I.’ HOMME CIVILISÉ
pas leur faute, à eux, s’ils n’avaient pas adoré le Sauveur jusqu’à ce moment; ils ne le connaissaient pas; ils n’avaient jamais entendu parler de lui; ils adoraient le soleil et les étoiles avec toute l’expansion de leurs cœurs profondément religieux ; ils faisaient des sacrifices et des prières, et ils pratiquaient la vertu.
On nous dira qu’ils immolaient des victimes humaines; certainement c’était horrible, mais à leurs yeux c’était Dieu qui le voulait, car leurs prêtres le disaient ; les prêtres étant considérés comme les représentants de Dieu sur la terre, le peuple obéissait à leurs prescriptions avec toute la foi possible; et ces sacrifices inhumains entraient à tel point dans la foi religieuse de ce peuple, que les victimes elles-mêmes s’y prêtaient de bonne volonté, et s’offraient spontanément pour aller un moment plus tôt jouir des délices du paradis, à côté du Dieu tout-puissant, ainsi que les prêtres l’assuraient.
Ces sacrifices étaient les grandes fêtes de la nation, on las préparait de longue main; on dirigeait ainsi le tluide moral du peuple vers le côté religieux, pour le distraire de la politique; ce qui prouve que les prêtres, qui en même temps gouvernaient le pays, étaient des hommes de talent.
649. — Un fait prouvera ce que nous avançons : il a été rapporté aussi parM. deHumboldt. Sous l’empire des Muyzcas, pour célébrer un cycle solaire de 15 années, on immolait un enfant de 15 ans, qu’on désignait sous le nom de Guesa. c’est-à-dire errant. Ce sacrifice était indiqué au peuple comme un moyen de racheter ses péchés commis depuis 15 ans, et d’obtenir le pardon du Seigneur. Cet enfant venait toujours d’une bonne famille; il était donné volontairement par les parents dès l’âge de 5 ans; jusqu’à 10 ans, il était enfermé et élevé dans le temple. Personne alors ne pouvait le voir ; mais de 10 à 15 ans, le Guesa devait se promener dans les lieux qqe Bochica avait parcourus et illustrés par ses mi-
racles; puis, à l’expiration de la 15' année, on le conduisait vers la colonne, espèce de gnomon destiné à mesurer les ombres solsticiales et le passage du soleil par le zénith. Les prêtres ou xeques suivaient la victime. Masqués comme les prêtres d’Égypte, ils représentaient, ceux-ci Bochica, le Dieu à trois têtes, comme le Trimourti indien; ceux-là. Chia, la femme de Bochica ; d’autres, Famagota, symbole du mal, avec un œil, quatre oreilles et une longue queue. Quand cette procession allégorique était arrivée à la colonne, on y liait la victime, et à l’instant même une nuée de flèches venaient la frapper. Sou cœur, arraché tout de suite, était offert à Bochica, le roi soleil ; puis son sang était recueilli dans les vases sacrés.
Il faut dire que parmi les sacrifices humains de ces peuples se trouvaient ceux des prisonniers de guerre, immolés dans un but de vengeance ; mais la même abomination avait lieu dans les Indes orientales, et sous les yeux mêmes des Anglais, à une époque bien plus récente. De plus, on continuait, en Asie, à voir le spectacle des épouses des rois et des prêtres, s’immolant volontairement, à la mort de leurs maris, pour les rejoindre sans retard dans le monde des trépassés, où ils pouvaient avoir besoin d’elles.
Ces usages de la plus haute antiquité se sont trouvés répandus en Asie, en Afrique, aussi bien qu’en Amérique.
650. — Les indigènes américains avaient profondément le sentiment religieux ; aussi tout le peuple s’est promptement converti à la parole des prêtres catholiques.
Mais ces pauvres Américains, après s’être convertis à la nouvelle religion, ne se virent pas moins enlever leur or et leur bien, leurs femmes et leur pays; ils durent, en grande partie, devenir les domestiques de ces conquérants, et apprirent dans cetle vie d’esclavage les vices et la débauche dont leurs maîtres leur donnaient l’exemple.
Un très-grand nombre d'entre eux ne purent longtemps
l’homme civilisé.
souffrir une pareille existence; ils préférèrent emporter leurs consciences pures au milieu des bois, loin des côtes et des ennemis de leurs mœurs et de leurs lois primitives. Dispersés dans les forêts de l’intérieur de l'Amérique, ils commencèrent une vie pénible. Leur position était bien changée. Privés de toutes leurs ressources antérieures, loin des centres de leur commerce, sans temples et sans maisons, ils sont redevenus des sauvages ; les générations successives, de plus en plus habituées à. la vie des forêts, plus endurcies par l’habitude des peines et des privations, sentirent s’accroître leur haine contre les hommes étrangers ; n’ayant d’autre souvenir que les outrages reçus par leurs pères, ils jurèrent d’en tirer une éclatante vengeance, et, dans toute occasion, ils ne manquèrent pas de l’exercer.
C’est ainsi que, pendant deux ou trois siècles, le centre de l’Amérique du Sud et du Nord a vu augmenter le nombre des sauvages; de là des actes continuels Je cruauté, et la guerre d’extermination apportée et suivie contre eux par les Européens.
