‹ La crémation et ses bienfaits; son histoire chez tous les peuplesChapitre 11 sur 40 · LA CREMATION CHEZ LES ROMAINS · texte numérisé non relu

LA CREMATION CHEZ LES ROMAINS

Plus de six cents ans avant la fondation de Rome, les Celtes ou Gaulois, franchissant les Alpes, s'étaient établis en Italie, apportant avec eux la crémation. D'autres tribus ou peuplades qui avaient elles-mêmes ce mode de sépulture, avaient dû les précéder dans ce pays.

On a prétendu, néanmoins, que les Romains avaient emprunté aux Grecs l'usage du bûcher. La grande conformité, on pourrait dire presque, l'identité des rites funéraires de ces deux peuples, a donné lieu à cette opinion; mais il ne faut pas oublier qu'il existait entre tous

les peuples de l'Italie des liens de parenté et, que les Latins et les Grecs, notamment, parlaient deux dialectes de la môme langue. 11 est donc naturel de penser que ces peuples ont apporté, les uns et les autres, de la patrie commune, le mode funéraire qui caractérisait la race tout entière, ce qui n'exclut pas les emprunts rituels qu'ils ont pu se faire dans la suite.

Virgile donne pour ancêtres aux Romains, une colonie de troyens. Enée avait certainement, d'après cette hypothèse, apporté la crémation, si elle n'était pas encore connue chez les Latins. Nous savons, d'autre part, que sous le règne de Numa, elles'environnait d'un luxe dont ce roilégislateur s'était inquiété, ce qui tend encore à faire remonter la crémation, bien au-delà de la fondation de Rome. Nous devons constater enfin, qu'on trouve dans la crémation romaine, des détails très caractéristiques, de source aryenne, et qui n'existaient pas dans la crémation grecque.

A Rome, comme en Grèce, comme dans l'Inde comme partout, la crémation était le symbole de l'immortalité de l'âme, et le bûcher était l'autel sur lequel s'accomplissaient la purification, l'expiation et ladéification des défunts. Quand un Romain, dit Plutarque, a brûlé selon les rites, son père mort, il l'adore comme un dieu. Le philo-

LA CRÉMATION ET SES BIENFAITS (.»i

sophe de Chéronée ne se serait pas exprimé autrement, s'il avait parlé de la crémation hindoue.

Ces défunts déifiés portaient chez les Latins le nom des Mânes, mânas, esprits en sanscrit, qui ne leur était point donné chez les Hellènes. 11 semble que les âmes de tous les défunts, bons ou méchants, aient été désignées sous ce nom, qui ne se prenait pourtant qu'en bonne part et qu'on avait affecté ceux de lémures et de larves, aux âmes qui n'avaientpas méritéla déification et qu'on représentait comme des esprits mauvais, errants pendant la nuit et cherchant souvent à nuire aux hommes.

Les Etrusques appelaient tares les ancêtres déifiés. C'était un nom d'honneur qui signifiait les maîtres, les seigneurs, et qui fat adopté par les Romains.

Chaque famille honorait, d'un culte assidu, ses mânes, ses lares, ses maîtres ou majores. Ils étaient de divins protecteurs, comme les pitris « les pères» dans l'Inde. Mais onles honorait aussi collectivement, d'un culte public, car tous les lares d'un village, d'un quartier, d'une ville, d'un pays, étaient considérés ainsi que dans le mazdéisme, comme les protecteurs naturels de ce village, de ce quartier, de cette ville, de ce pays.

On célébrait, en leur honneur, plusieurs fêtes annuelles. On déposait sur les tombeaux des mets et des boissons, dont ils venaient se nourrir, c'est-à-dire, aspirer les arômes. C'était un usage universel ; mais les détails des fêtes, chez les Romains, présentaient une ressemblance particulièrement frappante avec les rites de la Perse. On honorait principalement les défunts au mois de février, februar-ius, qui rappelle, même par son nom, le mois farvar-din de la Perse, également consacré aux farvars ou fravashis.

