traduit dans l'histoire naturelle? Je vais le dire.

Ce qui, dans les choses humaines, s'était appelé suivant les temp§ : fatalité du plus faible, destin, nécessité du pauvre , Némésis, érigé en loi pour tout ce qui respire sur la terre, s'est appelé lutte pour l'existence, combat de la vîe, concurrence vitale.

La grande bataille qui se livre chez les hommes, entre les industries, les conditions, les professions, les négoces , lès métiers , se poursuit dans la nature entière entre les classes, les ordres, les genres, les espèces, les variétés, les races. Production des richesses par l'homme,

productio)) des êtres organisés par la nature : môme loi à des degrés différents de la vie universelle.

Je rencontre ainsi, tout ensemble^ Adam Smith et Malthus dans la conception de Darwin. Sa force, c'est que toute la science économique de TÂngleterre circule, Tégète, vit, par lui, dans les règnes organiques et devient comme r&me de la nature* En a-t-il conscience ? Oui, certainement. Lui-même, il le déclare (1).

Gomme l'indigent s'évanouit devant le riche, de môme les espèces indigentes oa négligées s'éteignent devant une espèce plus forte ou mieux armée. La lutte qui est presque toute la vie humaine, du petit au grand, du capable à l'incapable, du misérable au puissant, se retrouve identique sur le théâtre de la vie universelle, du végétal au végétal, de l'animal à l'animal, du graminée à l'arbre, de l'herbivore au carnassier ; et ce combat de la vie ne se livre pas seulement entre les différents genres. La con-

(!) En parlant de la progression géoméCrique d'accroissement des espèces, c c'est, dit-il, une généralisation de la loi de Malthus, appliquée au règne organique tout entier. 1

currence est plus ardente encore dans le sein de chaque espèce. Si le potier porte envie au potier, de même le brin d'herbe au brin d'herbe, l'hirondelle à l'hirondelle. Le sénevé fait concurrence au sénevé. La petite blatte d'Asie chasse devant elle sa grande congénère d'Europe.

Ainsi, chaque être dispute à tous les autres sa part d'air, de lumière, de sève, de vie; les essences les plus faibles disparaissent devant les plus fortes. Et de là que s'ensuit-il? Un résultat semblable dans les sociétés humaines et dans la nature universelle.

Le métier faisant concurrence au métier, c'est le meilleur qui l'emporte, d'où le progrès et la vie de l'industrie. La race humaine inférieure est supplantée par la supérieure, le noir par le blanc, le sémite par l'aryen. Loi de la civilisation en général.

De môme l'insecte faisant concurrence à l'insecte, le chêne au chêne, le quadrupède au quadrupède, c'est le meilleur, le mieux armé^ le plus habile qui survit; d'où le progrès et la force d'ascension dans les formes organisées ; en sorte que la vie de l'industrie et la vie de l'univers

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