‹ La création et l'humanité; poème en trois parties avec citations, notes et éclaircissements divers. Par J. ArbelotChapitre 74 sur 88 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LoDg et pénible travail de la fiisiou des races et de l'eufautement de la société nouvelle. — Le Moyen Age. — Premières manifestations du génie français. — Mouvement religieux. — L'ogive. — Les croisades. — La Seholastique et la Sorbonne. — Réveil de l'esprit philosophique. — Roscelin et Abeilard, — Revendications communales.

De l'incubation l'œuvre fut difficile :

On craint même un instant qu'elle ne soit stérile, Tant sur le monde entier pèse ce lourd sommeil.

0 France * ! c"est de toi que partit le réveil. La foi d'abord, la foi, t'emportanl sur ses ailes T'apprit à dédaigner nos demeures mortelles. Tu concentras l'effort de ton activité Au service du Dieu qui, sur l'éternité D'une vie à venir, place nos espérances ; Et, surmontant le poids de tes longues souffrances, Tu voulus que l'ogive attestât la hauteur Des aspirations où s'élevait ton cœur.

C'est ainsi que partout églises, cathédrales, Portèrent jusqu'aux cieux leurs llèches triomphales; C'est ainsi que, suivant un mot simple et charmant, L'Eglise te para de son blanc vêtement -.

1. Certains historiens d'avant i789 (le duc de Boulainvilliers, l'abbé Dubosj, voulant flatter la noblesse et la royauté, ont recherché pour les Francs une antique et noble origine. Ils ont imaginé qu'ils descendaient de Francion, fils d'Hector, lequel, contrairement aux récits des poètes et des hi>toriens grecs et latins, aurait échappé aux destructeurs de Troie, et serait venu s'établir en Germanie, où il aurait donné le jour au peuple qui devait dans la suite enlever la Gaule aux Romains.

La vérité est que les Francs étaient un peuple d'origine germanique, et nous avons vu (note 10, chap. iv de cette 2« partie) comment ils s'établirent dans les Gaules. Plus tard, avec Clovis, leur domination s'étendit sur toute la contrée. Cependant ni sous les Mérovingiens, ni sous les Carlovingiens, le nom de France ne prévalait encore. « Les Francs, dit M . Elisée Reclus {Nouvelle Géographie universelle, .1 tome II), finirent par donner leur nom à toute la Gaule transalpine ; mais ce fait est « loin d'avoir l'importance qu'on lui avait attribuée. Vers la fin de l'époque carlovinu gienne, le nom de Gaule l'emportait encore, et si l'appellation de France a pris « le dessus, c'est uniquement à cause de la prédominance que la province dite Ite-dcu France put acquérir beaucoup plus tard sur les autres grands fiefs. »

2. « La fjrce biutale était l'unique maîtresse de la société féodale. Les rois et les « princes ne songeaient qu'à assou\ir sur Ivs faibles leurs passions rapaces, féroces et

soc. 10 1,0 G IK 261

Dans ces siècles de fer, loi seule eus en partage Les pieux dévoùincnls qu'inspire un saint courage : La première, à l'appel que fit la papauté, Tu crias: « Dieu le veut! » et la chrétienté Vit les fils valeureux, la croix sur la poitrine, Preux et loyaux tenants de la cause divine. Sans égard aux dangers, fiers d'un rôle si beau. De Jésus, riIonime-Dieu, délivrer le tombeau^.

« impudiques... Les champs re-itaient inrultes et déserts, et les famines étaient si « affreuses « qu'il semblait, dit le moine Glaber, que ce fût un usage consacré que i< de manger de la chair humaine ». Toute civilisation semblait être anéantie ; l'huma- '• nité allait retomber dans l'état sauvage, «la corruption déborde partout, » écrivait « Pierre Damicn ; le monde n'est plus qu'un abîme de méchanceté et d'impudicité. »

« Il n'y avait plus d'espoir que dans l'Eglise... « La réforme doit partir de Rome, <i écrivait Pierre Damien, comme de la pierre angulaire du salut des hommes. »

« Un homme vint efTe^fuer cette grande œuvre de la réforme de la société par « l'Eglise, et donner à l'Eglise le gouvernement du monde... »

[Cet homme fut le moine Hildebrand, qui gouverna l'Eglise sous les papes Léon IX, Nicolas II, .\lexandre II, et qui devint pape lui-même sous le nom de Grégoire Vil (avril 1073).]