Quoique l'inhumation ait été toujours pratiquée à Rome comme dans les autres pays, concurremment avec la crémation, le bûcher y était devenu tout-à-fait prédominant et même à peu près universel pour tous ceux qui pouvaient faire les frais, d'ailleurs très minimes de l'incinération. Le défunt pouvait sortir déifié de l'inhumation accompagnée du rite religieux ; mais c'était au bûcher, qu'on attribuait, sous ce rapport, la plus grande vertu, la suprême efficacité. On était persuadé, comme a dit Servius, dans ses Commentaires sur Virgile, que le feu en purifiant l'homme tout entier « faisait retourner son âme à sa propre et parfaite nature. » La vertu du feu, s'écrie Lucain ;

« fait monter l'âme dans les champs profonds de l'éther, dans les orbes éternels de la vie et de la lumière »

...Et œternas animam colligit in orbes.

Le culte des aïeux et la contemplation incessante de tous les mérites qu'on leur attribuait, inspiraient aux fils une émulation généreuse. Ils devaient imiter leurs pères pour devenir dignes d'adoration à leur tour. Les Romains puisèrent dans ce culte les mâles vertus et la trempe vigoureuse qui devaient les rendre un jour les maîtres du monde. Tout tomba du même coup, et les bonnes mœurs, et la puissance, et l'empire, et le bûcher lui-même, lorsque les Romains/ devinrentinfidèlesàcettefoiantique.Un sentiment d'orgueil avait fini par se développer au sein de cette religion domestique. Les familles les plus distinguées rivalisant entre elles, faisaient exécuter les images, les masques en cire de leurs ancêtres, ou du moins, de ceux qui les avaient illustrées. Chacune d'elles cherchait à faire monter le plus haut possible sa généalogie et se prétendait issue de personnages antiques et souvent fabuleux dont les images étaient jointes à celles des véritables ancêtres. Toutes ces images, imagines majorwn, étaient placées dans

des cases ou dans des armoires le long des murs de la grande salle appelée Atirum, où se trouvait le foyer domestique.

Lorsque le chef de la famille venait à mourir, on exhibait ces images qui, dans le cortège funèbre, précédaient immédiatement le corps du défunt. Chacune d'elles était portée souvent, par un homme vêtu du costume du personnage qu'il représentait, avec ses insignes caractéristiques et les attributs des fonctions éminentes qu'il avait remplies. Le peuple attiré en foule à ces curieuses exhibitions, voyait donc défiler devant lui, selon les familles, les Enée, les Ascagne, les Numitor, les Piomulus, et leurs principaux descendants, jusqu'au défunt, dont un mime très habile reproduisait l'attitude, la contenance, les mouvements et les gestes, jusque dans les moindres détails.

Les riches familles plébéiennes n'avaient pas voulu rester en arrière; mais une loi était intervenue. Elle ne permettait l'exhibition des ancêtres qu'aux familles qui avaient produit des édiles, des préteurs et des consuls.

Numa n'avait pas réussi à supprimer le luxe des bûchers. La loi des Douze-Tables redoubla de rigueur, mais sans plus de succès, car on trouvait toujours moyen de tourner les prescriptions légales, sans les violer ouvertement. Elle avait défendu de travailler le bois employé dans les bûchers, ne facito rogum ascia — disait-elle — ne palîto: « N'employez pas la hache pour le bois du bûcher, et qu'il ne soit pas poli ; » mais on couvrait le bûcher de riches tentures. Elle ne voulait pas qu'on y jetât d'or; mais on y prodiguait des richesses pour les décors et pour la cérémonie funèbre.

On construisait le bûcher (rogus pyra, et quelquefois bustum) en forme d'autel, (ara) et on lui en donnait même le nom, car ledéfunt allant être élevé au rang des dieux, avait droit à des autels et le bûcher était le premier qui lui fût consacré.

