MUSIQUE, POÉSIE. — LE DIEU DANS L'HOMMB
Que fait le musicien de génie? Toute son œuvre est d'abord renfermée, comme en un point vivant, dans un germe animé, dans un groupe de sons, une mélodie qu'il appelle un motif.
Sans s'expliquer où il Ta trouvé, il s'en saisit. Il le fait d*abord apparaître dans sa simplicité originale ; puis il le déroule, il le renouvelle Sans le changer, en le faisant passer par tous les timbres, cordes, bois, métal, voix humaine; en sorte que, sur un môme type, il crée une foule de formes diverses.
Il en remplit l'oreille, il en tire tout un monde
d'harmonie ; et c'est seulement quand ce type a achevé de produire ses formes^ qu'un homme tel que Mozart, Beethoven, passe à un autre motif ' pour le dérouler de même en une succession de formes mélodiques qui s'engendrent les unes les autres. .
N'est-ce pas là aussi la marche de la nature créatrice? Ne passe-t-elle pas aussi, de motif en motif, tirant de chacun d'eux tout ce qu'il renferme dévie, de formes, d'accords organiques?
Ne déroule-t-elle pas ses œuvres, comme un monde harmonieux où chaque note est un être vivant qui en appelle, en suscite une série indéfinie?
Avec le môme type ou le même motif, qu'elle répète sur des timbres différents, qu'elle confie à des instruments différents, minéral, végétal, animal, homme, ne produit-elle pas des variétés inépuisables d'êtres, de formes, de mouvements, d'organes? La succession des êtres n'est-elle pas ce que les modulations sont dans l'œuvre du compositeur? La nature module les êtres, comme le musicien module les sons.
Assurément, le musicien qui vient de produire une œuvre immortelle, ne se doute pas qu'il a
obéi au même esprit de création que la nature en déroulant les âges successifs du monde organisée Il croit n'avoir obéi qu'à un instinct particulier.
Pourtant, quand il fait, avec quelques notes, une œuvre multiple, inépuisable^ impérissable,! je ne doute pas qu'il a suivi la môme méthode, que la nature créatrice dans la succession harmonieuse des êtres.
Où a-t-il trouvé cette loi î il ne sait ; elle est là, dit-il, en se frappant le front. Non, il 6e trompe. Elle est le principe des choses vivantes. Elle donne son rhythme non pas seulement au musicien, mais à tout l'univers vivant : voilà l'harmonie des sphères qu'entendait Pythagore.
Si vous pouviez interroger les plus grands poètes, sur l'origine de leurs poèmes, ils répondraient' que le premier élément fut un point initial imperceptible, un nom, moins encore. On verrait dans quelle étroite alvéole, dans quelle invisible cellule a été renfermée d'abord la création immense, qui fut plus tard l'Iliade, l'Odyssée, la Comédie divine, Hamlet ou Faust.
« Lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées, » dit Bossuet. Et quelles sont ces lois éter-
nelles? Ne sont-ce pas celles qui ont présidé au développement de la vie, avant que nous fussions ? Elles nous ont précédés, elles nous régissent, elles nous survivront. On les cherchait dans les nues ; les voici écrites dans le livre de vie, qui vient de s'ouvrir à nous dans les entrailles du globe.
Génie, création, invention du poëte, quand pour les expliquer, vous avez constaté les milieux, les circonstances, les ancêtres, les aliments bons ou mauvais (1), vous n'avez rien fait, encore ; il ne manque plus que cette merveille d'une personne qui s'appelle Homère, Dante, Shakespeare.
(i) L'exemple de Buckle est navrant. Il a voulu déduire de l'économie politique toute rhisioire humaine; à la fm de son ouvrage, il reconnaît que cela est impossible et que son travail est vain. Quel accent de désespoir 1 II en est mort. Histoire de la civilisation en Angleterre, Voyez les dernières pages.