CHAPITRE XXXVII
L'Homme civilisé.
Sommaire. — Age d’or; causes d'altération , 642. — Nouveaux désordres; la civilisation, 643. — Impuissance de la civilisation, 644- — Ses effets dans l’Amérique, 645. — Conduite abominable des conquérants, 646. — Docilité des indigènes; l’Incas Atahualpa, 647. — Croyances religieuses de ces peuples , 648. — Le Guesa , 649. — Formation des peuplades sauvages , 650. — Destruction et misère de ces peuples , 651. — Corruption des conquérants eux-mémes, 652. — Trait de fanatisme ; le nouvel Omar, 653.
642- — L’histoire nous enseigne qu’au temps des patriarches régnait l’âge d’or, ainsi nommé parce qu’alors brillaient dans tout leur éclat la pureté des mœurs, le respect de la famille pour son chef, la sobriété des hommes, le culte sincère de la religion ; chacun alors remplissait son devoir avec bonheur.
Pourquoi a-t-on altéré ce type magnifique de l’existence humaine?
La tradition veut que cette altération ait été inattendue, et qu’elle soit le fait de la forfanterie de l’homme qui, abusant de ses facultés, s’est jeté dans le vice; le vice l’a porté à la convoitise, aux désordres, à l’envie de posséder le bien d’autrui, à la soif de l’ambition; tous ces crimes s’accumulant ont attiré la colère de Dieu, qui, pour punir le genre humain, a voulu l’anéantir complètement par le déluge, universel.
643. — En effet, depuis cette catastrophe, la taille des hommes s’est raccourcie ainsi que la durée de leur vie, ce qui indique l’apparition d’une race nouvelle.
Mais si les premiers descendants de Noé montrent des mœurs et sont en possession d’un bonheur encore en harmo-
l’homme civilisé.
nie avec le bien-être approchant de celui de l’âge d’or, pourquoi, peu de temps après, commençons-nous à voir de nouveau reparaître des désordres? Et ces désordres poussent bientôt l'homme à exercer les plus grandes cruautés, comme si un principe de malignité avait eu pour mission de pervertir encore le genre humain ; comme si l’intelligence, au lieu de contribuer à l’ordre admirable de la nature, eût été chargée de s’y opposer, de le combattre; et cependant elle en pouvait remarquer les merveilleux résultats, et même elle les admirait.
L’intelligence humaine fut tellement frappée de la beauté et de la perfection des œuvres de la nature, que, se proposant d’assimiler, autant qu’il lui serait possible, ses propres œuvres à ce perfectionnement, l’homme a fondé, pour y parvenir, le système de la culture de l’esprit, en donnant à ce système, mis en pratique, le nom de Civilisation.
644. — La civilisation a-t-elle réellement augmenté le bien-être de l’humanité? A-t-elle produit les bienfaits que semble promettre son nom?
Il est encore permis d’en douter; car, en prenant seulement les faits des temps modernes, l’histoire nous dit qu’en l’année 115 de notre ère (1), « les Juifs de Cyrène, dont André était « le chef, font mourir près de 200,000 Grecs et Romains; « ils en mangent le3 entrailles, se couvrant de la peau de « ceux qu’ils avaient tués, et commettant plusieurs autres « cruautés.
« L’année suivante, ces mêmes Juifs font une incursion « en Égypte, dont ils mettent en fuite les habitants; ceux-ci « vont à Alexandrie, où ils massacrent tous les Juifs. Pen- « dant ce temps-là, les Juifs parcourent l’Égypte, et mettent « tout à feu et à sang. Ils se soulèvent aussi en Chypre, ren-
tl) Chronologie ancienne et moderne, page 272.
« versent la ville de Salamine, et font périr plus de 250,000 « personnes.
« Les massacres de cette année font plus d’un million de « victimes. »
A une époque plus récente, les hommes les plus puissants dans le pays le plus riche et le plus civilisé, l’Espagne, avaient élevé un tribunal, celui de l’inquisition, qui faisait brûler vivants les hommes qui avaient des opinions politiques ou religieuses différentes des leurs.
Et ces atrocités se commettaient au nom du Dieu miséricordieux et passaient pour un hommage à sa bonté, à sa justice !
Enfin, de nos jours, dans le centre de l’Europe, l'égarement est allé si loin, que des hommes se disant civilisés ont cherché à faire prévaloir la doctrine que la propriété est le vol! c’est-à-dire que ce qu’une honnête famille, à force d’épargne, aurait amassé pour l’éducation de ses enfants, serait un vol !
645. — Si l’égarement de l’intelligence ou de la civilisation nous offre de tels exemples en Europe, en Asie et en Afrique, dans l’ancien monde enfin, voyons ce que l’Amérique, le monde nouveau où nous sommes allés dans le désir, disions-nous, de civiliser, voyons ce que ces peuples, suivant nous jusqu’alors sauvages, ont gagné à notre civilisation.
Depuis la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, en 1492, les grands civilisateurs ont été Fernand Cortez, Pizarro, etc. Ils ont trouvé, comme nous l’avons déjà dit, dans le Mexique, dans le Pérou, et sur toutes les îles, ou dans les continents, de nombreuses populations très-riches, très-aisées, constituées en royaumes, en républiques, etc.
Ces sauvages étaient loin d’avoir les beaux habits des Espagnols, c’est vrai; les armes à feu leur étaient inconnues; l’effet de ces machines meurtrières les a étonnés, stupéfiés; ils se sont mis à genoux en voyant la flamme et le coup mor-
l'homme civilisé.
tel porté par un fusil; car, comme ils adoraient le soleil, ils croyaient que c’était leur Dieu qui avait mis la foudre dans les mains de ces étrangers.
Ils se sont soumis comme des agneaux à une poignée d’hommes prétendus civilisateurs.
646. — Quelle page honorable l’histoire aurait pu enregistrer, si ces civilisateurs eussent réellement saisi cette belle occasion au prolit de la vraie civilisation ! Comme il aurait été facile d’amener ces peuples à la véritable vertu, disposés qu’ils étaient à la plus complète soumission!
Mais Cortez, Pizarro, et tous leurs successeurs, n’ont pensé qu’à prendre l’or qui abondait dans les mains des Américains, lesquels ne connaissaient pas la valeur de ce métal ; et, non contents de prendre tout l’or qu’ils pouvaient trouver, et de recevoir celui que les Américains leur donnaient volontairement, ces civilisateurs les mettaient à la torture et les massacraient dans l’espoir d’en recevoir encore davantage (1).
Et pendant trois siècles les Espagnols envoyaient de l’Amémérique, à la mère patrie, des vaisseaux chargés d’or et d’objets précieux, enlevés à ces pauvres habitants primitifs, en même temps qu’ils les dépouillaient chez eux de leurs propriétés, de leurs terres et de leur pays.
Un exemple que nous tirons entre mille suffira pour donner une idée de la cruauté des civilisateurs et de la mansuétude des Américains indigènes.