« La réforme était commencée : l'Eglise s'arrachait aus entraves de la féodalité ; le « clergé excitait la ferveur religieuse par tous les moyens. Les conciles, devenus plus i< fréquents, ranimèrent l'esprit et les études ecclésiastiques : les pèlerinages à Rome, « à Saint-JacquPS-de-Composfelle, à Jérusalem, devinrent une mode et un besoin ;... des <i temples nouveaux furent construits de toutes parts... <c Les peuples chrétiens, dit le « moine Glaber, semblaient rivaliser entre eua de magnificence pour les bâtir : on « eiit dit que le monde entier, d'un commun accord, avait secoué ses vieux haillons " pour faire revêtir à ses églises des robes blanches... » Alors l'architecture prit de " nouvelles formes : l'élégant plein-cintre byzantin remplaça les lourdes arcades et les .< robustes piliers romains ; Vor/irc commença son glorieux règne : les grandes pein- '■ tures qui avaient couvert l'intérieur des églises ne furent plus si fréquentes ; mais la « sculpture fut prodiguée de plus en plus sur les portes, dans les nefs et les galeries. " Les plus remarquables de ces monuments furent les deux magnifiques églises de « Caen, Yahhaijc aux huminna et Vabbuye aux dames, œuvres de Guillaume le Conqué- <( rant et de sa fill- Mathible, qui semblent marquer la transition entre les églises « romanes et les églises gothiques. >

Lat.illée, Bisloirc des Fnniçais, tome l", passim.

3. «.; Deux idées dominent la croisade, celle de la volonté de Dieu et celle de la " mission des Français. Les peuples de l'Occident étaient convaincus qu'ils obéissaient •• aux ordres de Dieu, qu'ils étaient les instruments de la Providence, et que, dans « cette sainte expédition, le principal rôle appartenait aux Français.

« Ces deux faits ressortent avec évidence de la conduite de l'entreprise et de tous " les discours tenus par ceux qui l'accomplirent et qui la provoquèrent. Nulle part « mieux que dans les discours du pape Urbain 11, on ne trouve cette double idée qui •I règle la marche des événements. Voici l'extrait d'un discours qu'il prononça au •' concile de Clermont, en 1005 : j Nation des Francs, placée au delà des monts, .1 nation ch.^rie de Dieu et choisie par lui, comme le montrent clairement vos œuvres, « nation distincte des autres par la situation du pays, par la foi religieuse et le M respect de la sainte Eglise, c'est à vous que s'adressent mes paroles, que tendent « mes exhortations... Des murs de Jérusalem et de Constantinople un bruit sinistre « est venu jusqu'à nous... Du pays des Perses, une nation maudite, étrangère, éloignée '< de Dieu... a envahi celte Terre des chrétiens, l'a ravagée par le fer, le pillage et

202 l.A C.RKATION ET I/lUIMANITE

Et qu'on ne vienne pas nous dire : « Ces croisades'* Sont de peuples-enfants les folles incartades^ ! » Respectons, honorons ce grand entraînement, Par qui s'est préparé l'heureux rapprochement Du monde européen au monde asiatique.

Ne considérons pas le résultat tragique. Qu'importe que les Francs sur les murs de Sion Aient fait enfin flotter l'étendard de Bouillon ? L'essentiel ici, c'est l'éveil de l'idée : C'est l'homme, plein de foi, qui de sa destinée Veut savoir le secret ; qui, pris d'un noble amour. Va chercher la lumière où commence le jour !

