CHAPITRE VIII
SOLUTION D*T}N PBOBLÂME d'hISTOIBE NATURELLE ^
PAS l'histoibb UNITSBSELLB.. ^
Avant de passer outre, vérifions sur un cas particulier les lois générales établies précédemment.
Je choisis un des faits les plus étranges et^ jusqu'ici, les plus obscurs dans le développement des êtres organisés. On sait qu'à un certain moment de l'époque secondaire, marqué par les dépôts jurassiques du lias (1), la forme de la
(1) L'étude des fossiles montre : i<> que tous les poissons antérieurs au lias ont eu une queue hétérocerque; 2o que depuis le lias, tous les poissons osseux ont une queue homocerque. F.J. Pictet. Paléontologie. T. II, p. 29.
Âgassiz. Recherches sur les poissons fossiles. T. I, p. iû2« T. II. p. 177.
queae des poissons a changé presque subitement dans toute Tétendue des mers et des fleuves d'eau dbace. Jasque-lâ, elle se terminait en deux lobes inégaux, dont Tun l'emportait de beaucoup sur l'autre. A la date da lias, c'est-à-dire aux commencements de rOcéan jurassiqae, cette inégalité cesse. Les deux parties terminales de la qaene prennent la même longueur symétrique. Elles forment les deux cornes de ce croissant régulier que nous retrouvons aujourd'hui dans les habitants de nos mers et de nos riviôres actuelles. Cette révolution singulière s'est promptement étendue à tout le monde des poissons.
Assurément, voilà une étrange merveille.
Quand j'en eus connaissance, j'en cherchai aussitôt la raison dans les traités d'histoire naturelle. Je ne doutais pas que Texplication ne me fût donnée dès les premières pages; tant s'en faut. Ma surprise fut grande de voir que le problème, loin d'ôlre résolu, n'était encore posé nuHe part (1).
(1) Recherches sur le» poisions fimiUs, Louis Agi)ssîz. T. IL p. 180. c Chercher à indiquer les causes d'un pareil état de choses^ ce serait prétendre pénétrer les motifs da Créateur. » Ces paroles et l'autorité de M. Agassiz m'ôle-
Dès lors, je fus réduit à chercher moi-môrue cette solution. Il se passa des années ojl j'aurais Yolontiers demandé aux sayants : Pourquoi la figure des poissçns a-t-elle changé subitement dans le fond des mers anciennes? Qui a fait ce prodige? Vous qui savez tout, dites-moi quelle en est la cause naturelle. Pourquoi la queue estelle devenue homocerque au lieu d'hétérocerque, comme à un signal donné, à travers tous les océans, dès l'époque du lias ?
Ne trouvant point de réponse, je .m'avisai d'un moyen qui m^avait quelquefois aidé en d^s cas semblables. Je transportai la question dans un autre domaine. Je me demandai quelle est la cause de la déviation deis types dans l'histoire : nniverselle.
Ici la réponse vient d'elle-même. Les principes que j'avais établis nae montrèrent que, d^ns le monde civil, souvent u];i type se modifie par la survenance et la rencontre d'un autre type. Assurément, qui eût vu la Grèce dans son embryon^ ou même à l'époque des républiques,
raient la pensée de scruter le problème, si robjection ne s'appliquait pas, avec la même force, à la recherche des causes de tous led phénomènes de la naiure.
n'eût pu deviner qu'elle irait, à la fin, aboutir à la forme de Byzance.
De môme, qui eût vu le type de Rome à ses commencements sur le Palatin, n'eût pu imaginer qu'elle devait aboutir à la forme des césars et encore moins des papes.
Gomment donc s'est produit le changement du type historique? Par la réaction des autres États qui ont obligé les premiers de se modifier. Les Orientaux ont réagi sur la Grèce, comme les Barbares sur Rome.
Je me dis aussi que l'arcbitectcfre romaine a été modifiée dans sa Ibrme par la rencontre du type arabe, comme auparavant la figure du temple de Thésée, a été altérée par les coupoles d'Asie.
D'où je tirai ce principe général, que si un type vient à changer, cela peut arriver par la réaction d'un autre type qui commence à paraître. Ce résultat fut, pour moi, la lumière.
Armé de cette observation, je revins au problême particulier des changements dans l'organisation des poissons. Persuadé que le résultat que je venais d'obtenir contenait une vérité non spéciale, mais universelle, j'en fis l'application &
la nature. Dès lors^ le problème, comme une équation transformée, se présenta à moi de la manière suivante :
Tant que les poissons furent les rois de la nature vivante dans Tépoque primaire, ils ne rencontraient aucun être plus puissant qu'eux au fond des océans. Que s'ensuit-il? une conséquence évidente. Il importait peu qu'ils fussent organisés et armés pour se dérober par la fuite, puisqu'ils étaient les maîtres souverains des océans primaires. Brouter en paix, comme dans une prairie, les colonies immobiles des mollusques, sans avoir besoin de les poursuivre, c'était leur genre de vie. Il est conforme à leur figure. Un organe incomplet de mouvement, une queue, une nageoire cuirassée d'écaillés, inégale, ébauchée, hétérocerquCy échancrée, j'allais dire boiteuse, ou plutôt une moitié de gouvernail et de rame informe suffisait à leur navigation tranquille, paresseuse où ils n'avaient à craindre que leurs égaux. Explication du type Hétérocerque.
