CHAPITRE YI
La lîeuaissaiice. — Guttenihorg, Ciari:Ato[)b« Colomb, Galilée. — Mouveiiiont littéraire, philosophique et artistique au .wi" siècle. — La Réforme. — Luther et Calviu — Guerres de religion. — Le chancelier de l'Hôpital et le parti politique. — Henri IV et 1 edit de Nantes.
Un avenir fécond s'ouvre à rhumanité.
Salut à toi! salut, ô sublime clarté»!
Renaissance S salut! toi qui, par la science, Nous annonces enfin l'iieure de délivrance !
à présent partout ot purtoiit ;iu?si faisait respecter la paix du roi... Los seigneurs féodaux qui, il y a trois siècles, étaient tout, maintenant n'étaient plus que la 7wblcsse de France, c'est-à-dire un des trois ordres de la nation. Des deus autres, le clergé avait été mis par le concordat de 1516 dans la dépendance absolue du roi; le troisième ou tiers état ne comptait pas encore... Son attitude était encore humble et résignée. Content d'avoir l'ordre, il ne demandait plus l'ancienne liberté communale, trop orageuse et dépensière, et pas encore la liberté moderne, qui ne devait venir qu'après l'éf/alit('.
« Vikjalité, c'est le legs qu'il était réservé au gouvernement royal de faire à la France, parce que, en jK'sunf sur tous, il nivellera tout. »
DuBDv, Atlns fie la Franrc.
1. « L'aimable mot de Renaissance ne rappelle aux amis du beau que l'avènement d'un art nouveau et le libre essor de la fantaisie. Pour l'érudit, c'est la rénovation des études do l'antiquité; pour les légistes. le jour qui commence à luire sur le discordant chaos de nos vieilles coutumes... Est-ce tout? à travers les fumées d'une théologie batailleuse, l'Orlando, les arabesques de Raphaël, les ondines de Jean Goujon, amusent le caprice du monde. Trois esprits fort différents, l'artiste, le prêtre et le sceptique, s'accorderaient volontiers à croire que tel est le résultat défmitif de ce grand siècle. Le que sais-je? de Montiigne, c'est tout ce qu'y voyait Pascal: et Bossuet, dans cette pensée, écrivit ses Variation.'!.
« Ainsi ce colossal effort d'une révolution, si complexe, si vaste, si laborieuse, n'eût enfanté que le néant'? Une si immense volonté fût restée sans résultat? Quoi déplus décourageant pour la pensée humaine ?
<( Ces esprits trop prévenus ont seulement oublié deux choses, petites en effet, qui appartiennent à cet âge plus qu'à tous, ses prédécesseurs : la découverte du monde, la découverte de l'homme.
« Le xvi' siècle, dans sa grande et légitime extension, va de Colomb à Copernic. de Copernic à Galilée, de la découverte de la Terre à celle du Ciel. « L'homme s'y est retrouvé lui-même. Pendant que Vésale et Servet lui ont révélé la vie, par Luther et par Calvin, par Dumoulin et par Cujas, par Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Cervantes, il s'est pénétré dans son système moral. 11 a sondé les bases profondes de sa nature. Il a commencé à s'asseoir dans la justice et dans la raison. Les douleurs ont aidé la foi, et le plus hardi de tous, Rabelais, a pu écrire au portique de son temple 'le la Volonté: « Entrez, qu'on fonde ici la foi profonde. » Profonde en effet est la base où s'appuie la nouvelle foi, quand l'antiquité
2!i8 1. A CRKATION i: T I,' III M A M T i:
L'esprit philosopliiquo entendit ton appel : Et soudain il se fit un concours solennel Où riiomnie déploya toutes ses forces vives. Oh ! qui dira jamais les formes expressives Par où se traduisit l'ardente activité De cet âge vaillant, inventif, tourmenté? Qui jamais dignement racontera l'histoire De ces hardis pionniers, héros dont la mémoirp Ne saurait s'effacer des cœurs reconnaissants? Qui pourra retracer en tableaux saisissants Leurs travaux immortels et leurs vertus exquises. Et les bienfaits vivants dus à leurs entreprises?
Guttemberg - au génie ouvre son atelier, Confie au composteur^, ce merveilleux casier,
« retrouvée se reconni^îf identique de rœur à l'àg'e moderne, lorsque l'Orient entrevu I. tend la main à notre Oeeident et que, dans le lieu, dans le temps, rom meure l'heu- I' reuse réeonriliation de la famille humaine. »
MiCHELET, Hist. de la France au xvi" siècle. Renni.isnnce, Introduction.