« l'inrendie, a emmené les uns en captivité et fait mourir les autres d'une mort déplo- .1 rable, renversé de fond en romble les églises, ou les a souillées par les cérémonies « d'un culte impie... A qui donc appartiendrait le soin de venger ces outrages, si ce (( n'est à vous qui avez reçu de Dieu, au-dessus des autres nations, la gloire des armes, « la grandeur d'âme, l'agilité du corps et la vertu de terrasser vos ennemis?... Cou- (c rageux soldats, fils de pères invaincus, ne dégénérez pas, mais souvenez-vous du « courage de vos ancêtres. »

« Ce discours émut profondément l'assemblée qui s'écria tout d'une voix : « Dieu le (( veut ! Dieu le veut ! » En entendant ce cri unanime, le pontife, levant le? yeux vers <( le ciel, rendit grâces à Dieu, et commandant le silence d'un signe de la main, il (1 reprit en ces termes :

<( Mes frères, aujourd'hui s'est montré en vous ce que le Seigneur dit dans son .< Évangile : « Lorsque deux ou trois seront assemblés en mon nom. Je serai avec eux. » « En effet, si Dieu n'eût pas été dans vos esprits, votre voix n'aurait pas été unanime. « Ce cri, parti de toutes les bouches, n'avait qu'une seule origine : c'est pour cela que <c je vous dis que Dieu l'avait mis dans vos poitrines et que c'est lui qui l'en a fait « sortir. Que ce mot soit donc à l'avenir votre cri de ralliement dans les combats, car « c'est Dieu qui l'a proféré. Lorsque vous en viendrez aux mains avec les ennemis, vous « crierez tous ensemble par l'inspiration divine : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! » Gerozez, Essais d'histoire littéraire, 1" partie, Moyen àr/e.

4. Les Français firent à peu près seuls la première croisade, 1093-1090. Chef, Godefroy de Bouillon, duc de la Basse-Lorraine.

Ils partagèrent la seconde avec les Allemands (1147-1149) : chefs, Louis Vil, dit le Jeune, roi de France, et Conrad III, empereur d'Allemagne;

Ils firent la troisième avec les Anglais et les Allemands (1190) : chefs, Philippe-Auguste, roi de France ; Frédéric Barberousse, empereur d'Allemagne ; Richard Cœur de lion, roi d'Angleterre;

Ils eurent pour alliés dans la quatrième les Vénitiens (1204) : chefs, Beaudoin IX, comte de Flandre; Boniface, marquis de Montferrat; Henri Dandolo, doge de Venise;

La cinquième et la sixième croisades eurent peu d'importance ; la cinquième (1222) eut pour chefs Jean de Brienne, roi de Jérusalem, et André II, roi de Hongrie; la sixième (1228) eut pour chef Frédéric II, empereur d'Allemagne;

La septième (1248) et la huitième (1270) furent conduites par Louis IX, roi de France.

.'). « L'opinion philosophique du xvni" siècle, qui a flétri les croisades comme une .( folie infructueuse et barbaie, ne nous semble nullement conforme à la vérité histo- <i riquc. Soyez frappés d'une chose : le zèle religieux, l'enthousiasme excessif et la pré-

L'esprit religieux le transporte et l'enflamme : Mais l'austère raison garde ses droits sur l'âme. Le docte Roscelin, l'éloquent Abeilard s, Haut et ferme, à Paris, tiennent son étendard,

« dication étaient la cause immédiate et, pour ainsi dire, violente des croisades; mais « ils n'en étaient pas la cause unique : Tétat du monde rendait inévitable cette guerre. '< Depuis cinq siècles deux grands mouvements s'étaient déployés dans le monde et « agissaient en sens contraire, la civilisation chrétienne et la civilisation musulmane, !e « kalifat musulman et on peut presque dire le kalifat chrétien, qui avait ce caractère « particulier, que, dénué de fout pouvoir matériel, il dominait par la parole et par la « pensée les forces bruyantes et dispersées de l'Europe féodale... Le kalifat musulman, « qui réunissait l'Alcoran et le glaive, avait quelque chose de plus impétueux, de plus « irrésistible. Aussi ne vit-on jamais la puissance de l'enthousiasme et de. la conquête « s'avancer dans le monde avec une plus épouvantable rapidité : du fond de l'Arabie, i< en peu d'années, le glaive musulman avait subjugué la Perse, la Syrie, l'Egypte, « une partie de l'empire grec, toute l'Afrique civilisée par les Romains, la Calabre, la H Sicile, l'Espagne et ne s'était arrêté que devant Charles Martel (bataille de Poi- « tiers, 732). Mais cette exception d'une défaite n'en laissait pas moins subsister l'invac< sion musulmane en Europe.

