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DE CRITIQUE HISTORIQUE

Une loi d'alternance (1) fait que deux végétations différentes se succèdent alternativement dans le même lieu. Telle prairie produit tour à tour d'elle-même des légumineuses et des graminées; tel arbre qui couvrait la terre et régnait sans partage cède à un autre d'une autre espèce qui Ipi cédera plus tard. Il y a des forêts qui, à certains intervalles, changent entièrement

(i) Alphonse de Gandolle. Géographie botaniqtte, < Ce sont des espèces de haute futaie qui succèdent naturellement, sans cause apparente, les unes aux autres.Toutes les plantes sociales sont probablement soumises à cette loi. » P. 472, 473 et 1066.

leur essence (1); composées de chênes^ elles se peuplent de hêtres; réciproquement, les hêtres font place aux chênes.

Quelque chose de semblable se passe chez les peuples qui sont en proie à des esprits divers. L'un succède à l'autre, à certains intervalles, sans qu'on puisse en dire la raison.

Dans la forêt de l'histoire grecque, l'esprit ionien et l'esprit dorien ; à Rome, le génie du Latium et le génie de l'Italie, se remplacent alternativement l'un l'autre, comme le hêtre et le chêne.

En Angleterre, au xvi® siècle, l'esprit saxon supplante l'esprit normand ; en France, l'esprit gaulois supplante le latin. Plus tard, il arrive le contraire. Au xvii® siècle, le latin extirpe, en France, le gaulois; en Angleterre, l'anglosaxon.

Ainsi des esprits alternent dans le même peuple, comme les essences de végétation ou les espèces de plantes sociales dans la même forêt.

Les naturalistes n'ont pas encore trouvé la

(1) Cf. Lubbook, tr. par£. Barbier. L'Homme avant Chis" toir$, p. 234, 235.

su LA CRÉATION.

vraie cause de ces révolutions végétales (1). C'est peut-être aux historiens des révolutions civiles à la découvrir. Examinons.

Telle nation renferme, dans son passé le plus lointain, des germes qui sont restés enfouis, des semences d'un âge antérieur qui n'ont pu éclore en leur temps. Une autre époque arrive; les germes ensevelis sortent de terre; ils s'épanouissent sous un souffle inattendu.

D'autres fois les germes nouveaux viennent d'un peuple voisin qui fleurit et jette au loin ses semences. Une nation change alors d'essence parce qu'elle reçoit du dehors une essence étrangère.

N'est-ce pas l'équivalent de la succession et de l'alternance des générations dans les plantes sociales (2)? Les graines des bois résineux, ou

(1) « Les espèces qui abondent et qui excluent les autres dans certaines localités et à certaines époques, deviennent rares, soit par le changement de quelque cause, soit par la rotation naturelle, dont le principe n'est pas certain, mais dont les effets sont évidents. > Al. de Gandoiie. Géog^

I Botan., p. 472.

(2) < Si une alternance naturelle se manifeste, après plusieurs siècles, pour certaines espèces, et sur une étendue un peu considérable dans certains pays, elle devient une loi géologique. » Ai.de Candolle. Géog, Botan., p. 473..

des chênes, ou des hêtres, ont longtemps dormi sous la terre. Le jour vient où elles s'épanouissent et dominent à leur tour, soit qu'elles sortent du , sol natal, soit qu'elles aient été apportées d'une contrée voisine.

Là même forêt se couronne ainsi de feuillages tout différents. Quelquefois elle retourne à la végétation primordiale en revenant du chêne au sapin (i>. J'ai vu aussi la même nation se couronner tour à tour de générations humaines, non-seulement différentes, mais ennemies ; autres racines, autres fruits, autre essence ; quelques-unes retournaient jusqu'aux ombrages qu'elles avaient quittés depuis des siècles.

Il y a des peuples qui semblent appartenir à des règnes absolument différents , dans leur enfance ou dans leur maturité. Vous diriez qu'ils changent d'espèce ou plutôt qu ils passent d'un règne à l'autre.

Voici un être étrange qui tapisse le fond des plus anciens océans. C'est le crinoïde.

Est-ce une plante, est-ce un animal? Tout

(i) M. Al. de Candolle cite le docteur Unger, sur les alternances séculaires des arbres forestiers en Allemagne et dans le nord-ouest de TEurope, Géog, Botan. p. 1066.

fait penser que c'est une plante, car elle a une racine ; elle est attachée , enracinée au rocher silurien par une longue tige. Au sommet de cette tige, elle s'ouvre en un large calice cupuliforme à cinq pétales. C'est donc une

fl eur .

Oui, en effet, c'en est une en forme de lys dans son premier âge. Elle s'épanouit comme dans son Éden, au fond des tièdes mers du monde naissant. Mais devenue adulte , la fleur se fait animal ; elle se détache de sa tige et s'en va librement où il lai plaît. Voilà la vie libre entrée dans le monde ; le règne animal a succédé au règne végétal.

La Grèce, dans son premier âge, liée à rOrient comme par un pédoncule, et la Grèce adulte sont deux êtres presque aussi différents que le crinoïde attaché à sa tige et le crinoïde devenu libre et capable de se mouvoir. De là, que d'écrivains se sont mépris sur la nature des Grecs primitifs et en ont fait des Orientaux, des Égyptiens 1 Hérodote lui-même s'y trompait, comme les naturalistes qui, voyant le calice lié au rocher, l'ont pris pour une plante.

De môme que cette plante s'est mise à maiv

cher, les dieux, les statues de l'époque de Dédale, jusque-là immobiles, les pieds pédoncules, sortent de leur gaîne. Eux aussi sont libres, détachés de leur tige. C'est la différence d'avec les dieux indiens qui restent plantes. '

La loi de régression vers le type primitif ou l'ancêtre commun se retrouve dans l'histoire humaine. Témoin les Français qui rappellent si souvent les Gaulois. Par combien de traits les Anglais remontent aux Anglo-Saxons, les Allemands de nos jours aux Germains! Cela est vrai aussi des individus,

Virgile, dans les Géorgiques , redevient le berger du Palatin. L'intervalle qui les sépare semble disparaître. Ne retrouvez- vous pas, à certaines pages, dansBossuet, le druide, dans Byron, le pirate Scandinave des Eddas? La beauté antique ne reparaît-elle pas à l'improviste dans Raphaël? la Vénus ne ressuscite-t-elle pas dans la Madone? Souvent dans le Christianisme vous croyez revoir le Paganisme; dans les Médicis, les Mécènes; dans les Papes, les Aruspices. A chacun de ces moments, le fleuve humain remonte à sa source. Ce serait là tout un principe nouveau de critique littéraire et historique.

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