ORIGINE DES LANGUES
624. — Un grand nombre de savants ont passé leur vie a faire des recherches sur l’origine des langages. Les uns ont pris des racines des langues modernes pour les attribuer aux langues mortes ; d’autres ont voulu que le chaldéen, ou l’indou, ou le sanscrit, ou l’hébreu, aient été la langue primitive, sans cependant que l’une ou l'autre de ces anciennes langues ait emporté la balance.
Nous remarquons, entre tous, un savant infatigable, Court de Gebelin, et son bel ouvrage intitulé le Monde primitif, qui cependant méritait un autre titre, car son objet paraît être essentiellement de rechercher l’origine des langues; en effet, les trois quarts de l’ouvrage sont consacrés à des détails trèsintéressants sur les grammaires, les dictionnaires, et les étymologies des langues anciennes.
Cet estimable auteur est d'opinion que « toutes les lan- « gués déposent hautement qu'elles descendent toutes d’une « seule » (1). Il est convaincu qu’il n’y avait qu’une langue primitive de laquelle naquirent toutes les autres; il cherche le lieu de son origine sans le découvrir; et il se demande si l’homme végéta longtemps abandonné à lui-même, confondu avec la foule des animaux, ou s’il a reçu le premier germe de la création pour marcher rapidement dans la perfection.
625. — Notre opinion ne s’accorde pas avec celle de Court de Gebelin à l’endroit de la descendance des langues, qui seraient issues d’une seule langue, mère de toutes les autres. Au contraire, nous allons démontrer l’impossibilité de justiiier une telle supposition.
626. — L’enfant qui naît, dès qu’il paraît au monde, fait un cri, hom ou oua, qui est le même dans tous les pays, en Europe comme en Amérique , comme en Afrique , comme en Asie ou en Australie. L’expression de ce cri provient du
(1) Monde primitif, l. I, page 8t.
sentiment de douleur qu’éprouve l’enfant ou du besoin de manger.
627. — Supposons qui; le père et la mère ne sachent pas parler, et qu’il n’y ait aucun habitant aulour d’eux, l'enfant fie pourra certainement pas apprendre à parler; mais ils continueront de se regarder mutuellement ; il s’ensuivra bientôt un langage, d’abord des yeux entre la mère et l’enfant, et ensuite de signes.
Lorsque l’enfant, grandissant, montrera avec le doigt un arbre, il émettra un son de voix, il articulera un mot qui signifiera l’objet montré. Ainsi l'arbre sera nommé pour toujours avec le mot qui aura été prononcé; l’enfant fera de même pour désigner un animal et tout autre objet qu’il verra autour de lui.
628. — C’est ainsi que les membres de cette famille primitive se formeront un langage suffisant pour s’entendre entre eux, et les enfants qui naîtront successivement dans celte famille, trouvant déjà un certain nombre d’expressions acquises, en ajouteront d’autres à leur tour, à mesure que le besoin leur en fournira l’occasion. Il en résultera qu’après deux ou trois générations, cette famille, déjà nombreuse, aura son langage particulier; de là le premier progrès de l’intelligence.
629. — Admettons que cette famille soit née en Asie; mais il s’en trouvera mille autres qui seront nées en même temps en Amérique, en Afrique, en Europe et sur des îles quelconques.
Toutes étant donc dans des circonstances identiques, chacune forme son langage spécial ; car, pour chacune, ce langage est une nécessité que lui fait comprendre le simple houa ou oua, qu’a prononcé l’enfant en naissant. Ce cri a suffi à l’homme pour savoir que sa langue est déliée et destinée à son service. Il en use donc et crée ses expressions ; le temps et la pensée se chargeront de les perfectionner.
0IUGINF. DES LANGUES.
630. — Lorsque la multiplication des hommes eut engagé les familles à voyager pour s’étendre sur cette belle terre qui les entourait, certains membres de ces familles, en arrivant à dix ou vingt lieues de distance des limites qu’ils n’avaient jamais franchies auparavant, auront été très-étonnés de voir pour la première fois des hommes semblables à eux-mêmes , vivant dans des conditions pareilles, s'exprimant dans une langue issue de leur instinct et améliorée par l’intelligence.
Naturellement, la première chose qu’on aura faite en se rencontrant aura été de s’adresser la parole; mais sans doute on ne se sera compris ni d’un côté ni de l’autre.
631. — Cependant on se rapproche; l’un désigne du doigt l’objet qu’il nomme, l’autre le comprend et indique à son tour le nom qu’il avait donné à ce même objet (1) ; et ces familles voisines, finissant par adopter l’un ou l’autre nom, forment des séries de mots exprimant les objets les plus nécessaires à la vie. De là le langage parlé par un grand nombre de familles, qui s’uniront pour composer une nation.
Yoilà certainement de quelle manière se sont formés des milliers de langages et de dialectes tout autour du globe; et chez les nations dans le sein desquelles il est né des hommes d’une plus grande intelligence, la langue a été plus enrichie, plus améliorée par leurs soins.
11 s’est trouvé bien souvent que le même objet a été, par hasard, désigné par la même expression chez plusieurs peuples, mais prononcée différemment.
632- — La prononciation a été dans tous les temps et elle est encore aujourd'hui bien plus variée que l’expression ou le mot même : on peut s’entendre par sentiment, on peut se comprendre par le fait, mais on ne peut pas s’expliquer;
(I) C’est ainsi que nous avons nous-même expérimenté avec les sauvages, en Amérique.
ss
l'anglais, l'allemand, le hollandais, ont des mots qu’on écrit presque identiquement, mais qu’on prononce d’une manière tout à fait différente dans l’une et l’autre langue ; bien plus, il y a de nos jours, dans le même pays, chez les mêmes nations, des hommes parlant la même langue, qui ne secomprennent pas ; cela vient de l’accent avec lequel on prononce le même mot, et cet accent est très-différent dans la bouche d’un homme né dans le midi, ou dans celle de l’homme qui est né dans le nord d’un pays, chez une même nation.