« Certainement, si la politique humaine eût seule dirigé les conseils des princes de « l'Europe aux xi° et xii» siècles, ce motif même seul aurait pu leur inspirer les croi- « sades.

« Dans le dernier siècle, Montesquieu écrivait ces paroles : « Dans les sociétés, le « droit de la défense naturelle entraîne quelquefois la nécessité d'attaquer, lorsqu'un « peuple voit qu'une plus longue paix en mettrait un autre dans l'état de le détruire, « et que l'attaque est le seul moyen d'empêcher cette destruction. »

« Ce conseil d'anticiper une guerre inévitable, jamais certes il ne fut d'une appli- « cation plus nécessaire, plus raisonnable que dans cette époque du monde où la i< puissance musulmane enserrait de toutes parts l'Europe divisée...

« Cette idée d'une guerre préservatrice contre les musulmans n'existait pas, pour le « xn° siècle, aussi nettement que nous l'exprimons ; mais elle ne lui était pas inconnue ; « elle était précise et déterminée dans quelques chefs, instinctive et confuse dans la (. foule... Cette guerre sainte était donc la vieille guerre de l'Europe contre l'Asie, Il disons même de la civilisation contre la barbarie ; car le génie de l'Europe, quoi- « que grossier encore, renfermait en lui des germes de civilisation que n'avait pas le '< mahoœétisme asiatique... Dans le point de Tue historique, l'accusation d'absurdité « n'est pî'.s plus raisonnable contre les croisades qu'elle ne le serait contre la guerre CI de Troie. En effet, la guerre de Troie, ce n'était pas la vengeance de Ménélas et la « poursuite d'Hélène : c'étaitle sentiment instinctif qui armait la civilisation des Grecs, a ingénieuse et libre, contre la mollesse servile de l'Orient ; c'était l'anticipation natu- « relie de cette guerre, qu'un jour la Perse devait apporter dans la Grèce.

<( De même que les causes rapprochent ces deux événements, les résultats les assi- « milent. Comme pour les nations septentrionales du vieux monde, ainsi que pour les « nations chrétiennes du moyen âge, une grande guerre poussée au loin vers l'Asie n fut l'occasion du plus grand développement des courages et des esprits. Le temps « des croisades fut, comme la guerre de Troie pour les Grecs, l'âge héroïque des na- « lions européennes. Là, les premiers grands hommes ont paru, non plus isolément, « dispersés à de longs intervalles, comme du temps de Charlemagne, mais réunis, M groupés ensemble, s'animant l'un par l'autre. »

ViLLEium, Littérature au moyen âge, tome I, leçon iv'.

6. Roscelin (Jean), philosophe scolastique, né en Bretagne au commencement du XI" siècle, était chanoine .à Compiègne et enseignait la théologie au monastère de cette ville. Il soutint, le premier, vers 1085, que les Universaux, c'est-à-dire les idées

Tandis qu'en même temps les communes'', les villes, Réclament hardiment les libertés civiles, Et, s appuyant du droit romain ou coutumier. Sous le joug- féodal ne veulent plus plier.

générales n'ont aucuno réalité tiors de notre esprit, que ce sont de purs noms, auxquels ne répond aucun être réel, et il fut le fondateur de la secte des Nominaux ou des Nominalistes. Ayant voulu appliquer cette doctrine au mystère de la Trinité, il s'attira des adversaires, fut condamné au concile de Soissons en 1092, et obligé de quitter momentanément la France. Il y revint plus tard et mourut, dans un âge fort avancé, à Paris suivant les uns, en Aquitaine suivant les autres. Il eut pour disciple Abeilard.

