‹ La création et l'humanité; poème en trois parties avec citations, notes et éclaircissements divers. Par J. ArbelotChapitre 79 sur 88 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Émancipation des esprits dès le commencemnnt du xvin" siècle. — L'esprit nouveau crée une langue nouvelle. — Voltaire. — Diderot et l'EncT/rlopêdie. — Les hontes de la cour. — Le? r'xcès de la critique. — Mouvement philosophique non seulement en France, mais dans l'Europe entière. — La littérature devient lnutc jioléniique. — Progrès général des esprits.

Louis Quatorze meurt, et le trône s'affaisse, L'autorité fléchit, et la contrainte cesse* :

enfant les dix sermons connus sous le titre de Petit Carême. II entra à l'Académie française en 1719. On a de lui ce7it sermons, dont les plus remarquables sont, indépendamment du Petit Carême, ceux qu'il prononça sur le /jrfîï nombre des Elu.';, sui» VAimiàne, sur la Mo7't du Pécheur, sur la Passion de Jésus-Christ. Il nous reste encore de lui des Oraiions funî-bres, entre autres celle de Louis XIV, des Panér/yriques, des Discours synodaux. « Comme sermonuaire, Massillon s'appuie plus sur la « morale que sur le dogme et sur la tradition : c'est moins un apôtre qui enseigne, ou (1 un Père de l'Eglise qui commande, qu'un phiiosopho chrétien qui analyse les pasci sions pour les combattre, et s'insinue dans les cœurs pour les convaincre et les (( toucher: c'est, suivant l'expression de La Harpe, le Racine de la chaire. »

Cil. Leiiak-.de, Cours de rhétorique. Notice.

20. La chaire de Bossuet était comme un tribunal du haut duquel il parlait aux rois, à la cour, aux grands de ce monde comme un juge suprême : « Mon dis- « cours, dont vous vous croyez les juges, vous jugera au dernier jour, et si vous n'en « sortez plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables... Odieux do chair et de sanc, II ô dieux de poussière, vous mourrez comme des hommes, et toute votre grandeur II tombera par terre... » Dans un autre passage, il décrit « cette femme vaine et « ambitieuse, qui traîne dans ses ornements la subsistance d'une infinité de familles « et porte en un petit fil autour de son col des patrimoines entiers. »

Bourdaloue attaque l'hérédité des emplois dans l'intérêt même des héritiers incapables. Il veut que les riches, par l'abandon de leur superflu, rétablissent une sorte d'égalité avec les pauvres.

Qui n'a lu la lettre de Fénelon à Louis XIV sur l'état de la France en 1004? Qui ne connaît le tableau que La Bruyère fait du peuple des campagnes dans son chapitre de l'Homme? Il faut lire enfin le sermon de Jlassillon sur l'aumône et presque tous les sermons du Petit-Carême, et l'on se convaincra que nulle part les historiens et les moralistes n'ont fait éclater d'une manière plus saisissante les misères du juniple et les abus du pouvoir.

1. Louis XIV mourut le l"'' septembre 171."). Le lendemain de sa mort, le Parlement.

10 LA C.RKATION ET I/IICMAMTE

D'audacieux {nuiipliIcLs, loul à coup mis au jour, Font voir qiu- \f iisprcl est perdu sans retour. Jls dénoncent le mal, indiquent le remède- : A la soumission l'exigence succède, Et la langue, naguère au ton si mesuré, N'est bientôt plus qu'un glaive au tranchant acéré. Vive 3, ardente, agressive, elle éclate en Voltaire*

qui, durant tout son règne, n'avait pour ainsi dire pas donné signe de vie, cassa son testament et proclama régent le duc d'Orléans. Et le peuple, dit-on, couvrit de boue le cercueil du grand roi.

