‹ La création et l'humanité; poème en trois parties avec citations, notes et éclaircissements divers. Par J. ArbelotChapitre 71 sur 88 · C.HVTEAURRiANn, Rtudes hisloriqiips · texte numérisé non relu

C.HVTEAURRiANn, Rtudes hisloriqiips

s. Il faut lire l'histoire de rorsanisrilion iii..iinrchi((iie de l'Empire, telle que l'avait conçue Dioclétien et qu'elli' fut cnliTi élalilie par (loii-ilaiilin , imur se faire une idée exaetide tout ce que l'avidité du lise invcTitait potir alliirj- à lui les ressources des particuliers et des provinces.

« Bientôt, dans les provinces romaines, dit Montesquieu, les tributs devinrent « intolérables. Il faut lire dans Salvien les horribles exactions que l'on faisait sur les « peuples : les citoyens, poursuivis par les traitants, n'avaient d'autre ressource que de « se réfugier chez les Barbares ou de donner leur liberté au premier qui voulait la Il prendre... Le lise ne leur permettait même pas de se vendre ou de se retirer au fond " des déserts... Certains hommes lâches et paresseux, écrivait Valens en 373, désertent " les devoirs de citoyens, cherchent la solitude, et, sous prétexte de religion, se mêlent (' aux congrégations de moines : nous ordonnons qu'ils soient arrachés à leurs retraites « et rappelés à l'accomplissement de leurs devoirs envers la patrie. »

Ainsi, aucun curiale (et était Ci/na^e tout homme possédant 25 arpents de terre) , aucun curiale ne pouvait sortir de sa condition ou même s'éloigner de la curie .«ans une permission spéciale. Partait-il sans cette autorisation, ses biens étaient conGsqués. Entrait-il dans le clergé, il devait auparavant léguer ses biens à quelqu'un qui remplît à sa place les fonctions de la curie : et quelles fonctions ! Les curiales avaient l'administration des affaires du municipe ; ils en réglaient les dépenses et en garantissaient les revenus ; ils répondaient non seulement de leur gestion individuelle, mais ils étaimt tenus de pourvoir à tous les besoins. En cas d'insuffisance des ressources municipales. ils avaient à combler les déficits, c'est-à-dire qu'à défaut de contribuables solvablus ou les forçait à payer les impôts que le fisc, dans sa répartition, attribuait aux municipes dont ils faisaient partie... « Ces maux qui accablent les curiales, dit M. Duruy, iront en « croissant avec les malheurs et les désordres de l'Empire. Le nombre des propriétaires « diminua donc... » Aussi qu'arriva-t-il ? Quand l'Invasion commença, les curiales, c'est-à-dire les possesseurs de terre, les familles militaires, les marchands et l''s aitisans libres ouvrirent l'empire aux Barbares, au lieu de les repousser.

244 LA CRliATlON ET L'HUMANITÉ

Élargissons la voie... Esl-il plus beau spectacle Que le progrès humain triomphant de l'obstacle? Ne nous rebutons pas des longueurs du chemin ; Souvent l'excès du mal nous prépare un grand bien ; Le brillant du métal se cache sous la rouille; L'histoire a des trésors ouverts à qui la fouille. Fouillons donc, consultons livres et monuments, De la tradition suivons les documents.

Eh bien! le peuple-roi s, dans ses vieilles annales, Ne nous découvre-t-il que guerres, que scandales? Du forum aux confins de l'Empire romain N'entend-on retentir que le son de l'airain? Ne voit-on que soldats, sanglantes promenades. Etendards et convois, camps volants, palissades?

Certes Rome, avant tout, fut une légion : Mais peut-on oublier la législation Savante, raisonnée, humaine, universelle, Qui du monde lui fit comme une clientèle '" ?

9. (I La gloire de Rome, l'immensité de son empire, cette soumission paisible de tant !< de peuples flattaient l'orgueil des Romains. Ils se croyaient moins les sujets d'Auguste « que les maîtres des autres nations; et Virgili», par un ingénieux détour, ne pouvant u plus les appeler le peuple libre, les appelait le peuple-roi. »

ViLLEMAiN, De la corruption des lettres latines.