Les Nominalistes avaient pour adversaires les Réalistes. Ceux-ci pensaient que les termes généraux ne sont pas une simple application collective donnée à une classe d'individus, mais le nom propre d'une certaine nature subsistante en elle-même, distincte de l'esprit qui la conçoit et des individus qui lui ressemblent, antérieure au moins logiquement à ces individus, et contenant en soi plus de stabilité. Cette doctrine était enseignée par Guillaume de Champeaux , avec l'approbation de l'Egliso. Guillaume de Champeaux compta, lui aussi, Abeilard parmi ses disciples.

Voir BouiLLET, Dict. hist. — Voir surtout Cousin, Histoire de la Philosophie.

ce Abeilard ou Abélard, né à Saint-Palais, près Nantes, en 1179, mort en 1242, après « avoir parcouru les écoles de différentes provinces pour augmenter son instruction, 1. vint se perfectionner à Paris, où d'élève il devint bientôt le rival et le vainqueur de Il tout ce qu'il y avait de maîtres renommés : il régna en quelque sorte dans la dia- (■ lectique. [Le nombre de ses élèves était si grand] que, comme il le dit lui-même, les Cl hôtelleries ne suffisaient plus à les contenir ni la terre à les nourrir... En philosocc phie, il intervint dans la plus gr.inde querelle du temps, celle du Réalisme et du ce Nominalisme (voir plus haut), et il créa un système intermédiaire... En théologie, il I. mit de côté la vieille éc de d'Anselme de Laon, qui exposait sans expliquer, et fonda ce ce qu'on appelle le Rationalisme. Et il ne brilla pas seulement dans l'école : il ce émut l'Eglise et l'État, il occupa deux grands conciles, il eut pi;ur adversaire saint ce Bernard, et un de ses disciples fut Arnaud de Bres'-ia. Enfin, pour que rien ne ce manquât à la singularité de sa vie et à la popularité de son nom, ce dialertifien, (c qui avait éclipsé Roscelin et Guillaume de Champeaux, ce théologien contre lequel ce s'éleva le Bossuet du xn° siècle, saint Bernard, était beau, poète et musicien. 11 fut <c aimé jusqu'au plus absolu dévouement par cette noble créature, Héloïse, qui aima c. comme sainte Thérèse, écrivit quelquefois <-omme Sénèque, et dont la grâce devait ce être irrésistible, puisqu'elle charma saint Bernard lui-même. Héros de roman dans ce l'Église, bel esprit dans un tcin]is barbare, chef d'école et presque martyr d'une opicc nion, toul concourut à faire d'Abeilard un personnage extraordinaire. » (Voir ce ci-dessous, note 9.)

Cousin, Ouvrages inédits d'Abeilard, Introduction, 2 vol., 1830.

7. ce Cette révolution [l'établissement des communes] n'a pas de date certaine : elle ce se manifesta pour la première fois en 1070 par la commune du Mans : mais c'était ce sans doute un fait déjà accompli en beaucoup de lieux, lentement et silencieusece ment, et qui n'a été régularisé, légitimé, insfrit dans les actes publics qu'un siècle Cl après son existence, puisque la plupart des premières chartes données par les rois ou ce par les barons ne font que confirmer et garantir des droits acquis. L'établissement ce des communes n'est donc dû ni à un homme ni à une année : il est dû à tous et à la Cl maturité des temps. Ce ne fut, à vrai dire, pour les uns [communes du Midi] que le ce réveil des institutions municipales dont les souvenirs et les débris existaient encore; ce piur les autres [communes du Nord et du Centre] que la conquête sur les seigneurs ce d'institutions siMnblablcs ou au moins de privilégias analogues: et, par cette double

SOCIOLOGIE 26:s

Vainement saint Hernard, l'oi-acle de rÉgliso\ Combat contre Âbeilard et l'anathématise ; Vainement Adrien'" fait dresser l'échafaud Où doit conler ton sang, ô malheureux Arnaud '"! Vainement, en tous lieux, la vieille Scholastique " Opprime la raison au nom de la logique ;

« cause, le xii" siéc-lc s'ouvrit avec une niultituile de (ictili's i'r|iiiljlii|uef, diversement « organisées, d'origine diirérunte, plus ou moins libres et jnosiuHrs, mais toutes pleines « d'ardeur et de turbulence. »

Lavai.lêb, ffist. des Français, tome I. section 11, cba]). m, jiage 240.

