‹ La créationChapitre 89 sur 113 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LES ESPÈCES PROPHÉTIQUES. — LES PROPHÈTES DE LA NATURE. APPLICATION A LA CRITIQUE LITT&BAIBX ET PHILOSOPHIQUE.

Il y a dans Hiumanité des individus qui sortent des proportions ordinaires ; ils s'élèvent au-dessus de leur espèce et produisejit une humanité nouvelle dans la postérité. Après eux, tout difière, hommes et choses.

Qui nous dit que quelque événement de ce genre ne s'est pas passé dans la succession des êtres organisés? Pourquoi certains individus, par un génie ou une vertu particulière, n'auraient-ils pas laissé après eux une révolution ou végétale ou animale ? Pourquoi n'y aurait-il pas eu des prophètes (1), des Moïse ou des Mahomet,

(1) y. mon ouvrage La Révolution. T. I, p. 47.

des Lycurgue, des Solon, parmi les brins d'herbe? Us auraient changé la face de leur espèce.

C'est déjà beaucoup que d'en finir avec cette vue fausse^ que la nature ne se soucie pas des individus, quand il devient si manifeste que c'est par les individus que les races se réparent. Un pas de plus, et il sera évident que c'est par eux qu'elles se produisent.

Gomment une force nouvelle commence-t-elle à se manifester dans la nature?

La masse des individus ne change pas brusquement à la fois. La révolution se produit d'abord dans un seul être ou dans quelques-uns. Tel végétal, où tel animal apparaît comme un précurseur isolé, il semble condamné à périr. Tout le contredit dans ce qui l'environne.

Cependant d'autres êtres semblables à lui naissent de lui. Ce groupe devient foule, elle règne. L'époque de sa domination est celle où les individus qui la composent, sont le plus nombreux.

Le temps arrive où cette population nouvelle, marquée du sceau des précurseurs, vient ellemême à diminuer; commencement de sa décadencec

Toujours plus rare, elle se réduit à la fin à quelques individus. Ils disparaissent et l'espèce s'éteint avec eux, finissant comme elle a commencé, psg* quelques exemplaires d'un même

type.

Ainsi les révolutions de la vie vont du petit nombre au plus grand, pour retomber du plus grand nombre au plus petit.

Chaque espèce, avant de se répandre dans le monde, a devant elle un avant-coureur ou plutôt une espèce prophétique qui Tannonce et la prépare. L'hipparion est le précurseur du chetal, le xyphodon de la gazelle, Tamphicyon du chien, le mastodonte et le dinothérium de l'éléphant.

C'est ainsi que, dans l'histoire civile, des caractères, d'abord isolés, finissent par faire* souche. Ils étonnent, quand on les rencontre pour la première fois. On ne sait où les classer; ils apportent avec eux la guerre et tout se tourne contre eux. Saint Jean -Baptiste est le précurseur des chrétiens, Jean Huss des protestants, J.-J. Rousseau des révolutionnaires. Ils ne sont qu'un individu, ou un groupe avant de devenir un peuple, une classe, un monde.

Ici la ressemblance est telle entre la nature et

33S LA CRËATION.

l'histoire, que Tune est Tinterprète naïve do l'autre. Exemple : la nature aurait montré combien il est faux qu'Homère ait commencé par être un personnage collectif. Il n'est pas vrai, comme le croyait Vico, que toute la masse de la race hellénique ait inventé l'Iliade et l'Odyssôe. Au contraire, c'est un individu qui a ouvert le chemin, fourni le type. Après lui ont para d'autres rhapsodes, nés de lui, qui ont formé la famille, le genre, l'espèce dont Homère est resté l'ancêtre commun, le précurseur (1).

Voilà ce que la nature eût enseigné à la critique littéraire. D'autre part, l'histoire civile eût depuis longtemps redressé l'histoire naturelle» en lui enseignant à chercher les antécédents de chaque flore, de chaque faune; elle eût fait pressentir que le travail de la nature entière est une approximation constante vers le monde actuel. Pour chaque forme vivante, on eût cherché la forme antérieure qui la contient et l'annonce.

L'histoire civile avait d'avance révélé toutes

(1) C'est la conclusion à laquelle j'étais arrivé, en 1836, dans mon examen de la critique moderne sur Homère. Voyez, dans mes Œuvres complètes^ Y Histoire de la poésie, V Épopée grecque. T. IX, p. 269 et p. 281.

UVaE ONZIÈME. 333

les lois de succession que le hasard des fouilles nous découvre aujourd'hui, par les espèces prophétiques végétales et animales. Le papillon, aussi, a eu ses précurseurs et ses prophètes.

Le plus souvent, les précurseurs passent sans laisser de mémoire dans l'histoire civile ; ne vous étonnez plus s'ils passent de môme sans laisser de vestige et pas môme un ossement dans Thistoire de la nature.

Page 1