2. 11 y a deux inventions distinetes dans la précieuse décou\erte de l'art typographique: relie de la mobilité des caraetèrcs et relie de la fonte. La première appartient à Guttemberg (Jean), gentilhomme de Mayenoe, qui inventa les caractères mobiles et s'en servit pour la première fois à Strasbourg en 1436. La seconde est attribuée communément à Pierre Schœft'er de Gernsheim et eut lieu à Mayenre an 1452. Schifiiïer était le gendre de Jean Fust, citoyen de Mayence, avec lequel, -en UoO. Guttemberg avait fait société pour l'exploitation de sa découvei'te. Cette société ne dura pas longtemps. Elle fut rompue en 1455, et Fust se lit adjuger la presse de Guttemberg avec tout l'attirail d'imprimerie qui lui avait été hypothéqué. Cependant, (iuttemberg ayant depuis monté une presse, continua à imprimer jusqu'à sa mort, arrivée en 14B8.
Aucun livre sorti des presses de Guttemberg ne porte le nom de cet inventeur léièbre, ni la date de l'impression. Mais Fust et SchœlTer eurent soin de mettre faslueusement le leur au bas du fameux Psautier de Mayence, 1457.
Ce fut en 1470 que trois imprimeurs allemands, Ulrich Gering, Michel Friburger, Martin Crantz, fondèrent la première imprimerie qu'il y ait eue en France. Ils ttablirent leurs presses, à Paris, au collège même de la Sorbonne. On les prit d'abord pour des sorciers, et le Parlement, sur une requête des copistes qui gagnaient leur vie à transcrire les manuscrits, fit saisir et confisquer toutes les publications sorties de l'officine diabolique. Heureusement, le roi Louis XI év.iqua l'affaire à son conseil et ordonna la restituti(m. Bientôt le succès de l'entreprise en fit naître d'autres : les éditions se multiplièrent à l'infini, et ce m luvement eut pour résultat un développement prodigieux dn progrès dans les sciiMices, les lettres et les arts.
Voir KAc.nN, //isl. ,aoih:n,e.
3. Le composteur en typographie c>t l'inslrunient qui sert à lr\rr i;i Irllre, c'està-dire dans lequel l'ouvrier compusitenr arran;,'c les letties ipii il(ii\rnt servira la composition du mot.
L'instrument consiste en deux lames de fer d'égale longueur qui sont fermées à demeure à l'une de leurs extrémités par un pin carré ou talon, formant angle droit avec chacune d'elles. A l'autre extrémité se trouve une pièce mobile à coulisse, qui porte aussi un pan carre appelé Imii/iicttc. parfaitement parallèle au fulon. et que
s U C I 0 L 0 c; I E îfi")
Les letlres ol los mois, et, pur oel assemblage, (ù'ave de la pensée une éternelle image. Par lui nous retrouvons l'âme de nos aïeux Et nous la transmettons à nos derniers neveux. L'ignorance par lui sur sa base chancelle ; Le savoir aii'ermi sans lin se renouvelle; Et, devant le soleil de la publicité, Le mensonge interdit n'a plus d'autorité.
L'homme, enfin aflVanclii des basses servitudes, Contemple le Vrai seul; il en fait ses études. Toute l'antiquité se déroule à ses yeux : Il suit du monde entier le cycle lumineux. Avec Colomb sa main, qui mesure la sphère, Marque sur l'océan une nouvelle Terre Dont les flots et la nuit nous tenaient séparés. Dieu souffle son esprit : tous en sont inspirés. L'audacieux Génois, guidé par la boussole ',
l'un fixe, à Taide d'une vis de pression, en un [inint quelconque de l'instrument suivant la justificatUm indiquée, c'est-à-dire suivant la longueur qu'on veut donner aux lignes. C'est entre les deux petits pans carrés que les lettres doivent être placées.