8. Saint Bernard, né en i091 à Fontaine-les-Dijon, d'une laniille noble, mort en 115.3, fcmda Tordre des Bernardins, entra dans celui de Citeaux, qu'il réforma, et fut le premier abbé de Clairvaux (illo). C'est lui qui prêcha la deuxième croisade : c'est lui aussi qui, défenseur de l'orthodoxie, combattit Abeilard. « Nul ne peut croire, disait « Abeilard, sans avoir compris : la religion veut des arguments philosophiques qui I. satisfassent la raison. » — « Et à cet égard saint Bernard s'écriait : « Les secrets de (I Dieu sont mis à jour : les plus hautes questions sont témérairement jetées au « vent. » Ainsi, dit ÎI. Jules Simon (Manuel de philosophie, Hist. de la philosophie), « ce que saint Bernard attaque dans Abeilard, ce n'est pas le nominalisme qui est à « terre, c'est le logicien, c'est cette puissance qui se révèle par les ruines qu'elle « accumule, et qui, aus yeux de saint Bernard, ne semble pas moins fatale aux vérités « qu'elle soutient qu'aux vérités qu'elle détruit, parce qu'il prévoit qu'après le triomphe « de la dialectique aucun principe ne paraîtra solide, s'il n'est appuyé sur ce fonde- « ment. C'est donc l'indépendance de la raison humaine qui a été combattue dans la « personne d'.\beilard... » Quoi qu'il en soit, saint Bernard, dans ses discussions, fit éclater la plus grande é'oquence et, à ce titre, a mérité d'être appelé le Bossuet du XII» siècle. 11 s'acquit d'ailleurs un tel renom de sagesse et de sainteté que les évêques, les rois et les papes même le prirent souvent pour arbitre de leurs différends. Ainsi lorsque Innocent II et Anaclct se disputèrent la tiare, nn s'en remit à sa décision, laquelle fut favorable au premier, et, par suite, Anaclet (l'ierre de Léon) est compté parmi les antipapes.

9. Adrien IV, né Brakespeare, mort en 1150, fut élu pape en 1154. Il parvint, grâce à l'appui de l'empereur Frédéric Barberousse, à rentrer dans Rome, d'où le pape Eugène III avait été chassé, dix ans auparavant, par la faction d'.\rnaud de Brescia. C'est le seul pape de nationalité anglaise.

10. Arnaud de Brescia, né en 1100, fut le disciple d'Abeilard. Il i)rétendit réformer le clergé et rétablir la primitive Eglise. Alliant la réforme politique à la reforme religieuse, il se vit bientôt à la tète d'un grand nombre de partisans. Il chassa de Rome le pape Eugène III en 1145, y proclama la république et gouverna la ville pendant dix ans. Adrien IV, que soutenait l'empereur Frédéric Barberousse, le chassa. Arnaud erra longtemps à travers l'Italie. II fut enfin pris en Toscane, livré au préfet de Rome et décapité au château Saint-Ange en 1155.

11. La Scholastique, c'est le nom que l'on donne à la philosophie qui fut enseignée au moyen âge du xi° au xvi" siècle... « Quand l'autorité de l'Eglise fut bien établie et bien (1 constatée et que le moyen âge se trouva constitué par le fait seul de la prépondé- « rance du pouvoir spirituel, la philosophie d'abord timide, soumise, naquit comme « une autre forme des vérités que la religion enseignait. Cette philosophie est donc « contemporaine de l'établissement définitif de l'ordre religieux et civil qui constitua « le moyen âge ; c'est-à-dire qu'elle apparaît sous Charlemagne, et que son point de « départ est une obéissance absolue à l'autorité de l'Eglise. >• (Jules Simon, Manuel de « philosophie.) On peut y distinguer trois époques : la première du i\' au xu' siècle :

2Gii LA CRÉATION ET LHUMANITE

Vainement le pouvoir aux serfs épouvantés

Retire sans pudeur chartes et libertés'- :

La nuit, la sombre nuit peut, étendant ses voiles.