65i. — Plus tard, l’émigration européenne se multiplia considérablement sur toutes les côtes nord et sud de l’Amérique, et cette nouvelle population, portant des armes à feu, fit la chasse aux sauvages, qui n’avaient que des javelots et des bâtons pour se défendre.
Le carnage continua constamment. On tua les trois quarts de ces pauvres êtres; on prit leur pays partout, du nord au sud, et ceux qui restent encore, en fort petit nombre, sont concentrés et vivent retirés à côté des bêtes féroces.
Si quelques-uns de ces malheureux tentèrent de se rapprocher des envahisseurs, ils furent forcés de rester à une certaine distance ; tout au plus on daigna les appeler des Indiens , et on leur fit la grâce de leur acheter le lait ou les peaux , ou le miel, qu’ils présentaient. Ce petit commerce, tout à l’avantage des envahisseurs, a servi encore pour corrompre le ca-
ractère des Indiens, et depuis lors ils sont devenus plus astucieux et plus dangereux.
Voilà le tableau des bienfaits portés aux indigènes primitifs de l’Amérique par la civilisation européenne.
652. — Mais si celte lutte déplorable a presque exterminé la race originelle des Américains, du moins les conquérants en ont-ils profité?
L’Espagne a été la première à s’emparer du centre et du sud de l’Amérique. Les richesses énormes qu’elle 6n a retirées ont produit la corruption du gouvernement et porté la mollesse au sein du peuple espagnol. Les cruautés que l’Espagne a exercées en vue de maintenir sa domination ont fini par lui faire perdre sa conquête, et elle reste aujourd’hui plus pauvre qu’elle n’était avant Ferdinand et Isabelle, qui s’étaient approprié le Nouveau-Monde.
C’est le châtiment naturel de la justice de Dieu.
L’Angleterre a éprouvé le même sort dans l’Amérique du Nord, et par les mêmes raisons elle a perdu les États-Unis.
Si l’Angleterre, alors pauvre, est devenue plus riche que l’Espagne, elle le doit à son industrie, car le nord de l’Amérique ne pouvait pas lui donner autant d’or que le sud en offrait à l’Espagne; mais la décadence qu’amène la corruption unie à la mollesse, vice qu’inflige ce métal aux nations comme aux individus qui le possèdent, est réservée à l’Angleterre pour un jour qui n’est pas bien éloigné , car elle agit en ce moment dans les Indes orientales comme l’a fait l’Espagne dans le sud de l’Amérique.
653. — Nous terminerons ce chapitre relatif à la civilisation par un des derniers faits arrivés aux derniers moments de la domination espagnole en Amérique. C’était en 1818, lorsque le général Morillo faisait les derniers efforts pour abattre la révolution des indigènes.
Après les revers d’un côté et de l’autre, et dans les inter-
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valles de la victoire, toutes les fois que les Espagnols reprenaient une ville que, plus tard, ils devaient de nouveau évacuer à leur tour, ils exerçaient les plus dures vengeances et les plus cruelfes exécutions contre tous les individus suspects et surtout contre les hommes de talent.
Il y avait, à ce moment, plusieurs personnages instruits et qui se livraient avec une grande persévérance à l’étude des sciences. Ces hommes étaient l’espoir du pays; on comptait sur leur savoir pour l’éducation scientifique de la prochaine génération. Parmi ces hommes vraiment célèbres se trouvaient le chimiste Cabal et les botanistes Caldaz et Lozano.
L’infatigable Caldaz, qui avait été utile aussi à M. de Humboldt, était à la fois géologue, minéralogiste et astronome; ses recherches sur la formation des races américaines auraient donné de très-curieux et précieux renseignements; ses écrits étaient nombreux, mais tous en manuscrit; il se réservait de les faire imprimer en Europe, ou de faire venir des presses en Amérique après son travail de rédaction; mais, hélas! un vandale de la pire espèce devait enlever à la postérité ces précieux trésors.
En 1817, le général Morillo, au nom du gouvernement espagnol, avait reconquis pour un instant la Nouvelle-Grenade. Son entrée à Santa-Fé de Bogota fut le signal d’exécutions sanglantes; il immola plus de six cents personnes, parmi lesquelles surtout il lit comprendre les hommes de talent. Et ce ne fut pas assez pour ce barbare exécrable : il fit rechercher tous les livres et tous les manuscrits pour donner sur la place publique le spectacle d’un grand incendie. Lorsqu’on se présenta chez Caldaz pour prendre ses papiers, il dit : « Prenez « ma vie, mais laissez ces manuscrits; ce sont des trésors « pour le genre humain; c’est le travail de toute ma vie; il « y a des choses, des découvertes qu'on ne retrouvera jamais « si vous détruise* mes écrits. Pour l’amour de Dieu, sauvez « ces papiers ! porlez-les, si vous voulez, feu roi d’Espagne,
« quoiqu’ils appartiennent à mon pays; mieux vaut que ce « trésor soit au pouvoir d’un ennemi que d’être détruit: la « postérité vous sera reconnaissante. »
Caldaz ne s'était jamais occupé que de science, et, par conséquent, il aurait dû être respecté par le général espagnol, au nom de la civilisation et de la justice; mais ce barbare, aussi stupide que féroce, ordonna l’exécutiou de Caldaz sur la place publique même, au moment de la destruction de ses propres ouvrages. On avait employé douze charetles pour transporter tous ses manuscrits et ses livres, qui furent ainsi consumés par le feu.