2. « La Bruyère avait dit: « Un homme né chrétien et Français se trouve contraint « dans la satire. » Ce n'était pas seulement la satire qui se sentait à l'étroit [à la « (in du xvn° siècle] entre la religion et la monarchie. La pensée tout entière com- « mençait à s'agiter dans ces bornes augustes qu'elle ne devait pas tarder à franchir. « Descartes avait \\n^>' h- piemissus de l'indépendance, et ses principes, plus forts « que ses prud.ni - i.-,iws, devaient entraîner bien loin ses audacieux héritiers. « Un esprit de lil» rti' sunni.iit de tous les points. En Hollande, un homme d'une (1 immense érudition, d une étonnante facilite, Bayle, se déclarait le champion du « pyrrhonisme et préludait à YEiicyclojiédie aussi bien par l'esprit que par la forme « de ses travaux. L'Angleterre accomplissait sa révolution, et tenait en réserve les « germes de la nôtre, que le génie impatient de Voltaire allait bientôt lui emprunter. II En France même, la tradition sceptique, la voix de Rabelais et de Montaigne, étouffée « en apparence par l'harmonieux concert des écrivains religieux de la grande époque, i< s'était apaisée, mais non pas éteinte... A la cour même, à la vraie cour de Versailles, « que de vices païens s'impatientaient du masque de la décence, surtout quand le « règne de madame de Maintenon les eut comprimés encore davantage sous des 11 apparences hypocrites? Tout cela fermentait sourdement au-dessous de la société 11 officielle et régulière... On sentait que la fin du règne était la fin d'une société, u C'était aussi la fin d'une littérature. Ce flux d'idées qui monte va briser, en s'y « précipitant, les formes régulières du grand siècle. La poésie va pour un temps u s'envoler au ciel avec la foi : la prose com.pensera par des qualités nouvelles la 11 majesté tranquille ou la grâce régulière qu'elle va perdre. »

Demogeot, Hist. de la littérature française, chap. xxxvi.

3. 11 La prose [au xvui" siècle], dit M. Demogeot, désirmais légère, brillante, acérée, II deviendra une arme, cumme la littérature une puissance. La philosophie du dix- « huitième siècle, c'est la révolution française dans le domaine de la pensée. "

4. François-iVIarie Arouet, qui prit plus tard le nom de Voltaire, naquit à Paris en 1694 et mourut en 1778. Après de brillantes études chez les jésuites du lycée Louis-le-Grand, il s'essaya dans l'étude du droit ; mais un goût irrésistible l'entraîna dans la carrière des lettres. En 1718, à vingt-deux ans, il fit jouer son Œdipe. Réfugié en -Angleterre quelques années après, il en rapporta la Henriade achevée, et publia successivement une foule d'ouvrages qui mirent le sceau à sa réputation. Il donna au théâtre Zaïre, la Mort de César, Alzire, Mahomet, Mérope, etc.; en même temps paraissaient V Histoire de Charles XII. le Siècle de Louis XIV et l'Essai sur les mœurs. En 1750, il se rendit à la cour de Frédéric II, roi de Prusse, il n'y resta que trois ans. Brouillé avec son royal protecteur, il se retira au château de Ferney sur la frontière suisse, n De nouveaux travaux en tous genres, sa prodigieuse correspondance « ne firent qu'accroître son influence sur l'opinion. Malheureusement, il abusa de K cette influence : emporte par les ardeurs de la polémique, il attaqua avec le même K acharnement le fanatisme et les vérités religieuses ; défenseur courageux et éloquent <i de l'humanité, il méconnut les bienfaits que le christianisme avait apportés à l'hu-

SOCini.OGIK of,î

(Àimnie l'airain vilnant (jiii jfUe un cri do iiiierro. El la guerre est partout : la pruerre. c'est le mot ! D'Holbach, Helvétius, d'Alembert, Diderot Forgent, battent le fer dans VEncyrhpvdh-. L'arme prend dans leurs mains une l'oice iiuiuïe. Elle attaque le Roi, la Religion, Dieu '^, Et la Loi, dont pourtant, ô sage Montesquieu". Tu places devant nous une image si belle