4. Si l'imprimerie avait rapproché los hommes en facilitant 1rs coinnuinir-iiliiins de a pensée, la boussole rapprocha les mondes en ouvrant rOcean aux na\ if,'at<'urs. Ce fut à l'aide de cet instrument, depuis longtemps connu des Provençaux sous le nom de marinette, mais dont on ne saurait dire quel fut le premier inventeur (on a pourtant mis en avant le nom d'un certain Flavio Gioia d'Araalfi), que les Espagnols et les Portugais firent leurs premières découvertes : ce fut par lui et grâce ù lui qu'ils osèrent s'aventurer sur l'Océan et entreprendre ces voyages qui devaient conduire les uns aux Indes et les autres en Amérique. Au milieu du xv° siècle, la boussole était connue de toute l'Europe. « Alors seulement, dit M. Kilon, furent possibles les grandes " expéditions et les voyages de hmg cours. L'Européen, qui jadis rasait timidement les « cotes, put se laisser emporter sans crainte au souffle qui enflait les voiles de son « vaisseau. Le navigateur ne tint (ilus ses regards attachés au rivage, comme le 'I disciple ne jura plus sur la parole du maître. Les sources de la richesse furent « renouvelées en même temps que celles de la science, et l'horizon grandit aux regards i< de l'homme, aussi bien que dans sa pensée. »
Les Portugais, encouragés, secondés par l'infant <Ii>m llcnii. Irojsieino fils deJeaii I"', avaient de bonne heure tourné leurs regards du cote de» l'AIVii|ue... n Le cap Non, " borne fatale des navigateurs antiques, avait été franchi : on avait trouvé Madère <. (1412-1413). On passa encore le cap Bojador, le cap Vert; on découvrit les Açores "(1448): on franchit cette ligne redoutable où l'on croyait que l'air brûlait comme i> le feu... En 1486, Barthélemi Diaz touchait le promontoire qui borne l'Afrique au i< sud, et le nommait le cop des Tourmentes ; mais le roi Jean II, sûr dès lors de .. trouver la route des Indes, l'appela le cap do Bonne-Espérance... Enfin, sons i> Emmanuel le Fortuné, le cap fut doublé par Vasco de Gama (1407-1408), et l'heui' roux navigateur, traversant le golfe de sept cents lieues qui sépare l'Afrique ih' « l'Inde, aborda à Calicot, treize mois apiés son départ de Lisbonne. »
MicHELET, Précis d'histoire iiKnlornn.
Christophe Colomb naquit à Cènes en 1435 ou 1441 et mourut en loiiG.
" C'est ici le plus grand événement de notre globe, dont une moitié a\ait toujouis
Vers les lieux de son rêve avec espoir s'envole.
Galilée ^ en mourant, chargé d'ans et de fers, N'en proclame pas moins les lois de l'Univers. En vain par la menace un juge le détourne : Même en se soumettant il s'écrie : « Elle tourne !
été ignorée de l'autre. Tout ce qui n paru grand jusqu'ici semble disparaître devant cette espèce de création nouvelle... Colombo, frappé des entreprises des Portugais, conçut qu'on pouvait faire quelque chose de plus grand, et, par la seule inspection d'une carte de notre univers, jugea qu'il devait y en avoir un autre, et qu'on le trouverait en voguant toujours vers l'occident. Son courage fut égal à la force de son esprit, et d'autant plus grand qu'il eut à combattre les préjugés de tous les princes. Gènes, sa pairie, le traita de visionnaire... [Il fut refusé pour différents motifs dans toutes les cours de l'Europe.] Il n'espéra que dans celle d'Espagne. Ce ne fut pourtant qu'après huit ans de sollicitations que la cour d'Isabelle consentit au bien que le citoyen de Gènes voulait lui faire. La cour d'Espagne était pauvre; il fallut que le prieur Ferez et deux négociants, nommés Pinzone, avançassent 17.000 ducats pour les frais de l'armement. Colombo eut de la cour une patente, et partit enlin du port de Palos en Andalousie avec trois petits vaisseaux et un vain titre d'amiral (août 1492).
