CHAPITRE VII
81 LES LOIS DE l'iIISTOIRE NATURELLE PEUVENT SERVIB A DÉCOUVRIR LES LOIS DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE ET SOCIALE. — THÉORIE DES MACHINES INDUSTRIELLES COMPARÉES AUX ÊTRES ORGANISÉS. — QU'eST-CE QUE LE CAPITAL ET LB REVENU DE LA NATURE-
J'ai montré comment l'économie politique peut aider à révéler les lois de l'histoire naturelle. Cherchons maintenant si les lois de l'histoire naturelle peuvent faire la lumière dans les problèmes du monde social.
Quand je vois l'économie politique tourner sur elle-même, depuis trente ans, sans pouvoir s'achever ni trouver de réponse positive aux questions principales de notre temps, je m'aperçois qu'une foule de gens commencent à douter de ses principes; et, dans cet embarras, je suis porté à penser qu'il serait important de lui décou-
vrir un point d^appuî, et comme iine clef nouvelle dans une science plus avancée où plus complète.
Dans cette voie^' un point m'éclaire. Certain ^ue la question qui renferme toutes les autres, est celle de l'amélioration de la condition hu-* maine y je veux savoir si Thistoire naturelle a quelque chose à m'apprendre à cet égard; et, traduisant le problème dans la langue des naturalistes, je me demande ce qui suit :
Quand la nature veut améliorer la condition d'un genre végétal ou animal, que fait*elle ? La réponse est certaine. La nature multiplie autour de l'espèce naissante ou rare encore, toutes les productions qui lui conviennent. Exemple. Quand l'abeille était encore dans un état barbare ou indigent, et qu'il s'agit de la multiplier, de la répandre, de lui assurer une condition meilleure, un maximum de culture et de bien-être, que fit la nature?
Nous l'avons vu précédemment. La nature multiplia les fleurs. Elle répandit à profusion des produits nouveaux; elle se créa une industrie nouvelle dans la végétation nouvelle. Il s'ensuivit que l'espèce abeille, jusque-là négligée, misérable, se répandit en môme temps, à
travers le monde floral. Elle acquît ce qu'elle pouvait acquérir en population. Elle remplit le creux des vieux arbres de l'âge tertiaire; dès lors, elle fut tout ce qu'elle pouvait être. Aujourd'hui elle est Tavant-courrière de l'homme.
Traduisez cela dans la langue du monde économique : vous obtenez ce premier résultat, que pour élever la condition humaine d'un degré, il s'agit de multiplier les produits qui lui conviennent (1), de créer, à l'exemple de la nature, un monde nouveau, de le répandre au loin , si bien qu'aucun individu ne soit au dépourvu; et que chacun trouve autour de soi une matière suffisante pour en tirer son miel et se bâtir sa ruche.
D'où ressort le bienfait des machines perfec* tionnées qui sont à la main-d'œuvre ce que sont au végétal ou à l'animal un' système plus complet d'organes, une feuille plus résistante, une graine plus facile à transporter, une antenne plus longae ou plus mobile, une trompe plus flexible et plus
(1) Ceci éclaire les queslions encore controversées derépargne, de la production. Voir John Stuart Mil!. Prtttctpies ofpolitical Economy, Vol. ï, p. 87.
puissante. Chacune de ces acquisitions ^Houtit à améliorer la condition de l'espèce.
Toute la théorie de k multiplication des produits et des avantages des machines découle ainsi des lois mêmes de la nature organisée.
Quand un individu, un groupe végétal ou animal acquiert une faculté nouvelle, un organe meilleur, feuille ou racine, antenne, écaille, œil, dent ou défense, beaucoup de ses congénères ont à souffrir de cette supériorité ; l'espèce entière en profite. De même, toutes les fois que l'homme s*élève à un art, à une^ industrie ou à une machine plus complète, beaucoup de «métiers, de professions, d'individus souffrent de l'innovation. Le genre humain y gagne et s'élève d'un degré. • Par là se corrige la loi de Malthus et cesse le scandale qu'elle a causé au monde. Si les places au banquet de la vie sont' en effet occupées^ il appartient à l'homme d'en créer de nouvelles ; il élargit l'espace. Gomment cela? En se donnant de nouveaux membres et des organes inconnus de bois, de fer ou d'airain. Gomme la nature ouvre ses anciennes créations à des genres non- Teaux^ de même l'homme fait apparaître des j)roâmt8 que la veille ignorait, aliments d'une
société nouvelle où Tair et la vie ne manqueront à personne.
Ne dites donc pins qu'il est tt*op tard pour entrer et que les places sont prises. Dites^ au contraire^ que la table va toujours grandissant avec le nombre des convives.
Au reste, l'homme n'est pas seul à thésauriser dans le monde ; la nature aussi thésaurise. Et de quelle manière? La voici : elle accumule ses épargnes, je veux dire tout ce qui est un profit pour elle, de générations en générations; et, de cette somme d'avantages accumulés, elle se forme un trésor, un total vivant qui se trouve être une race ou une espèce nouvelle.
La nature, direz- vous, a-t-elle donc, elle aussi, un capital? Oui. J'appelle de ce nom le produit du long travail de la vie, depuis la première aube du monde organique jusqu'à nos jours. Ces types, ces ordres, ces genres, ces espèces de végétaux et d'animaux qui sont l'ouvrage des générations, à travers la lutte et la concurrence des êtres, voilà ce qui constitue aujourd'hui la richesse des flores et des faunes, ou plutôt de la nature vivante. C'est là soii trésor; chaque année, aii retour de la bonne saison, lé trésor engendre
des fruits nouveaux, dans les êtres qui naissent des anciens : moissons, floraisons, couvées, germinaisons, parturifions.
Le produit du printemps est, pour ainsi dire, le revenu de la nature orgai^ique. S'il lui man* quait un jour, si le trésor accumulé cessait de produire son revenu, la plante sa graine, l'arbre son fruit , Tanimal son petit , en un mot, si tous les individus actuellement vivants étaient stériles, qu'arriverait-il? La nature serait obligée de vivre de son fonds; mais ce fonds s'épuiserait bientôt. Les êtres ne se renouvelleraient plus. Au terme de leur existence, ils périraient avec leurs ordres, leurs genres, leurs espèces.
C'est-à-dire que la nature serait ruinée. Tout le travail de la vie serait à recommencer, depuis le premier infusoire ; et qui sait si la nature aurait la force de refaire sur ce globe son ouvrageaboli, et de réparer les organisations perdues ? Voilà comment nous pouvons nous représenter les planètes où la vie dépensée ne se répare plus .
On voit par là que, dans la nature, c'est une nécessité pour le travail accumulé de produire quelque chose; sans quoi le fonds môme disparaîtrait, et l'espèce avec l'individu.
En est-il autrement dans les choses humaines? On ne peut le croire.
Il me suffit d'avoir ouvert ces vues. Ne les suivons pas plus loin^ en ce moment* Ce serait mettre un livre dai^ un livre. Je reviens.