» manitô, el, i-n pl.iifl.inl l.i Ciiuso de la jnslicc c\ do lu toU'i-ami', il lui ani\:i de se » montrer intolérant et injuste. A (]uatre-vinf>:t-qualrc ans il fit un voyage à Paris, « où l'attendait sa dernière ovation ; il y mourut le 20 mai 1778. »

(;h. LmAiGUE, Cours de rhétorique. Notice. 5. « Rassembler dans un vaste ouvrage toutes les ennnaissanres humaines; juger le « passé au point de vue de la science moderne: lier ensemble par la confraternité i> d'un même travail les talents les plus divers et les plus brillants, on former un II fai.sceau formidable qui put briser toutes les résistances des anciennes opinions, « telle fut la pensée qui inspira l'Encyclopédie (Eyxj/Aio;. circulaire: rM^iia, éduea- « tien). L'esprit général qui devait l'animer, était celui du .wiu" siècle lui-même; la « haine ou le dédain du passé, l'éloignement des doctrines spiritualistes. une prédilec- « tion marquée pour les idées dont les sens et l'expérience semblaient être la source, Il pour les arts, pour les sciences, pour l'industrie. La forme du livre devait se i< prêter au défaut d'ensemble, à l'absence d'unité qui no jiouvait manquer de carac- « tériser une telle œuvre inspirée par do tels piiiiiiprs. l/Enri/rliipf/ic fut un dic- « tionnaire. »

Les principaux écrivains qui y travaillèrent furent: Diderot, né à Langres en 1713, mort en 1784. On peut dire de lui qu'il fut le chef de cette colossale entreprise et son inspirateur; — d'Alembert, né à Paris en 1717, mort en 1783: géomètre illustre, savant de premier ordre, écrivain exact, élégant et fin, c'est lui qui est l'auteur de Y Introduction de l'Encyclopédie ; — Helvétius, élégant fermier général, né à Paris en 1715, mort en 1771, l'auteur du fAvre de l'Esprit, d'après lequel l'homme ne diSere de la brute que par la conformation de ses organes, et la vertu n'est que l'égn'isme sagement entendu; — le baron d'Holbach, né en 1723 dans le Palatinat, mort en 1780; on le surnommait le maître d'/iotd de la philosophie; il publia sous le nom de Mirabaud un livre sous le titre de Si/stème de la Nature, qui est le code le plus complet de l'athéisme et le dernier mot de la philosophie sensualiste.

G. I' Les premiers coups des philosophes avaient été dirigés contre la religion : ils « ne tardèrent pas à attaquer la royauté : le principe d'autorité fut ébranlé sous ses « deux formes, et Voltaire dépassé dans toutes ses violences... D'Holbach et ses « collaborateurs confondirent dans leurs invectives le despotisme monarchique avec la « puissance sacerdotale. Jusqu'alors le mot d'ordre jihilosophique .avait été : Plux Il de prêtres! On disait maintenant: iSi prêtres, ni mis absolus. »

Demogeot, Hisl. de la littérature française, chap. xxwm, passim.

7. Charles Secondât, baron de Montesquieu, naquit à La Brêdc en 1689 et mourut le 10 février 1755. 11 était, à vingt-sept ans, président à mortier au Parlement de Bordeaux. En 1721, il publia son premier ouvrage, les Lettres persanes, où le grave magistrat, dans mille portraits brillants et moqueurs, fait la critique de la société au xvni" siècle. Il vendit sa charge de bonne heure pour ne s'occuper que d'études historiques et philosophiques. En 1728, il fut reçu membre de l'Académie française, et se mit à voyager chez les différentes nations de l'Europe. II séjourna deux ans en .Angleterre, et, au retour, retiré dans son ch;deau de La Brède, il publia, en 1734. ses Considérations sur les causes de la f/randeur et de la décadence des Ho)nains, et finalement,

Qu'on croit voir en ses traits la Justice ("ternelle.