Il Des îles Canaries où il mouilla, il ne mit que trente-trois jours pour découvrir la première ile de l'Amérique (12 octobre 1492) ; et, pendant ce court trajet il eut à soutenir plus de murmures de son équipage qu'il n'avait essuyé de refus des princes de l'Europe. Cette île, située à environ raille lieues des Canaries, fut nommée San- Salvador: aussitôt il découvrit les autres îles Lucayes, Cuba et Hispaniola, nommée aujourd'hui Saint-Domingue. Ferdinand et Isabelle furent dans une singulière surprise de le voir revenir au bout de sept mois avec des Américains d'Hispaniola, des raretés du pays, et surtout de l'or qu'il leur présenta... Il repart avec une flotte de dix-sept vaisseaux (1493). Il trouve encore de nouvelles îles, les Antilles et la Jamaïque. Le doute s'était changé en admiration pour lui à son premier voyage ; mais l'admiration se tourna en envie au second... Le peuple, qui entendit que Colombo arrivait, courut au-devant de lui comme du génie tutélaire de l'Espagne ; on tira Ci)l)mbo du vaisseau; il parut, mais avec les fers aux pieds et aux mains!... Après quatre ans, on le renvoya encore dans son nouveau monde (1498). Ce fut à ce troisième voyage qu'il aperçut le continent à dix degrés de l'équateur, et qu'il vit la côte où l'on a bâti Cai'thagène... Dans un quatrième voyage, l'infortuné Colombo se vit refuser un abri dans les ports qu'il avait découverts. Il échoua sur les côtes de la Jamaïque et y resta un an dénué de tout secours ; il écrivit de là une lettre pathétique à Ferdinand et IsabeOe. Il revint en Espagne épuisé de fatigues, et la nouvelle de la mort d'Isabelle, sa protectrice, lui porta le dernier coup (1506). « La cendre de Colombo ne s'intéresse plus à la gloire qu'il eut pendant sa vie d'avoir doublé les œuvres de la création ; mais les hommes aiment à rendre justice aux morts, soit qu'ils se flattent de l'espérance qu'on la rendra mieux aux vivants, soit qu'ils aiment naturellement la vérité. Americo Vespucci, négociant florentin, jouît de la gloire de donner son nom à la moitié du globe... il prétendit avoir découvert le premier le continent. Quand il serait vrai qu'il eût fait cette découverte, la gloire n'en serait pas à lui : elle appartient incontestablement à celui qui eut le génie et le courage d'entreprendre le premier voyage. »
Voltaire, cité par Michelet, Précis de l'hist. moderne, chap. xv.
5. « Galilée, né à Pise en 15G4, mort à Florence en 1642, appliqua le premier la connaissance des mathématiques aux expériences et à la philosophie naturelle; il consolida le système de Copernic en démontrant l'immobilité du soleil au centre du
Rabelais^, et Montaigne'', et Ramus^ et Bodin" D'une foi chancelante annoncent le déclin.
« monde, découverte qui souleva cdiiIii' lui tnut le parti des doctrines nnciennes et (I pour laquelle il fut déféré à rinquisitiou et contraint d'abjurer l'hérésie du mouve- II ment de la terre. »
Lavai.lée, f/ist. des Français, tome 111, sect. v, cliap. v.
On dit qu'après avoir prononcé l'abjuration il ne put s'empêcher de dire à demivoix : « E pur si miiore ! (et pourtant elle se meut ! ) Galilée fut le véritable créateur de la philosophie expérimentale: on lui doit la découverte des lois de la pesanteur, l'invention du pendule, de la balance /ii/drostatique, du thermomètre, du compas de proportion, du télescope (IGOO).
6. François Rabelais, auteur de la vie de Garfjantua et de Pantarjruel, naquit à Chinon en 14S3 et mourut à Paris en 15o3, à l'âge de soixante-dix ans.
Il Rabelais est à la fois érudit, philosophe, publiciste," romancier, satirique, novateur « enfin dans toutes les directions de la pensée, et il dissimule l'audace de ses idées « sous l'extravagance de ses fictions. C'est une espèce de Triboulet populaire, un fou « de la société, à qui l'on permet d'avoir raison, pourvu qu'il paraisse renoncer au « sens commun, et donne ses plus grandes hardiesses comme des saillies sans consé- « quence... Alliance singulière de l'instruction et de la grossièreté : « Monstrueux « assemblage, comme dit La Bruyère (Des ouvrages de l'Esprit, chap. i), monstrueux « assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption: où il est mau- « vais, il passe bien loin au delà du pirc>, c'est le charme de la canaille; où il est « bon, il va jusqu'à l'exquis et l'excellent ; il peut être le mets des plus déli- « cats... »
Demogeot, Hist. de la littérature française.
7. Michel Montaigne naquit en Périgord en 1.533 et mourut en 1592... « Ses Essais « sont le premier et peut-être le meilleur fruit qu'ait produit en France la philosophie « morale. C'est le premier appel adressé à la société laïque et mondaine sur les graves « matières que les savants de profession avaient prétendu jusqu'alors juger à huis « clos... Il évente cent mines nouvelles, et combien difficilement éventables, dit M"° de « Gournay (préface des Essais)... Son scepticisme fécond éveille la raison de ses « contemporains... Au milieu des affirmations violentes qui prétendaient s'établir par le u fer et le feu, la seule sagesse possible était le doute... En religion, en politique, en « littérature, chacun disait : Je sais tout. Montaigne prit pour devise : Que « sais-je ? Sa réserve ne va pas pourtant jusqu'au pyrrhonisme : Montaigne n'a « jamais douté de Dieu ni de la vertu. »
Democ-.eot, Hist. de la littérature française.
