CHAPITRE V
LES LACUNES DANS LA NATURE ET BANS L'hISTOIRE.
C'est ici que la mort perd son aiguillon, L'hoïùme se sent d'accord avec l'universelle vie. . Regarde-t-il le passé, il voit tout le passé qui le prépare et l'annonce. Regarde-t-il l'avenir, il voit tout l'avenir qui le continue et le porte en avant.
Entre ces deux rives, un point est à franchir, un moment, moins que cela, un atome noir dans la durée. Voilà l'homme abandonné et seul pour un instant, privé dePunivers; qui le soutiendra , qui le portera d'un bord à l'autre?
La même puissance d'ascension, qui l'a tiré des cercles de vie antérieure , l'abandonnera- [ t-elle à cette heure ? Ou plutôt le grand élan qu'il
a pris dans les âges antérieurs ne lui fera-t-il pas franchir le point ténébreux, imperceptible, qu'on appelle la mort, et qui disparaît au milieu de rinépuisable via dans laquelle il sommeille ?
Mort, cesse donc ici tes épouvantes. Ce siècle qui nous a émancipés de (a rit de choses, a surtout à nous émanciper delà peur de mourir.
Ce qui a été Toeuvre patiente des éternités ne peut périr en un clin d'œil. La nature n'a pas préparé de si loin, enfanté, par un si long travail, le divin ouvrage de l'esprit, pour le détruire, en un instant, sans en conserver aucun vestige.
La nature, dites-vous, est prodigue. Oui, sans doute ; mais elle est aussi économe. Ce qu'elle a fait patiemment, en tant de siècles, elle ne le défera pas en un instant.
Je me confie dans les éternités, en qui tout se confie.
Vous vous plaignez que la chîiîne des êtres organisés soit si souvent rompnn dans le monde fossile. Les mômes vides se retrouvant dans Thistoire. Les variétés transitoires ont di'^paru.
Quels peuples ont laissé d* s trncf^s encore visibles? Ceux qui ont supplanté, exterminé Ls
UVRE OiNZlËME. 3S1
antres. Mais^ pour un peuple. dont la mémoire survit, essayez de compter ceux qui n'ont rien . laissé d'eux-mêmes: Où est leur langue? où sont leurs tombeaux?
Entre le monde oriental et le monde grécoromain, je ne trouve que variétés transitoires,' sociétés rudimentaires^ nations ébauchées dont le nom même nous échappe. Nous ne saisissons que les cimes élevées de l'histoire; le reste est caché pour nous dans l'ombre impénétrable. Heureux, quand de toute une race d'hommes, il nous reste un crâne que nous restaurons en imagination. Mais les sociétés de transition qui formaient le lien entre l'Asie et la Grèce ou Rome, quel monument dépose pour elles ? Nous sommes réduits à les supposer. Les premiers livres d'Hérodote sont pleins de ces ténèbres.
Peu s'en est fallu que le monde celtique ne nous ait laissé aucun témoignage de son existence. Quelques patois qui se perdent chaque jour, voilà tout ce qui nous en reste. Car on ne croit plus à ses tombeaux. Et la société ibère, où la chercher ? Dans le basque, dit-on ; mais le basque nous échappe ; il périt sous nos yeux.
Ainsi les vastes sumeaux oui liaient entre