Dénonçons hautement ce qu'ils ont d'excessif; Mais tenons compte aussi du régime oppressif Sous lequel — ô pudeur! — une cour en déjnence De l'avilissement affichait l'impudence^.

0 France! pouvais-tu sans indig-nalion " Laisser monter le flot de la corruption ? Pouvais-tu tolérer la luhrique luxure D'un vieillard dégradé, d'un roi contre nature, Qui, du trône faisant un ignoble tréteau, Y mettait près de lui des femmes du ruisseau *"?

Le dégoût, le mépris engendrent la colère. Qui donc s'étonnerait du rire de Voltaire, Rire amer, violent, cruel, exagéré.

Rire que Némésis semble avoir inspiré?

Loin de moi d'applaudir au sarcasme, à l'injure, Ou de m'associer à qui de l'imposture

on 1748, son grand ouvrage de l'Esprit des luis. Aux yeux de Montesquieu, la loi n'est plus le fruit de la volonté arbitraire soit d'un homme, soit d'une nation : « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les ^'apports nécessaires qui « dcricent de la nature des choses, et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois, la « divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois. »

« 8. Le successeur de Louis XIV, Louis XV, qui régna de 171a à 177-i, « ne regarda « plus le pouvoir que comme le droit de satisfaire les plus lionteuses passions. Sur i< ses traces et à son exemple, les courtisans se jetèrent dans les plus honteux débor- .< déments. Jusqu'où ne devaient pas aller la licence et la corruption, quand on vit " le petit-fils de Henri IV et de Louis XIV livrer, par lettres de cachet, à qui était u assez puissant ou assez riche pour en acheter la fortune, la liberté et l'honneur des « familles ; un prince qui achetait pour son Parc-aux-Cerfs les enfants du peuple ; « qui dépensait cent millions à ses débauches, et, pour les regagner, agiotait sur les ic blés, spéculait sur la famine, disant dans son cynisme égoïste : La monarchie « vivra bien autant que moi. »

9. « Alors deux partis se firent dans la société française : d'un côté, les anciennes « puissances, le roi, le clergé, la noblesse ; de l'autre, la puissance nouvelle, la bour- « gpoisie, tète du tiers état ; c'est-à-dire les premières, insouciantes et rieuses, ne « faisant de la vie qu'une longue fête ; la seconde, occupée, grave et réfléchie. « Au-dessus d'elle, celle-ci ne voyait que honte et corruption : un roi, qui dégradait « comme à plaisir la royauté, et qui ruinait les finances, non plus, comme Louis XIV, « en de grandes et glorieuses entreprises, mais pour couvrir d'or le vice et la bassesse « de ses maitressos et de ses courtisans. »

Duiiuv, Atlas de la France, observ. générales sur le xvii° et le xvni° siècle.

iû. La première maîtresse en titre fut la duchesse de Chàteauroux ; après elle, ce fut madame de Pompadour, la fille de Poisson, boucher de Paris, mariée à un financier véreux, Lenorniand d'Etiolés : en dernier lieu, vint la Dubarry, une prostituée, sortie d'un tripot que tenait un escroc du nom de Dubarry.

Le roi de Prusse, Frédéric II, avait marqué l'ordre de succession do ces maîtresses royales : ainsi, la duchesse de Chàteauroux était Cotillon I ; la marquise de Pompadour, Cotillon II, et la Dubarry, Cotillon III. Etait-il possible d'infliger un outrage plus sanglant au roi, auteur do ces infamies scandaleuses, et à la nation qui les sup portait?

sncinLO(iiK • SOS

Kinprunle, poiii' liiller, les dards l'iiipoisoniiés,

A qui porte des eoups par rhoiinour condamnés.

Je l'éprouve et tlétris la grossière invective,

Les inspirations de la muse lascive,

Les travestissements malpropres, odieux,

Qui soulèvent le co^ur et l'ont baisser les yeux ;

Oui, je bais, Je honnis liinpiii' lil)eilinai,''e,

0 Jeanne! qui souilla la noltlc ci cliast»; image "l

Et je n'excuse pas la rage d"impiét('!

