CHAPITRE XI
MEMBRES ATROPHIÉS DANS LES PEUPLES; DES ORGANES RUDIMENTAIRES DANS LA CIVILISATION ET DANS LE RÈGNE ORGANIQUE. — DES MONSTRES DANS L*ART ET DANS LA NATURE. — QUELLE EST LEUR SIGNIFICATION. — LE BALAN- CEMENT DES ORGANES.
Les naturalistes ont établi (1) que lorsque, dans une partie du corps, un membre n'est pas maintenu dans son activité ordinaire, ce membre s'oblitère ; quelquefois il n'en reste qu'un vestige.
Gela se confirme par l'histoire humaine.
Tel peuple perd telle partie de lui-môme, au point de devenir méconnaissable. Les Hébreux, à xm certain moment, ont perdu la faculté de prophétiser; bientôt môme ils ont perdu leur langue. Les voyants étaient, pour ainsi dire, les yeux toujours ouverts du peuple d'Israël. A un
(1) G(. Lamarck. Philosophie zçoloffique. T. I, p. 471. II. i» *
moment donné, ces yeux se ferment pour ne plus se rouvrir. Les voyants disparus, les peuples deviennent aveugles, comme certaines classes d'animaux qui, relégués dans les cavernes noires, perdent la faculté visuelle et ne conservent de leurs yeux qu'un organe rudimentaire. Après les prophètes et les voyants, que reste-t-il? Les rabbins du moyen âge. C'est l'organe de la vision atrophié par une nuit de mille ans.
Nul ne reconnaîtrait les Grecs anciens dans les Byzantins. Us ont perdu ce qui était l'essence même de Jours ancêtres, l'art; et il a fallu peu de temps pour cela.
Qui a vu les mosaïques barbares de la Rome du moyen âge ne s'explique pas comment la faculté ou l'organe du beau a été si promptement oblitéré dans une même race d'hommes. C'est là aussi un membre dont il ne reste qu'un appendice rudimentaire.
Je ne serais pas embarrassé pour montrer des peuples chez lesquels la liberté, faute d'usage, est devenue comme l'aile^ pour les pingouins et le manchot, un membre atrophié; il ne leur reste qu'un aileron dont ils ne veulent et ne peuvent plus se servir.
Les descendants des peuples des Incas ont perdu toute industrie, comme le castor qui ne sait plus se servir de sa truelle.
Dans un peuple, ce qui s'atrophie d*abdrd, c'est la pensée , puis Fart^ puis l'industrie, enfin la force militaire qui, plus grossière, se maintient plus longtemps. Autant de membres qui s'obUtèrent et disparaissent, faute d'exercice.
Au lieu d'un peuple, s'agit-il d'une caste, d'une classe, d'une condition, le signe du déclin est le même. Les premières parties qui s'atrophient sont aussi les plus hautes. L'âme périt bien longtemps avant l'esprit ; vous diriez que, dans l'homme, ce sont les ailes qui s'engourdissent les premières ; reste un corps pesant qu'aucune pensée ailée ne peut plus soulever.
Les frégates, par une habitude constante du vol, à travers l'Océan, ne se posant jamais pour nager, il en est résulté que leurs pieds palmés se sont modifiés, échancrés, et qu'elles ne peuvent plus se soutenir à la surface de la mer. Il y a aussi des peuples (quelques républiques de Grèce, ' toutes celles d'Italie au moyen âge) qui, vivant dans un orage perpétuel, ont perdu l'usage de leurs pieds, je veux dire la faculté de se reposer.
SM hk CRÉATIONf.
de s'asseoir et de marcher au lieu d'être emportés à tous les caprices des vents.
A quoi bon tel membre atrophié, rudimentaire, se demandent les naturalistes? Que sert-il dans le plan de la création? Quelques-uns n*y voient qu'une symétrie, et ils se perdent dans cet inconnu. Consultons le monde historique ; voyons si, dans cette extrémité, il n'a rien à nous apprendre.
Je suppose que nous ayons devant nous les monuments dont je parlais tout à l'heure, les mosaïques barbares de Rome au moyen âge. La plupart sont placées en dehors de toutes les conditions possibles de l'art et de la vie. Ce sont des monstres ou plutôt des formes atrophiées. Vous pourriez demander aussi : D'où viennent-elles? A quoi bon? Qa'ont-elles à faire dans le plan et l'ordonnance du monde civil?
A ces questions, je réponds : ces formes sont les restes monstrueux de la Rome et de la Grèce antique. C'est un membre oblitéré par le défaut d'exercice. Cette tête, cette main, ce pied, c'est la trace dégénérée de l'ancienne création de Phidias et d'Apelle. Peut-être aussi, ces figures atrophiées sont-elles les rudiments d'autres for-
mes à venir ; peut-être cette organisation, barbare, ces formes en dehors du plan connu de^ l'art, sont-elles un premier organe naissant du' monde embryonnaire de Michel-Ange et de Raphaël.
Appliquez ceci à l'étude des rudiments d'organes dans le monde végétal ; voici quelle lueur apparaît. Ces rudiments peuvent contenir tout ensemble la dernière trace des organisations paléontologiques et la première aube d'organisations en travail.
Telle serait la solution du mystère qui frappe encore d'étonnement le naturaliste.
La loi zoologique du balancement des organes est celle en vertu de laquelle un être qui se développe sur un point, reste imparfait dans un autre. Cette loi n'a été formulée par Geoffroy- Saint-Hilaire qu'au commencement de ce siècle. N'aurait-elle pas pu être fournie depuis longtemps au naturaliste par l'historien?
Celui-ci ne voyait -il pas rOrient, grand par ^ la religion, petit par l'industrie ; la Grèce, grande j par les arts, faible par les armes ; l'État romain, * puissant par ses organes de préhension, par ses membres, et, pour ainsi dire, par ses mâchoires,
par ses dents carnassières^ par ses ongles, par ses serres, et imparfait dans les organes intérieurs qui révèlent la poésie, la philosophie ?
Généralisons davantage. La race arabe» pourvue d'organes si accomplis, si extraordinaires pour voir le divin, ne semble-t-elle pas, dans ses temps de splendeur, privée de main pour saisir et garder sa proie et occuper le réel ? Je ne finirais pas si je voulais montrer comment, dans le monde civil, une faculté maîtresse, un organe dominant, sont souvent rachetés par un autre organe atrophié, dans une autre partie de Téconomie politique et sociale.