Il y avait, à Rome, une entreprise des pompes funèbres, qui fournissait, ajuste prix, tout l'at-

tirail des funérailles les plus humbles et les plus somptueuses. Elle avait son siège dans de vastes bâtiments attenant au temple de Vénus Libitina, car l'universelle déesse présidait à la mort comme à la vie. Elle prélevait même, par les mains de son sacerdoce, un droit sur toutes les fournitures de l'entreprise, dont le directeur portait le titre de libitinarius .

Ce personnage avait sous ses ordres une multitude d'employés. Tels étaient les pollinctores qui se rendaient à la maison mortuaire pour laver les défunts, les parfumer et les habiller ; les indicativi qui se répandaient dans toute la ville pour faire les invitations à domicile , les designatores ou maîtres des cérémonies, qui organisaientles cortèges et en surveillaientla marcheetles vespei'tillones, «chauves-souris, » chargés d'enlever les morts et de les porter à leur dernier asile, opération qui se faisait d'abord la nuit, d'où leur nom de chauve-souris.

A la maison mortuaire, toutes les personnes présentes à la mort du défunt, l'appelaient par son nom, à grands cris, pour le réveiller, s'il n'était qu'en léthargie, c'était ce qu'on appelait la conclamation. Le mort étendu dans un lit de parade était exposé sous le vestibule de sa maison jusqu'aux funérailles, qui n'avaient

lieu, pour les grands personnages, que plus d'une semaine après la mort, ce qui exigeait une préparation pour la conservation du cadavre.

Il n'y avait pas de règle absolument fixe pour le cortège; il variait au gré des familles ; mais d'une manière générale. On peut ainsi le décrire :

Un sonneur de trompette jouant des airs lugubres ;

Des musiciens jouant de la flûte longue ;

Porteurs de torches ;

Prœftcœ, pleureuses à gages simulant une douleur profonde et chantant des complaintes à l'honneur du défunt.

Levictimaire, qui devait immoler des victimes devant le bûcher, en l'honneur du nouveau dieu.

Les imagines majorum ou images des ancêtres.

Porteurs des marques de distinction obtenues par le défunt, couronnes, colliers, médailles et des attributs des fonctions qu'ils avaient remplies.

L'archi-mime représentant le défunt ;

Le lit funèbre porté par des parents, amis et collègues du défunt ;

Les affranchis coiffés du haut bonnet ou pileus, symbole de l'affranchissement;

Les fils du défunt, la tête couverte d'un voile,, et ses filles, vêtues de blanc, les cheveux épars et les pieds nus ;

Les parents et les amis habillés de noir ;

La voiture vide du défunt ;

Les clients, la foule.

Les convois des grands personnages passaient par le Forum où leur éloge était prononcé du haut des rostres ou tribune publique. Leur bûcher s'élevait dans le Champ de Mars. Le corps du défunt y était placé invariablement, le visage tourné en haut ; on lui ouvrait les yeux pour qu'il pût contempler le ciel, sa nouvelle patrie; on coupait un de ses petits doigts ; on plaçait dans sa bouche l'obole symbolique, et le plus proche parent mettait le feu au bûcher. On jetait, dans les flammes, les vêtements et les objets les plus chers au défunt ; les assistants y jetaient eux-mêmes beaucoup d'objets. Aux funérailles de César, les soldats en signe de deuil, y déposèrent leurs armes. Aux funérailles d'Othon, plusieurs de ses compagnons d'armes se précipitèrent dans les flammes pour suivre leur général. L'histoire nous fournit d'autres exemples de ce dévouement chez les Romains.

Nous ne décrirons pas les combats de gladiateurs, autour du bûcher, reste barbare des sa-

crifices humains accomplis autrefois en l'honneur des défunts.