Oîi se porta Tesprit de ce siècle agité.

Mais je sais que la guerre entasse les ruines; Je sais que dans le feu des guerres intestines. Alors que l'ennemi, c'est vous, c'est moi, c'est nous. Les partis opposés n'épargnent pas leurs coups. Quiconque est sur les rangs aspire à la victoire. Et, qu'il se trompe ou non, il prétend à la gloire. N'ayons donc pas égard à Voltaire, à Rousseau '- : Il ne faut voir ici que le bi'illant flambeau,

11. K On sait trop, et on vouilniit i^uvoir l'ouliliiM-, (Hio la Hmiriiulc n'est pas la seule épopée de Voltaire; la seconde, on n'ose la nommer, même poiii- la llétrir. Comment se fait-il qu'un poète, qu'un Français ait osé prendre le ton liadin de l'Arioste, en y mêlant le cynisme d'Apulée, à propos de la chaste héroïne dont rinterventiori merveilleuse a délivré la France? Ni le libertinage de l'esprit, ni l'irréligion du siècle ne peuvent expliquer cet attentat; ces goûts dépravés auraient pu se satisfaire autrement. Il a fallu, par surcroît, que cette sainte mémoire eût été négligée et que l'ingratitude nation;\le eut comme enseveli le miracle de notre affranchissement. La responsabdité est donc partagée. Que la France ait un long poème obscène, c'est un malheur et une tache ; mais que ce poème travestisse et souille la plus belle page de nos annales, c'est le châtiment d'une coupable indifférence. Certes, si la France avait dignement honore Jeanne d'Arc, la muse lascive de Voltaire aurait pa^é outre, en baissant les yeux. »

(Gerdzez, Hist. de la littérature française, t. Il, liv. il, chap. ni, p. 410 et 411.)

12. « Jean-Jacques Rousseau, né à Genève en ITli, mnrt en 1778, ne débuta dans la carrière des lettres qu'à trente-sept ans. L'Acatlémic de Dijon avait proposé cette question : Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les nueurs ? Plein de haine contre la société corrompue de son siècle, Rousseau n'hésita pas à prendre parti contre les arts : il soutint son paradoxe avec talent et fut couronne (1750)... Au discours sur les sciences succéda le Discours sur l'inégalité des conditions, nouveau plaidoyer en faveur de l'état sauvage contre la civilisation. Puis, il publia la Nouvelle Héloïse, roman mêle de sophisnies et d'éloquentes protestations contre le matérialisme de son époque ; le Contrat social, manifeste hardi qui jiroclame le principe de l'égalité absolue, et l'Emile, traité d'éducation où les idées les plus saines s'allient aux tiiéories les plus impraticables... Aux ouvrages que nous avons cités, il faut ajouter des A'/,„,„r< ,1e botanique, un Dictionnaire de musif/iie, le Devin du village, la Leth-r ,i ,l' .\ ImiJjert sur les specfacZes, une volumineuse

: Correspondance, et enfin ses Lnnfessuina, document plein d'intérêt pour qui veut étudier à fond l'imagination ardente et la sensibilité excessive de cet homme extraordinaire.

« Rousseau a été cité avec raison comme un des maîtres en l'art d'écrire. Sa

4 LA (;i;i:atio-N et i/hi;manite

Qui sur l'Europe (jiiLière, ;illentive et ravie. Répand le vif éclat de la philosophie.

Que nous enseigne-t-on? quel est le fondement Sur qui doit reposer le futur monument? Ne nous arrêtons pas à la seule apparence ; Voyons le but cherché : d'où vient cette intluence Qu'exerce tout à coup, en face du pouvoir, L'esprit qui, si longtemps, n'avait pas su vouloir.

