CHAPITRE IIL
l'origine des FOItMES. — COMICENT DES GÉNÉRATIONS SUCCES- BIVES d'individus PEUVENT TRAVAILLER SUR UN PLAN GÉNÉRAL qu'elles NE CONNAISSENT PAS. — UNE CITÉ DE BRYOZOAIRES. — IHAOE DE LA PREMIÈRE CITÉ HUMAINi;.
Voici, auxderniers confins de la nature vivante, des figures régulières, géométriques, triangles, losanges, quinconces, puis des fleurs et des arbres de pierre. Qui a construit au fond des mers ces figures symétriques que l'on dirait dessinées avec le compas du géomètre? Ce sont d'imperceptibles ouvriers aveugles, mousses vivantes, bryozoaires, qui, à cette frontière entre l'animal et la plante, se sont bâti ce que les naturalistes appellent des colonies ou plutôt des cités.
La merveille est que chacun de ces ouvrière
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. de rinfiniment petit est lié à son voisin, qu'il se construit de sa substance sa cellule de pierre, et que l'ensemble de ces cités ouvrières compose une figure d'une régularité géométrique.
D'où vient cette symétrie ? Imaginez une cité humaine dans laquelle chaque homme emprisonné entre ses quatre murs se bâtirait sa
maison, sans pouvoir en sortir ni regarder les
autres. Soyez vous-même, par hypothèse, le législateur de ces cités; donnez-leur pour condition, que la réunion de ces maisons doit former une ville régulière, à divisions symétriques, et tous les quartiers composer entre eux une image achevée. Ce sera, à votre choix, un arbre avec ses rameaux alternants, ou, si vous aimez mieux, une fleur avec sa corolle et ses lobes correctement découpés, ou une étoile avec ses rayons. Comment entendez-vous que ce plan ou cette législation que vous aurez conçus puissent être exécutés de génération en génération, par des êtres qui ne se voient, ni ne s'entendent^ ni ne se connaissent? .
Vous aurez donné, il semble, une constitu-»
tion impossible à vos sujets; ils n'auront rien de mieux à faire que d«^ renoncer à cette fi^gure,
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à ce plan primitif que vous prétendiez leur imposer ; ces imperceptibles se révolteront, à bon droit, contre la manie de réglementer leurs cellules et leurs quartiers.
Cependant l'impossible se fait. Les mollusques i bryozoaires brodent régulièrement le pan de la robe de Valma parens. Mais qui leur a donné le patron de cette broderie? Quia marqué pour eux le point de cette dentelle? C'est peu de dire que* la nature enfant a tracé ces premiers dessins, arabesques vivantes, et qu'à ce premier degré de* la vie, elle laisse voir son secret.
Je demande encore d'où vient le plan de ces colonies aveugles. Toute une géométrie élémentaip^ ^linéaire, est inscrite par ces animalcules* a^^ond des Océans. D'où vient la régularité de c^ dentelles dont chaque artisan ne fait qu'un pointa Comment la multitude de ces travaux in*dividuels, isolés qui s'ignorent réciproquement peuvent-ils aboutir au triangle, au cercle, au; polygone ? <
Encore, s'il n'y avait qu'une seule génératîofa d'ouvriers, et s'ils étalent libres de leur mouve^ment, comme dans la ruche d'abeilles, on poor^ rait comprendre l'unité de plan. Mais dans une
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colonie innombrable, dans une cité éternelle, comment les générations poursuivent-elles le travail interrompu, la figure commencée parles générations précédentes, de manière à ce que le plan primitif du monument s'achève?
Ces points, ces angles, ces formes qui se répondent et alternent à intervalles égaux, c'est sans doute la loi aveugle de la répétition qui, dans les organisations plus avancées, forme Taltemance des membres, et dans l'art humain deviendra la symétrie architecturale, et plus haut la loi du mètre et du rhythme.
Je ne crois pas que l'on puisse étudier attentivement les formes mesurées de ces édifices de bryozoaires, sans y voir, comme en germe, une géométrie animée, une architecture naissante. Dans ces premières profondeurs, la nature s'essaie aux proportions qui deviendront plus tard sa règle en toutes choses ; nous touchons ici l'origine des formes.
Ces êtres imperceptibles, qui, sans s'apercevoir, séparés les uns des autres, unis seulement par le test, travaillent, enchaînés, à un plan général qu'ils ne connaissent pas, m'aident à comprendre comment dans chaque cité humaine,
chaque génération, liée par le pied, emprisonnée dans sa cellule, san^rien voir au delà de cet horizon, travaille aveuglément et obscurément à construire je ne sais quelle figure régulière, dont elle ne verra jamais Tensemble et dont elle n'occupe qu'un point souvent imperceptible. Ce plan de l'histoire universelle n'est pas un arbre, une fleur, un cercle, un triangle, un quinconce, une étoile. Qu'est-il donc? il est, voilà ce qu'il y a de certain; il réalise une géométrie sublime qu'a^ perçoivent des yeux plus perçants que les nôtres.
jGomme chaque espèce de bryozoaire construit une certaine figure qui lui est particulière, on peut dire aussi que chaque peuple construit, dans son histoire, une forme qui lui est propre.
Suivant que les yeux de notre esprit sont plus ou moins ouverts, nous apercevons une . partie plus ou moins grande du plan sur lequel nous travaillons tous. Mais pour le voir dans son ensemble, il faudrait que le genre humain eût terminé sa tâche, c'est-à-dire qu'il eût cessé d'être.
Je pourrais encore ajouter que ces colonies rampantes sont une première image de la première cité humaine où l'individu est emprisonné et incrusté dans le tout.