8. Pierre La Ramée, dit Ramus, né en lo02, fut l'une des victimes du massacre de la Saint-Barthélémy (1572). Il est le premier qui ait osé proclamer la déchéance de la philosophie du moyen âge en attaquant Aristote, en qui elle s'était personnifiée... i< Je reconnus, dit-il, à mon grand étounement, que ni Cicéron ni Virgile n'avaient, M en écrivant, tenu compte de ÏOrganum... Dans Platon, ni règles subtiles ni arguai mentation méthodique : Socrate se contente de discuter avec bon sens ; il veut qu'on Cl examine et qu'on s'en rapporte à la raison plutôt qu'à l'autorité... Ramus se de- «1 mande s'il ne pourrait pas socratiser un peu... Ainsi la -philosophie peut marcher i< désormais avec confiance. La méthode n'est pas encore trouvée, mais ses entraves Il sont brisées. Le principe fécond est proclamé. Le guide qu'on suivra dès à présent. Il ce n'est plus l'autorité, c'est la raison. »
Demogeot, Hist. de la littérature française.
9. Bodin, avocat au Parlement de Toulouse, savant jurisconsulte, naquit à Angers en 1530 et mourut en lo96. Son principal ouvrage est son livre sur la République, c'est-à-dire sur le gouvernement, sur la constitution de l'Etat : c'est presque le prélude de l'Esprit des Lois de Montesquieu.
■172 I.A CRFIATION ET I/IIUMANITF.
Cujas '" du droit civil rcinonle à l'origine Et le fait dériver do la raison divine.
Les beaux-arls rajeunis s'émancipent aussi : Ils ont, pour se guider, Léonard de Vinci n. Cousin 12 qui des Français devint le Michel-Ange. Jean Goujon ^^ dont on sait la destinée étrange, Et tant d'autres*'^ qui tous, novateurs généreux. Prennent à l'art païen ses types vigoureux.
L'essor était parti dii fond de l'Italie : Mais à ce mouvement qui donc ne s'associe? On dirait que l'ardeur de sa vive action Communique partout la même émotion.
Elle va jusqu'au cœur de la froide Allemagne : Luther charme la foule, à sa cause la gagne*-'.
10. Jacques Cujas, né à Toulouseen 1.520, mort à Bourges en 1590, futl'élève d'André Alciat, le fameux jurisconsulte italien que François I^'' avait établi à Bourges à la tête (l'une nouvelle école de droit. « Au lieu de voir, comme les premiers glossateurs, « dans la loi romaine un tout homogène et contemporain, Cujas restitue à chaque •I partie de la législation le caractère de l'époque et des circonstances qui l'ont fait " naître. Il s'attache aux textes mutilés d'Ulpien, de Paul, de Pavinien, et parvient. « à force d'érudition, à rendre la vie à ces fragments mutilés et glacés. »
Demogeot, Hist. de la littérature fi-ançaisc.
M. Léonard de Vinci naquit à Florence en 1452, et mourut à Amboise en 1510 entre les bras du roi François 1°'', qui l'avait attiré à sa cour et l'avait comblé de bienfaits. D'autres le font mourir à Fontainebleau. Ce grand homme fut à la fois peintre, sculpteur, architecte, ingénieur, mécanicien. Sa Sainte Cène est son chef-d'œuvre. Le musée du Louvre a de lui neuf tableaux, entre autres la Vierge aux rochers, le Portrait de Charles VIJJ et la Joconde.
12. Jean Cousin naquit vers 1500 et mourut en 1590. Il est regardé comme le fondateur de l'école française. On l'a surnommé le Michel-Ange de la France, parce qu'il était très habile sculpteur en même temps que grand peintre. Il excella tout aussi bien dans la peinture sur verre que dans la peinture à l'huile. Son principal ouvrage est son grand tableau du Jugement universel.