Ah! certes, ce n'est plus le doute méthodi([ue : C'est l'affirmation vigoureuse, énergique, Des droits que la Raison donne à l'Humanité ; C'est le droit d'examen, et c'est la volonté De dire, d'imprimer, au nom de la science, Ce (ju'on veut, ce qu'on sent, en un mot, ce qu'on pense.

Les lettres*^ qui n'étaient qu'un jeu, qu'un ornement. Une distraction, un divertissement.

Réglant l'opinion dont leur pensée est l'âme, Concourent au progrès que le peuple réclame. Il se fait un travail d'émancipation Où s'annonce déjà la révolutions^.

langue, tour à tour sévère et didactique, ou véhémente et colorée, se prête avec un égal bonheur aux démonstrations les plus abstraites de la philosophie et aux mouvements les plus passionnés de l'éloquence. Dans ses ouvrages de polémique, on peut lui reprocher un peu d'enflure et de déclamation; mais, quand il s'inspire des charmes de la retraite et drs ij-uml-; ^pci l:i( les de la nature, sa parole a un abandon, une grâce, une simplicilr, ipn .lin mphI I iiii-i;;ination et pénètrent le cœur. Aussi, a-t-on pu dire de lui qui-, s;iii^ c.-mt iI.m i iiv en prose, il fut le plus grand poète du xvni° siècle. » (Ch. Leuaigue, Cours de rhétorique. Notice sur Rousseau.) 13. « Les lettres, considérées jusqu'alors comme l'ornement et la décoration de la société, commencèrent à en devenir l'âme : on vit des écrivains disserter sur les gouvernements et les peuples, sonder les fondements chancelants du pouvoir et établir les principes qu'ils voulaient lui donner pour base... Les lettres tinrent lieu à la France des institutions qu'elle n'avait pas encore. <>

Deuogeot, Hist. de la littérature française, chap. xxxvii.

1 i. « La nation, jusque-là, n'avait eu du génie que pour le service et les plaisirs

du monarque ; elle en eut alors pour son propre usage et s'en servit à examiner ses

intérêts. L'esprit humain passe incessamment d'un objet à un autre. Du théâtre,

: de la chaire religieuse et funèbre, le génie français se porta vers les sciences morales

1 et politiques ; et alors tout fut changé. Qu'on se figure, pendant un siècle entier, les

■ usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une autorité usée ; les parlo-

; ments poursuivant le clergé, le clergé poursuivant les parlements ; ceux-ci contes-

t tant l'autorité de la cour ; la cour, insouciante et tranquille au sein de cette lutte,

( dévorant la substance des peuples au milieu des plus grands désordres ; la nation

' enrichie et éveillée, assistant à ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les

( autres, privée de toute action politique, dogmatisant avec audace et ignorance,

( parce qu'elle était réduite à des théories, aspirant surtout à recouvrer son rang

( en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour reprendre une place que la

' faiblesse de ses maîtres lui avait fait perdre: tel fut le xvni° siècle. »

Thiehs, IJist. de lu Révolution française, t. I, liv. I, p. 6.

Le souffle impétueux renverse les barrières : Sur l'aile du ironie il franchit les frontières, Et dans la vieille Europe il entraîne à la fois Les peuples, le clergé, la noblesse et les rois **.

Frédéric "^ et Joseph '' lui livrent l'Allemagne, Pombal le Portugal i**, et d'Aranda l'Espagne*^;