Mais attendez. Voici qu'à l'époque secondaire (1) se développe et grandit l'ordre des
(1) Les Sauriens ont pris un trèsrgrand développement dans la parlie. jurassique de l'époque secondaire, et ont eu
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reptiles gigantesques ^ ichthjosaures, plésiosaures^ crocodiliens (1). Tous armés de mâchoires invincibles, ils envahissent la création. Surtont richthyosaure, ce terrible dévorateur admirablement organisé pour nager (2), occupe les mers; il engloutit à la fois des tribus entières.
Les co;iditions de vie changent aussitôt. Imaginez quel trouble cet avènement de reptiles <;arnassiers apporta dans le monde des poissons (3). Celui-ci eût péri entièrement, espèce, famille, classe, si une prompte révolution ne se fût ac« complie dans sa forme.
Or, quelle pouvait être cette révolution orga-
' nique? Pour échapper à ces gueules dévprantes
de reptiles sauriens qui s'ouvraient de tous côtés
alors des formes remarquables, une taille souvent gigantesque et uQ développement numérique considérable. F.-J. Pictet. Paléontologie. T. I, p. 164.
(1) Les crocodiliens ont apparu avec Tépoque jurassique. On en trouve de nombreux débris dans le lias. Did.,
(2) c La plupart ont été trouvés dans le lias. ^ Ibid., p. 533.
(3) c Les poissons, avec leur caudale asymétrique, ne pouvaient exécuter des mouvements aussi précis que les poissons symétriques de l'époque suivante; et leurs mouvements progressifs devaient encore être vacillants. > Agassiz. liecherchet tur let poissons fossiles. T. II, p. 180.
dans Tablme, que pouvait le monde des poissons? Une seule chose : fuir, s'esquiver, se dérober. Mais, pour cela, il fallait que le principal organe du mouvement, la queue, jusque-là impropre à diriger et hâter la course, par ses extrémités inégales, devînt une vraie rame pleine, dont les coups, répétés latéralement en sens contraires, pussent faire, en un clin d'œil, avancer, tourner, virer, chavirer, jJonger le poisson qui n'avait à opposer que la vitesse, l'agilité à la rapacité de ses maîtres nouveaux, reptiles, sauriens de tous genres.
C'est là justement le changement qui se fit; et cette modification générale dans la queue des poissons coïncide avec l'apparition des grands reptiles. Ceux-ci, ai-je dit, se montrent à l'époque du lias. C'est aussi à l'époque du lias que les poissons changent leur queue (1), qui d'hétérocerque devient homocerque ; trait commun à toute la population nouvel^ des poissons jusqu'à nos jours.
La relation entre les deux faits de la môme
(i) Cette loi est si bien établie qu'elle sert de base à la distribution géogiaph que des poissons. Voyez, F.-J. Pictet. Paléontologie. T. II, p. 154 et p. 196. » Depuis le lias, tous les genres ont pris une queue homocerque... etc. »
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époque est telle que je crois avoir établi jusqu'à révidence^ que l'un est la cause de l'autre. Le nouveau type a été, par son apparition, la cause déterminante du changement de l'ancien. Un dominateur nouveau a forcé son prédécesseur de subir sa loi, en se modifiant ; ce qui rentre dans le principe posé plus haut.
Reste à dire comment une telle révolution a pu s'accomplir ; c'est ici que la loi de Darwin s'applique d'elle-même.
Devant la poursuite des grands reptiles, quels sont ceux des poissons qui échappèrent à la destruction? Ceux qui eurent, dans la conformation particulière de leur nageoire caudale, plus de facilité à se dérober. Agilité, vélocité étaient devenues la première condition de leur vie. Cette condition n'était remplie que par ceux dont la queue se rapprochait plus ou moins de la conformation en deux lobes égaux ; caractère, qui, d'abord' rare ou presque individuel, finit par devenir général dans l'ordre des poissons. Ceux qui gardèrent l'ancienne structure, ne laissèrent que des successeurs de moins en moins nombreux. Il est aisé désormais d'en prévoir l'extinction complète.
Si ce que je viens de dire est vrai J'en conclus qu'une première vue tirée de Thistoire civile, universelle, sur la modification des types les uns par les autres, a éclairé un des problèmes les plus étranges et les plus obscurs des révolutions dans l'organisation animale.
Les applications de ce même principe se présentent en foule. Je n'en citerai qu'une seule.
Qui eût vu les premiers quadrupèdes didelphes, l'opossum, le sarigue, le kanguroo n'eût pu deviner qu'ils aboutiraient» dans la suite des temps, à la gazelle ou au cheval. Mais, à mesure qu'apparurent les quadrupèdes camassiera, le besoin de les éviter rendit les herbivores plus rapides. Ceux qui étaient le plus désarmés durent se confier dans la course. Où abondaient les carnassiers, comme en Arabie, en Afrique, abondèrent les animaux coureurs, antilopes, chevaux, coueggas.