13. Jean Goujon est, à vrai dire, le restaurateur de la sculpture en France. Il naquit à Paris en 1520, se forma en France en prenant les anciens pour modèles. 11 mérita d'être a\)i)e\é le Phidias français et le Corrége de la sculpture. Il fut atteint d'un coup d'arquebuse, le jour de la Saint-Barthélémy (1572), tandis qu'il travaillait sur un échafaudage aux décorations du vieux Louvre. Son chef-d'œuvre est la fontaine dea Innocents à Paris. On admire au Louvre sa Diane et son buste de Coligny.
14. Nous citerons encore parmi les artistes de cette brillante époque : Germain Pilon, dont on admire les mausolées de François I" et de Henri II à Saint-Denis, et les trois Grâces; Pierre Lescot, qui bâtit une partie du Louvre; Philibert Delorme, l'architecte du pavillon central des Tuileries ; Bullant, l'architecte du château d'Ecouen, etc., etc.
15. Martin Luther naquit en 1483 à Eisleben (Sase) et mourut en 1546. Après avoir étudié à Eisenach, il entra dans l'école des augustins d'Erfurth en 1505 et devint professeur à l'université de Wittemberg. Envoyé (1510-1511) à Rome pour les affaires de sa congrégation, il assista aux magnificences de la papauté, et fut scandalisé de ce qu'il appelait les fêtes idolâtres de la nouvelle Babylone. De retour en Allemagne, il s'éleva contre la vente des indulgences, affermées jiar le pape Léon X à l'archevêque de
SOCIOLO{iIR 2?;j
Et de respril humain, contre la Pap.auté,
Sur le libre examen'" fonde la dignité.
En France Jean Calvin, Zwiugle" dans rilelvétie,
Réclament mêmes droits et même garantie.
Mayoi\re, Alljc-rt de Bnuidoljourfr, et ciilin, opposant doctrine à dofai-inc, lançant anatlu'inr «outic anathènio, il brûla lo 10 déconibri; lo20, sur la place publique do Witti-inlii r^r, la bulle du pape Léon X, avec les décrétales de ses prédécesseurs, le Corps de diuit ranon et la Somme île saint Thomas d'Aquin.
Après cet acte audacieux, l'électeur de Saxe, son partisan, le lit enlever et le tint enfermé au château de Wartbourg. C'est laque Luther, échappant à toutes les i-echerches de ses ennemis, put, pendant neuf mois, remuer l'Allemagne et l'Europe par ses écrits. « Ses pamphlets théologiques, dit Michelet {Précis de l'histoire moderne), imprimés c< aussitôt que dictés, pénétraient dans les provinces les plus reculées : on les lisait le « soir dans les familles, et le prédicateur invisible était entendu de tout l'Empire. « Jamais écrivain n'avait si vivement sympathisé avec le peuple. Ses violences, ses « bouffonneries, ses apostrophes aux puissants du monde, aux évêques, au pape, au n roi d'Angleterre, qu'il traitait avec un maijnifique mépris d'eux et de Satan, charr< niaient, enflammaient l'Allemagno, et la paVtie burlesque de ces drames populaires c< n'en rendait l'effet que plus sûr... C'est la Parole, disait-il lui-même, qui, pendant « que je dormais tranquillement et que je buvais ma bière avec mon cher « Mélanchton, a tellement ébranlé la papauté que jamais prince ni empereur n'en a fait « autant. »
16. « Luther opposa à l'infaillibilité des papes ou des conciles l'autorité de la Bible, « et il voulut que cette autorité remplaçât la foi. Mais le chemin était ouvert à « Vexamen ; tout tombait sous l'empire de la discussion et du raisonnement, l'édiQce <. social était ébranlé dans sa base : lu foi n'était plus, h'examen, puissance perpé- « tuellement envahissante, qui regarde, scrute, analyse, dissèque tout, allait mettte en « discussion et les abus de l'Église, et l'Église elle-même, et l'Évangile, et tous les « pouvoirs et toutes les idées, tiares, couronnes, droits des rois et des prêtres, science « morale, politique, philosophie, l'homme et Dieu !... [En réalité ce mouvement] était « bien moins réformateur que révolutionnaire, moins religieux que social ; c'était l'in- « surrection de l'esprit humain contre l'autorité absolue et le plus grand pas que l'hu- « manité dut faire entre l'établissement du christianisme et la révolution française: K fait inévitable et indépendant de la question des indulgences; car, depuis un siècle « surtout, la pensée humaine avait marché, pendant que le gouvernement de la pensée « était resté stationnaire... Luther avait, en ail'ranchissant l'intelligence, mis en pré- « sence les deux grands principes qui remuent le monde... la foi, depuis quatorze « siècles victorieuse; l'examen, (|ui nous gouverne aujourd'hui. »
Lavallée, Ilist. des Français, Unm'. II, sect. iv, chap. iv.
