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CHAPITRE II

NOUVELLE CONCEPTION DE l'ART, FONDÉE SUR LA CONCEPTION NOUVELLE DE LA NATURE.

Qu'est-ce que Tart? songez à ce que ce mot contient. Entre tous les êtres que la terre ren* ferme, j'en rencontre un, l'homme, qui se fait à lui-même une image sculpturale des créatures qui frappent ses regards.

Chose étrange, ces images ne sont pas la reproduction simple des formes existantes. Il ajoute, il retranche, il corrige, il refait ce qui est.

Quoi donc ! est-ce que la nature ne lui semble pas achevée? est-ce qu'il conçoit quelque chose de supérieur? Orgueil, démence, génie, quel nom donnerai-je à cet instinct?

Refaire les créatures les plus accomplies!

Est-ce donc qu'il veut continuer le travail de la nature?

Oui, c'est là justement ce qu'il veut. Il entreprend de continuer à lui seul cet édifice de vie dont les fondements sont cachés dans les entrailles du globe et les étages successifs des êtres inférieurs. Est-ce que la force qui a fait surgir les flores et les fa ânes successives s'est concentrée dans son sein? Apparemment; elle le tourmente, et que fait-il? il prend les œuvres de la nature comme des ébauches, et il ose les achever.

Sans doute, il ne peut donner l'être à de nouvelles créatures vivantes, inconnues. Mais il les pétrit dans l'argile, il les taille dans la pierre, il les évoque sur la toile. Quelle étrange fureur le possède! il voudrait, dans sa vie rapide, s'approprier d'avance l'œuvre mystérieuse et la forme des siècles à venir.

Sous les êtres actuels, il pressent des êtres plus élevés, plus complets, que l'avenir porte dans ses flancs; ne pouvant leur donner la vie, il en trace du moins la figure élémentaire, prophétique, telle qu'elle est déposée en germe, au fond de son esprit.

Que sont la Vénus de Milo, le Jupiter de Phi-

dias, les fresques de Michel-Ange et de Raphaël, sinon un grand élan de Tesprit humain, au devant d'êtres qui n'existent pas encore, qui peut- «ta n'e^Weront jamaU .1 ,d po„rta-l ^nt da-s le développement des mondes organisés? L'homme est impatient d'entrer dans le plan des formes futures. Il en prend d'avance possession par Tart. Qui a le plus de génie se rapproche le plus de la réalisation du développement possible des êtres, par de là les organisations actuelles. Si la progression des êtres devait, un jour continuer, si la nature voulait ajouter quelques traits aux types actuels, le changement se ferait dans le sens des organisations entrevues par Phidias, Michel- Ange et Raphaël.

Concluons donc que Tart est le pressentiment des formes supérieures qui dorment encore dans le sein des choses actuelles.

Je veux comparer les œuvres fossiles de la nature et les sculptures de Fart humain. Les unes et les autres sont de pierre. Mais les premières ont eu leur vie réelle ; les secondes ont toujours été ce qu'elles sont aujourd'hui, inanimées. La ressemblance entre elles, c'est qu'elles représentent toutes des formes étrangères au

monde actuel, les unes au-dessous, les autres au-dessus des types que nous connaissons.

Qu'est-ce à dire, encore une fois, sinon que rhomme par Fart, cherche, à son insu, à se placer d'avance dans le plan des œuvres futures de la pâture, à le pénétrer, à le pressentir, le réaliser? Et il essaie cela non-seulement par la sculpture et la peinture, mais aussi par la parole et la musique. Il sent qu'il n'est pas le dernier mot des choses; il tente de presser le dénoûment, de déchirer le rideau. Tout son art n'est que la vision d'une créature qui perce d'avance les mystères des êtres encore enveloppés dans les êtres actuels.

Chaque forme sociale, comme chaque être, contient en soi le principe d'une forme plus haute, d'un être plus achevé qui y est renfermé ainsi qu'un âge géologique dans l'âge qui le précède. Phidias, Michel-Ange, Raphaël, vous font voir, en idée, ce que contient le développement possible du type humain dans la progression de la nature et de l'homme.

De cette nouvelle conception, je pourrais tirer toute une théorie nouvelle des arts. Si l'artiste s'en tient à reproduire les formes actuelles, sans

aucune modification, il ne se place pas dans le plan Vivant de la nature ; son œuvre est morte. Si, au contraire, il imagine des formes capricieuses, sans rapport avec le réel, c'est pis encore.

Gomme la nature ne modifie son œuvre que par des transitions insensibles, le véritable artiste est celui qui, tout en restant homme, vous transporte dans un règne humain supérieur.

Vous êtes encore sur la terre, déjà il vous fait toucher le dieu.

Un autre ordre naîtra, et vous le voyez dans la pierre ou sur la toile, avant qu'il soit. Voilà le prodige de Tart.

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