13. La liinsiic l'I ros|irit do l;i France i''t.iieiit ji.irtoiit : partout so pptroavaii'iit ses idées... .< Ellos .'taiiMit dan^ IVradiMiiio (l.> Borlin, rlit Villomain, h la coin- de Catlii- « rine II, dans les conseils de Josi'jih II : elles n'étaient pas senicmcnt matière do « goût et de littérature, elles iidliiaient sur les «rouvernemonts; elles transformaient « l'esprit des sociétés, k Milan, sous la conquête autriihienne, elles dirigeaient l'ad- « ministration éclairée, bienfaisante, du comte de Firmian ; à Naples, elles suscitaient « des réformateurs et des philanthropes, comme Filaiigieri, des libres et cyniques « penseurs, comme Galiani ; en Espagne, dans ce pays de tenace routine et d'obé- « dience monacale, elles formaient trois ministres réformateurs, le courageux d'Aranda, « qui vainquit les jésuites sur leur territoire de prédilection, le sage et savant Canipo- « Manès, et même Florida Blanca. En F'ortugal, ces mêmes idées françaises, poussées « à l'excès par un esprit violent, apôtre de la philosophie comme Ximénès l'avait été « de la foi, produisaient les résultats les plus étranges ; le marquis de Pombal éteignait « les bûchers de l'inquisition pour les hérétiques, et les rallumait pour les prêtres ; « il faisait traduire Voltaire et Diderot, et mettait les plus rigoureuses entraves sur la « poste et la presse. »

16. Frédéric II, roi de Prusse (1740-) 780), qui s'est placé au premier ran^ parmi les grands capitaines, et dont les victoires firent du petit royaume prussien l'une des plus fortes .puissances de l'Europe, eut le goût le plus vif pour la philosophie et la littérature. Le français était sa langue de prédilection. 11 fut en intimité et en correspondance avec d'Âlembert, Maupertuis, Diilerot, Voltaire. 11 les appela à sa cour. Maupertuis fut nommé président de l'Académie de Berlin. Vollairc fixa aussi momentanément sa résidence dans cette ville {17,ï0) et devint le chambellan dit roi avec vingt mille francs de pension. Mais les deux amis se brouillèrent bientôt, et Voltaire fut obligé de quitter en toute hâte les Etats prussiens.

Frédéric a laissé plusieurs ouvrages tant en vers qu'en prose, tous écrits en français.

17. Joseph 11, fils et sncce>senr de l'impératrice d'Allemagne Mario-Thérèse, fut associé à l'empire en 1763, à la mort de son i)ère, François de Lorraine; mais ce ne fut qu'à la mort de Marie-Thérèse (1780), qui! exerça réellement le pouvoir. Joseph II fut l'ami des innovations et l'on peut dire qu'il adopta les idées des philosophes français, avec lesquels il fut, lui aussi, en relations constantes. Un des actes les plus célèbres de Joseph II, c'est VÉiUt 'le toUrancc, qu'il donna le 13 octobre 1781, et par lequel les églises grecque et protestante de son empire obtinrent le libre exercice de leur culte, et tous les chrétiens furent déclarés cqau.r trii droit... Ce prince publia aussi un Edit qui, en changeant la nature de l'impôt territorial, avait pour objet principal l'affranchissement des paysans, l'abolition des dîmes, des corvées et en général de tous les droits seigiieiuMaux.

18. Le marquis de Pombal fut pendant vingt-sept ans le ministre jsrincipal de Joseph l", roi de Portugal (1730-1773). Partisan résolu des idées philosophiques des encyclopédistes, il nourrissait une liaine violente contre les nobles et contre les jésuites. Il obtint du pape contre la congrégation un décret de réforme (1737) ; et, en 1758, l'ayant impliquée dans un complot qui ne tendait à rien moins qu'à faire périr le roi, il l'expulsa du Portugal (1750) et du Brésil (1760).

10. Le comte d'Aranda, ministre de Charles III, roi d'Espagne, président du conseil de Castille en 176G, ambassadeur en France et enfin premier ministre jusqu'en 1702,

Et la Sémiramis de renipire du Nord 20 Applaudit elle-même à ce brillant etfort. On ne soupçonnait pas que c'était là l'aurore U'un soleil dont l'ardeur n'est pas éteinte encore : On ne soupçonnait pas qu'un Jour, ô Liberté! Ton iront, ton noble front serait ensanglanté. Les cœurs émus, charmés de ton premier sourire, Se portaient au-devant de ton aimable empire. Kntliousiasme, élan, forte conviction, Tout de l'esprit nouveau secondait l'action. La masse, Jusqu'alors insensible, ij^norante, Entendit retentir la voix de la toui'mente. Et, loin d'en avoir peur, l'appela de ses vœux. L'avenir lui promet un rôle glorieux :

Elle a, par le travail, obtenu la richesse; Elle veut des honneurs sentir aussi l'ivresse; Mais c'est en pratiquant les vertus, le devoir, Qu'elle entend mériter d'exercer le pouvoir. Noble émulation, mâle initiative!

