PRÉAMBULE
n m'arrive ici une chose que je dois dire avant de passer outre.
L'étude continue de la nature^ depuis dix ans, produit en moi un effet que je n'attendïiis pas ; mon respect s'en augmente pour l'esprit, la liberté, la personne, la vie de l'âme.
A mesure que j'avance dans ces cercles qui s'engendrent les. uns les autres, je vois poindre la pensée. C'est vers elle que gravitent tous les
êtres. Respectons donc la pensée, frnit des éter« nités accumulées. .
Je ypis le travail incessant de siècle en siècle, pour faire jaillir une intelligence libre. Tous les i temps, tous les mondes y mettent la main. Au- \ tant de degrés pour monter jusqu'au sanctuaire de l'esprit. Je me retourne ici, et je vois comme dans la fête des Panathénées, au flanc de la montagne sacrée, la procession innombrable des ^ êtres, s'élever, s'efforcer pour atteindre le sommet qu'habite la sagesse. Un petit nombre seul y parvient; les autres s'arrêtent au pied de la montagne ou à mi-côte, fatigués ou impuissants.
Ceux-là ne toucheront pas le pan de la robe de Pallas-Athéné. Du moins, la grande Égide les couvrira tous de son ombre divine.
En approchant du terme de cet ouvrage, je suis comme un voyageur, qui craint . d'arriver. Je sens que la borne que je suis obligé de poser, ne marque rien que la borne de mon être. Je m'arrête, non que le chemin soit achevé, mais parce que la force ou la durée me manque pour * Continuer dans cette voie qui va à Tinfinî.
D'autres viendront, après moi, qui porteront plus loin cette limite. A leur tour, ils éprouve-
ront combien les jours de Thomme sont disproportionnés avec rinëpuisable secret de la nature. /
De nouveaux faits seront révélés. Mais^ de la courbe infinie qui nous emporte, nous connaissons aujourd'hui assez de points, pour nous reposer avec sécurité, dans la possession des lumières acquises.
J'aurais pu faire appel à l'imagination. J'ai craint d'attacher à mes épaules lés ailes d'Icare, et d'être précipité des cimes célestes au premier rayon du soleil.
J'ai replié ces ailes qui s'offiraient à moi ; je n'ai voulu d'autre appui à travers les immensités que les faits reconnus et attestés par l'expérience. U me semble que j'en suis déjà récompensé par la sérénité que cet ordre d'idées a mêlée à mes jours, qui, sans cela, eussent été souvent trop pesants pour ce que je pouvais porter.
longs jours passés dans la conversation avec les sommets solitaires ! Que ne pouvez-voùs revenir! Je comprendrais mjeux aujourd'hui l'impassible silence des monts olympiens. J'en , jouirais mieux. L'intimité serait plus entière entre leurs pensées et les miennes. Je saurais
mieux aujourd'hui quel souvenir est caché dans les rides des rochers, et ce que veulent dire le bruissement des forêts, le vagissement des lacs, la grande voix des mers.
Toi, que Linné appelle reine du ciel. Nature, pardonne-moi. Autrefois, je passais auprès de toi, et je ne te voyais pas, môme quand mes yeux et mes oreilles croyaient être pleins de toi.
Ils n'étaient remplis que de mes propres pensées. Je ne voyais que mes visions; je n'entendais que le bruit de mon cœur. Lui seul me parlait, quand je croyais le mieux prêter mon attention à ta voix.
Ta voix? Elle était trop calme, trop imper^ turbable, à mon gré ; elle ne pouvait surmonter le tumulte qui se faisait dans mon âme. Téméraire, je voulais t'associer à mes misères ; je m'indignais follement si tu restais impassible à mes clameurs, à mon deuil ou à ma joie.
Si j'avais une conversation avec les choses, avec les forêts ou les monts, c'est moi, moi seul qui parlais. Qaqique j'eusse alors , par mes amitiés (1), la plus belle occasion de m'instruire
(1) Je pense ici à mon inlimité avec les deux Geoffroy- Saint-Hilaire.
de ce que tu es réellement, je n'en profifai pas ; l'heure n'était pas venue.
Elle n'arriva pour moi que lorsque la force m'eut séparé de l'homme. Même alors, il me fallut attendre que les années eussent mis dans mon âme un commencement de paix, et que je fisse silence à moi-même, pour me prêter enfin tout entier à ton langage, à tes pensées, à tes vérités.
On m'a reproché autrefois dans ma jeunesse d'avoir sacrifié à une muse trop impatiente du joug. Si cela est, il me semble convenable, dans un autre âge, de me faire absoudre par la plus austère des ^ muses et des déesses. Achevons donc, comme nous avons commencé, sans artifice. Le chemin devient ici plus ardu; mais il s'agit de moissonner ce que nous avons semé dans les livres précédents. Soyons attentifs et
avançons.