Progeniein sed enim Trojano a sanguine duel Audierat. tyrias olim qu;e verteret arcs? : Hinc pojiulum late rcgcm...

Virgile, Enéide, cliant I.

» (Mais elle avait appris que du sang troyen sortirait une race qui renverserait un jouîtes murailles tyriennes, le peuple-roi... »)

10. « Lorsque Rome avait des guerres continuelles, il fallait qu'elle réparât conti- « nuellement ses habitants. Dans les commencements on y mena une partie du peuple « de la ville vaincue ; dans la suite, plusieurs citoyens des villes voisines y vinrent i( pour avoir part au droit de suffrage... enfin on y arriva en foule des provinces... Le u nombre du petit peuple, presque tout composé d'affranchis ou de fils d'affranchis, « devenant incommode, on en fit des c lonies, par le moyen desquelles on s'assura de la « fidélité des provinces. C'était une circulati m des hommes de tout l'univers. Rome les u recevait esclaves, et les renvoyait Romains. «

Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romairts, chap. xm.

Quand Rome eut étendu sa domination sur le monde entier, il ne lui fut plus possible d'envoyer dos colonies dans les villes conquises. Mais elle ne s'en efforça pas moins de les agréger à la grande société romaine en leur confiant différents droits et privilèges. Les villes ainsi favorisées formaient ce qu'on appLlait des municipes (municipia). U y avait en outre les deditii ou sujets et les socii ou alliés.

Certes, dans les premiers temps, il ne pouvait y avoir et il n'y eut pas de véritable égalité entre ces alliés, sujets, munici|ies ou colons, et la maîtresse de l'Italie et du monde. Cependant les mœurs finirent par s'adoucir, et, sous l'inlluence d'une civilisation nouvelle, qui généralisait les rapports entre les vainqueurs et les vaincus, les

[.'Univers dut plier sous ce commun niveau :

Mais Tunilé du droit y trouva son berceau.

Oui, de l'égalité la tleur sainte, bénie.

Germa, fructilia malgré la tyrannie :

Contre l'oppression, défendu par la loi,

Le faible désormais sut où mettre sa foi '*.

Rome aux peuples vainqueurs imposa son principe :

Tout groupe d'habitants devint un niunicipe '- ;

coutumes locales disparurent, et le caractère national des diverses provinces s'efTaça. La transformation fut complète. En Gaule notamment, les habitants adoptèrent la langue et les habitudes des Romains, et l'ancien droit gaulois fit placo à celui des vainqueurs. (1 en fut de même à peu près partout, en sorte qu'en 212, lorsque Caracalla accorda le titre de citoyen à tous les habitants de l'empire, il ne fit que consacrer et légaliser ce qui avait prévalu par la pratique. Depuis longtemps en effet le droit prétorien (jus gentium) avait pris dans les provinces une prépondérance incontestable et incontestée sur l'ancien jus civile, le droit des Douze Tables. (D'après Demanceat et Lacrange, Cours de droit romain.) — « Voilà comment, dit Bossuet, il arriva à la fin que tous les sujets " de l'Empire se crurent Romains. Les honneurs du peuple victorieux peu à peu se <■ communiquèrent aux peuples vaincus : le Sénat leur fut ouvert, et ils pouvaient ■' aspirer jusqu'à l'Empire. Ainsi, par la clémence romaine, toutes les nations n'étaient " plus qu'une seule nation, et Rome fut regardée comme la commune patrie. »

11. Le despotisme impérial s'exerça cruellement à Rome sur les sénateurs et tous ceux qui faisaient ombrage aux empereurs... « Mais, au-dessous de ces régions des tempêtes « et des révolutions, les provinciaux vivaient calmes, à peu près heureux, et appuyaient " un gouvernement qui, en donnant la paix et l'ordre à cent millions d'hommes, avait " singulièrement favorisé les progrès de la civilisation et du bien-être. Tibère, Domi- ■■ tien n'avaient pas été haïs dans les provinces; même sous les plus odieux tyrans, les " progrès de la société civile continuaient, grâce aux jurisconsultes, qui s'efforçaient " de généraliser les dr.its et de les fonder de plus en plus sur l'équité... »

DuROY, Histoii'e romaine.