Kien ne se soustrait plus à sa pensée active -'.

était imbu des idées nouvelles. Il lut le principal instrument île lu ruine de l'ordre des jésuites en Espagne. C'est lui (|ui obtint leur abolition du pape Clément XI"V en 1773.

-20. Catherine II, après la mort de son époux, le czar Pierre III, qu'elle est soupçonnée d'avoir fait périr après l'avoir renver.sé du trône, ré^na de 176^ à 17Pt). Ses conquêtes sur les Turcs, auxquels elle enleva la Crimée; sur les Polonais, dont elle démembra le pays de concert avec Marie-Thérèse et Frédéric II ; l'ordre qu'elle fit régner dans son vaste empire, l'activité qu'elle imprimai l'agriculture et à l'industrie et les encouragements qu'elle donna aux lettres, aux sciences et aux arts, lui valurent le surnom glorieux de Sémiramis du Nord. C'est à elle que faisait allusion la flatterie de Voltaire dans ce vers fameux :

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.

Catherine était en correspondance avec Voltaire, avec Diderot, avec d'Alembert f| tous les encyclopédistes. On a conservé sa correspondance avec le philosophe de Ferney.

Catherine fut une grande princesse; mais, comme femme,* elle souilla sa vie paj- sa dissolution.

21. « Que de théories, de systèmes, de rêves J mais aussi que de découvertes! quel « désir de mieux ! Quelle investigation en tous genres ! quels progrès en astronomie « avec Lacaille, Lalande, Cassini, Chappe, Legentil, Pingre ; en botanique avec « Adanson et les deux Jussieu : en mathématiques avec d'Alembert, Clairaut, Coni( dorcet ! Quel magnifique monument élevé à l'histoire naturelle par Buffon (ce génie « égal en majesté à la nature — majestati naturx par ingenium, inscription de ia u statue de ce grand homme dans le cabinet du roi), qui découvrait la géologie et " créait la zoologie ! Jamais la science n'avait été si populaire, si pratique, en accord " si parfait avec les lettres. Aussi jamais les lettres n'avaient pris un caractère plus " positif et ne s'étaient mieux mises en contact avec la société... Les idées entraient

On (Usuelle sur Iniit, sur les gouvernements,

Sur les lois, sur les nuj'.urs : et les événements

Provoqués, suscités, commentés par la presse,

IJo SCS ambitions démontrent la justesse.

Un trouble impatient domine les esprits ;

F^e peuple prend les faits tels qu'ils lui sont décrits :

Le passé, le présent lui sont en détiance ;

Privilèges, abus, caprices, violence,

Le cortège odieux des mille exactions

Que transforment en lois les institutions,

Tout le rouage enfin de la vieille machine.

Ébranlé, secoué, de plus en plus décline.

De l'approche des temps les signes sont nondu'eux--.

« Jeunes gens, dit Voltaire, ah 1 vous êtes heureux !

« Je meurs, et vous serez témoins de belles choses! »

Le spectacle, en elfet, des luttes grandioses,

Lui mort, bientôt partout à la France est donné.

« dans le monde réel, rexaminaicnt, le jugeaient, le sommaient de se régler suivant « leurs lois : le droit prétendait dominer le fait ; les doctrines étaient des événements ; ■( mais aussi l'esprit de discussion se mêlait à tout ; le caractère frondeur de la nation " prenait un air de gravité menacaiiti'. ■>

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