17. Le réformateur français fut Jean Cauvin, qui latinisa son nom suivant l'usage des lettrés et se fit appeler Cahùnus ou Calvin. Né à Noyon en 1309, il mourut à Genève en 1364. Cahiii formula les doctrines des réformés de France dans son livre de l'Institution chrétienne qu'il dédia à François I"'', le l" aoiàt 1333, livre écrit avec un talent incomparable par un jeune homme de vingt-six ans, et dont, en particulier, la dédicace peut être considérée comme un chef-d'œuvre d'éloquence. Calvin se retira à Genève et essaya de faire de cette ville la Home du protestantisme. Plus hardi et plus logique que Luther, « il poussa à l'extrême, dit M. Demogeot, les principes de saint « Augustin sur la prédestination, et se fît un Dieu impitoyable, plus cruel que le destin « antique; car ce Dieu crée volontairement le mal. Il crée les hommes pour sauver le « petit nombre et damner le grand, sans que les prédestinés de l'enfer puissent réagir « contre leur destinée, car ils n'ont point le libre arbitre... C'est la religion de la « haine entée sur la loi d'amour, sur l'Evangile, comme une plante empoisonnée qui
Les esprits et les cœurs s'enflamment à la fois : Ni Rome, ni cleigé, ni conciles, ni rois Ne peuvent étouffer cette ardeur turbulente ; Plus on la contrarie et plus sa force augmente. Est-ce foi convaincue, ou haine, ou faux transport'"? On ne se connaît plus : c'est une guerre à mort^o, Une guerre où l'on voit, sous des drapeaux contraires, Les voisins, les amis, les parents et les frères
« s'cnlare aux rameaux de l'arbre de vie. Quelquo antipatliique que fût cette doctrine (I au bon sens du peuple français, elle prospéra pourtant en France aux dépens du « luthéranisme et absorba tout le mouvement de la réforme. » (Voir, plus loin, la note 27 de ce même chapitre. Voir aussi la note 28.)
Zwingle (Ulrich) naquit en 1484 en Suisse. Curé de Zurich en 1518, il attaqua en chaire le luxe et les abus do la cour de Rome, et finit par ne plus prêcher que l'Évangile. Contrairement à Luther, il niait la présence réelle dans l'Eucharistie. Il différait aussi de Calvin, en ce qu'il admettait le libre arbitre. II périt à la bataille de Cappel en 1531.
18. « Les premières assemblées des réformés qui eurent lieu en France se tinrent à Paris, rue Saint-Jacques, en 1540 : bientôt elles se multiplièrent. Les bîichers n'y faisaient rien ; c'était pour le peuple une trop grande douceur d'entendre la parole
i< de Dieu dans sa langue... En 1550, il n'y avait qu'une église réformée en Fi'ance; en 1561, il y en eut plus de deux mille. Quelquefois ils s'assemblaient en plein champ au nombre de huit à dix mille personnes; le ministre montait sur une charci rette ou sur des arbres amoncelés ; le peuple se plaçait sous le vent pour mieux « recueillir la parole, et ensuite, tous ensemble, hommes, femmes et enfants, enton- « naient des psaumes. Ceux qui avaient des armes veillaient à l'entour, la main sur « l'épée... Ils ne s'en tinrent pas longtemps à ces assemblées. Non moins intolérants « que leurs persécuteurs, ils voulurent exterminer ce qu'ils appelaient l'idolâtrie. Ils i( commencèrent à renverser les autels, à brûleries tableaux, à démolir les églises. Dès « 1561, ils sommèrent le roi de France d'abattre les images de .lésus-Christ et des « saints. Michelet, Précis de l'Histoire moderne.