12. Relire, plus haut, la note 10 de ce même chapitre. Nous ajouterons ici que, dès le principe, les cités italiennes ou municipes eurent une organisation indépendante assez semblable à celle de Rome même, c'est-à-dire des assemblées publiques, un sénat ou corps municipal sous le nom de curie, des magistrats municipaux [duumviri, quatuorviri) pris parmi les décurions ou membres de la curie... Plus tard, les provinces les plus él )ignées prirent, elles aussi, avec les mœurs et le droit privé des Romains, l'organisation municipale : les cités provinciales furent administrées dans tout l'empire, comme les colonies ou municipes de l'Italie, par un sénat ou corps municipal, curia, ordo decurionum.

Les institutions municipales de l'empire se perpétuèrent pendant tout le moyen âge, là où l'invasion des Barbares avait été moins vi lente. « En Italie, dès le x" siècle, la « plupart des villes de Lombardie, Milan, Pavie, Vérone, etc., commencèrent à jouir « d'une existence à peu près libre, dont leur donnaient l'exemple des villes comme « Gènes et Venise, que favorisait une position géographique particulière... Bientôt « s'affranchissant, non seulement de la dom'nation delà grande féodalité, mais presque « complètement de celle de l'Empereur, elles devinrent les Républiques lombardes... « Dans certaines limites, il en fut pour le midi de la France comme pour l'Italie. On « tr.iuve, du vni' au xn" siècle, dans les villes de Marseille, Arles, Toulouse, Narbonnc, « Nîmes, Périgucux, etc., des traces de l'ancien régime municipal romain. On en « trouve encore dans le centre et dans le nord, mais plus rares, par exemple à Bourges, « à Paris, à Reims, à Metz... Là on voit une aristocratie bourgeoise qui parait une

Et c'est de là qu'un jour devait prendre l'essor Cet esprit communal qui nous anime encor'^. Disons plus, disons mieux : il n'est rien qui concerne L'organisation, le droit, l'État moderne, Qui dans Rome et ses lois n'ait son commencement : En un mot, du progrès Rome est le fondement.

Reine par le génie, elle eut cet avantage D'exprimer sa pensée en un mâle langage '^ Poètes, orateurs, dans leurs plus chauds accents. Observaient la raison et suivaient le bon sens : Et le bon sens qui parle est la langue parfaitr^. L'idiome étranger accepta sa défaite, Recula, disparut devant l'envahisseur.

Et partout le latin s'établit en vainqueur'-'.

« dérivation des anciens curiales : on en retrouve même, dans le midi, les noms « romains: Sénat, consuls, duummrs, édiles... Ailleurs, ces termes ont fait place à <( des équivalents ; prud'hommes, bons hommes, homines bo7n... Dans toutes ces villes « régnait d me déjà la vie municipale avant l'époque que l'on marque comme celle (c du mouvement communal : seulement elle reçut alors plus d'activité et d'extension. » D'après Dunny, Histoire du moyen âge.

13. C'est du mouvement communal qu'est sortie la bourgeoisie française. Cette bourgeoisie, dit M. Lavallée, « d'abord faible, obscure, méprisée, n'ayant aucuns droits .< politiques, et à peine des droits civils, n'a cessé de s'élever pendant huit siècles: elle .< a tout conquis, richesses, lumière, pouvoir ; c'est elle qui a transformé la société et K déterminé notre civilisation; c'est elle qui a modifié le clergé, détruit la noblesse. « changé la royauté, et a fini par se déchirer la puissance suprême en proclamant la « souveraineté du peuple. »

Page 1