Nous faire traverser deux siècles sans étoiles '^i

La royauté pourra sous le même niveau

Des nobles, des manants ranger l'obscur troupeau'* :

Voici qu'à l'horizon je vois poindre l'aurore

Du jour éblouissant qui nous éclaire encore!

la philosopliie y est entièrement subordonnée à la théologie avee Aleuin, Jean Scot Erigène, saint Anselme, Pierre Lombard. Sur la fin de cette période éclata la fameuse querelle des Réalistes et des Nominalistes avec Roscelin et Guillaume de Champeaux. Abeilard prend part à la lutte et y apporte des idées nouvelles (voir plus haut notes 6, 7 et 9) ; mais la victoire reste définitivement aux Réalistes. — La deuxième période comprend le nm" et le xiv° siècle : la philosophie, incorporée à la théologie, devient presque son égale : l'influence aristotélique y domine; c'est l'époque où enseignèrent et écrivirent Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Duns Scot. — La troisième et dernière époque de la Scholastique s'étend de la fin du xiv' siècle jusqu'à la fin du xv". Elle disparaît au commencement du xvi» siècle avec le moyen âge cl la naissance de l'esprit moderne.

Voir Douillet, Dict. histoi'iquc, et surtout Cousin, Hist. de la philosophie.

12. « Louis VI et ses successeurs secondèrent partout la révolution communale, qui i( leur assurait des alliés contre les seigneurs féodaux... Cette politique habile qui mon- (I trait ainsi les rois comme les protecteurs du peuple, des bourgeois, de ceux qui « seront plus tard le tiers état, donna à la royauté une force immense. Elle prévalut c( presque toujours sous les rois de la race dite des Capétiens directs, c'est-à-dire jusce qu'à l'avènement des Valois avec Philippe VI (1328). Mais, à cette époque, la royauté , « éblouie de sa grandeur, commença à manquer de tact et de discernement : elle semi< bla ne plus se préoccuper que d'uneehose, se faire admirer et envier àforce de magni- <i ficence et de luxe... La grande préoccupation pour le roi et pour les seigneurs fut de « se procurer de l'argent, et, pour y arriver, on rançonna, on opprima le peuple de <i toutes façons. » (Lavallée, Rist. des Français, tome II, sect. i. chap. i.)

13. « Toute la période qui s'étend de Philippe VI à Louis XII (1320-1498), vue en « elle-même, est un temps sans caractère, un temps où la confusion va croissant, sans Cl qu'on en aperçoive les causes ; temps de mouvements sans direction, d'agitation sans u résultats : royauté, noblesse, bourgeoisie, clergé, tous les éléments de l'ordre social « semblent tourner dans le même cercle, également incapables de progrès et de repos. « On fait des tentatives de tout genre, toutes échouent. On tente d'asseoir les gouver- « nements, de fonder les libertés publiques, on tente même des réformes religieuses : c< rien ne se fait, rien n'aboutit. Si jamais le genre humain a paru voué à une destinée Il agitée et pourtant stationnaire, à un travail sans relâche et pourtant stérile, c'est du « XIV» au xvi" siècle que telle est la physionomie de sa condition et de son histoire... »

Gdizot, Civilisation en Europe, leçon 8».

14. « A la fin du xv' sicile, la royauté, comme disait François 1°', s'était mise hors i( de pages. La féodalité, en effet, avait moins perdu en terres qu'en autorité. Là où « les seigneurs avaient conservé leurs fiefs, ils avaient été dépouillés de leurs privilèges, i< et ils ne gardaient plus de leur ancienne indépendance que quelques droits de jus- « tice et de vasselage. Neuf parlements, à Aix, Bordeaux, Dijon, Grenoble, Paris, « Rennes, Rouen, Toulouse et dans la principauté de Dombes, étaient comme autant « de centres d'attraction monarchique... Il n'y avait plus de château fort qui pût résis- » ter, plus de troupe féodale qui osât tenir les champs contre la bannière du roi... Il L'administration dont les Valois avaient ainsi couvert la France pénétrait donc

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