19. Nous ne pouvons pas faire ici le récit, mémo succinct, des guerres de religion ; ce ne serait rien moins que toute l'histoire de Charles-Quint et de l'Allemagne ; de Philippe II et de l'Espagne; de Henri VIII, de Marie Tudor, d'Elisabeth et de l'Angleterre; de François I"", de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III et de la France, y compris les Pays-Bas, durant tout le xvi» siècle. Nous ferons remarquer seulement qu'en France ces guerres, dites de religion, furent de véritables guerres civiles, qui ensanglantèrent le pays depuis 1560 jusqu'à la promulgation de l'édit de Nantes (avril 1595). Qu'on se rappelle la conspiration et les pendaisons d'Arabnise, le massacre de Vassy, l'assassinat de François de Guise, le meurtre de Coligny et l'épouvantable égorgement de la Saint-Barthélémy... « De tous côtés, dit Michelet, les partis « s'assemblaient avec un farouche enthousiasme. Dans ces premières armées, ni jeu de « hasard, ni blasphème, ni débauche : les prières se faisaient en commun le matin et « le soir. Mais sous cette sainteté extérieure les cœurs n'en étaient pas moins cruels. « Montluc, gouverneur de Guienne, parcourait sa province avec des bourreaux : On « pouvait cognoistre, dit-il lui-même dans ses Mémoires, par où il était passé, car (c par les arbres, sur les chemins, on en trouvait les enseignes... Dans le Dauphiné, « c'était un protestant, le baron des Adrets, qui précipitait ses prisonniers du haut « d'une tour sur la pointe des piques de ses soldats, n Si telle était la fureur au début, comment s'étonner que l'exaspération de la lutte ait amené les meurtres, les assassinats et les massacres indiqués plus haut .'
Se chercher, se braver el, d'un glaive sanfïlant, Au nom du Dieu de paix, se (ranspercer le tianc.
Comment s'arrêteront ces luttes fratricides? Qui saura désarmer lant de bras homicides? Qui saura dans ces cœurs, où boul la passion, Faire entrer les conseils de la froide raison?
Entendez, écoutez ! Mal^iré le bruit des armes, Malgré des flots de sang, et le deuil, et les larmes, Il s'élève des voix qui, sans émotion.
Des vœux pratiques, vrais, rendent l'expression. C'est toi qui le premier, noble La Roëtie^o, Osas dire : « Le tout vaut plus que la partie : « Levez-vous! tous contr 'un! C'est votre làcbeté « Qui de vos oppresseurs soutient l'iniquité.
« Meames les bœufs sous le poids dujonq r/eignent'-',
« Et les oiseaulx dans la cage se plair/nent! « Et vous supporteriez sans plainte tant de maux ! « Vous seriez moins hardis que de vils animaux ! « Soyez donc résolus : dites-vous : « Je suis libre! » « Et chacun libre et fier désormais pourra vivre. « Ce roi que vous craignez, ce colosse d'orgueil, « De sa base ébranlé fondra dans le cercueil'-. »
20. « Etienne La Boëtie naquit à Sarlat en 1530 et mourut en 1563, conseiller au parlement de Bordeaux. Il avait à peine di\-liuit ans lorsqu'il écrivit ces pages énergiques qui ont immortalisé son nom {Le coutr'im. nu traité de la servitude volontaire), non moins que l'amitié de Mimtaigne qui l'appelle le plus grand homme du siècle. Montaigne dit aussi, à propos de ce traité de la servitude volontaire, que ce n'est que le cri d'une éloquente indignation dans la bouche d'un garçon de seize ans qui eîlt mieiux aimé être né à Venise qu'A Sarlnt:... qu'il l'écrivit par manière d'essai en sa première jeunesse à l'honneur de la liberté contre les tyrans. Eh bien ! à cet égard nous pensons que Montaigne se trompe. Ce n'était pas dans la pensée de ce noble et candide adolescent un exercice d'école, mais un manifeste sérieux, non pas contre la tyrannie en général, mais contre le tyran du jour, au nom duquel la Guyenne venait d'être ensanglantée. C'est bien ce prince [Henri II], amateur de tournois, esclave de Diane de Poitu'rs, qu'il désigne et qu'il veut atteindre dans le passage qu'on va lire : « 0 mon Dieu! que peut estrecela? Comment disonsnous que cela s'appelle? quel malheur est cestuy-là? ou quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, veoir un nombre infîny, non pas obéir, mais servir, non pas estre gouvernez, mais tyrannysez, n'ayant ny biens, ny parens, ny enfans, ny leur vie même qui soit à eux? Souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautez non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare... mais d'un seul; non pas d'un Hercules, ny d'un Samson, mais" d'un seul hommeau, et souvent le plus lasche et féminin de la nation ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre frinmHl(3ttc. »
<( L'œuvre de La Boctie est donc sérieuse. »
Gerdzez, Hist.do la littérature française, tome I. page 410.