Après la cérémonie, une des prœficœ donnait le signal du départ ; en disant : / ou ite licet, « on vous permet de vous en aller. » Les assistants répondaient en criant le nom du défunt, par trois fois, et en ajoutant: « Sois heureux! sois heureux! nous te suivrons dans l'ordre voulu par la nature. » On transportait alors l'urne où l'on avait déposé les cendres, au tombeau, hors de la ville, car il ne pouvait y avoir dans murs de Rome, ni crémation, ni sépulture.

Ces pompes funèbres étaient suivies de grandes distributions de vivres, et quelquefois de représentations scéniques, ce qui se fait encore de nos jours à Siam et dans d'autres pays.

Un banquet de famille réunissait le soir les plus proches parents. 11 y en avait un autre le neuvième jour, le novemdriale . On quittait à ce moment les vêtements de grand deuil.

Nous venons de parler des funérailles aristocratiques. La crémation, comme Libitina, se faisait grande avec les grands et petite avec les petits. Elle donnait à ceux qui ne pouvaient disposer que d'un très modeste pécule, Yustrinum ou « brûloir, » pour incinérer le corps de leurs parents et le columbarium pour déposer leurs urnes.

L'ustrinum ou usturina, car ce mot prenait la forme féminine, était un vaste enclos, environné de hangars pour le bois, de magasins pour les urnes et pour les ollœ, urnes sans anses, et pavé de pierres à l'épreuve du feu. Chacun pouvait y faire apporter son mort ; on y dressait autant de bûchers qu'il se présentait de cadavres. L'incinération s'y faisait à prix modéré.

Si l'ustrinum avait donné la crémationéconomique, le columbarium avait résolu le problème de la sépulture à bon marché. Il renfermait une grande quantité d'urnes dans un espace

très restreint. 11 était fait à l'image du colombier où les pigeons dorment deux à deux, dans les niches dont les murs sont percés. Chaque niche du columbarium renfermait deux ollœ placées debout et surmontées des noms des défunts.

Les colombaires étaient de plusieurs sortes. Les uns avaient été construits par des spéculateurs qui en cédaient les niches, en détail, à des conditions déterminées ; d'autres avaient été fondés, soit par de grands personnages, pour leurs affranchis, pour leurs esclaves, pour leurs serviteurs; soit par des hommes politiques qui les faisaient bâtir à leurs frais, en faveur de telle ou telle corporation dont ils voulaient obtenir les suffrages, soit par des confréries, des congrégations, des solidarités, dont les membres voulaient s'assurer, réciproquement, les honneurs de la sépulture.

Où logeaient à l'aise trois cents défunts, sans porter préjudice à personne, l'inhumation en aurait à peine placé une demi douzaine et encore auraient-ils empesté le voisinage.

Rome était, au temps de sa splendeur, une ville de trois à quatre millions d'âmes. Elle renfermait une plèbe immense, dénuée de tout et qui, à l'heure de la mort, ne pouvait prétendre ni à un bûcher dans l'ustrinum, ni à une niche dans le colombaire. L'administration avait pourvu à ces funérailles. Elle s'acquittait de ces devoirs chichement et avec barbarie, car Rome était dure aux pauvres.

Quelque misérable venait-il à mourir ? Les employés du Libitinarius accouraient le soir, à la nuit close, lavaient le cadavre avec de l'eau lustrale, lui posaient une maigre couronne surla tête, comme le rite funéraire l'exigeait. Les vespertillones le plaçaient alors sur une civière et, à la lueur de quelques torches fumeuses, l'emportaient à son dernier gîte.

Quel était ce dernier gîte des deshérités de la Ville Eternelle ? Le manque de renseignements

ne nous permet pas de répondre à cette question d'une manière satisfaisante.

Il y avait en dehors des murs de Rome, près du lieu où l'on exécutait les criminels, des trous profonds, communiquant avec de grandes cavités souterraines ; on les apppelait puticali « les puits, » et c'était là qu'on jetait pêle-mêle, les cadavres des pauvres ou ceux des malfaiteurs. Mais ces cavités intérieures, quelque vastes qu'on les suppose, auraient été bientôt remplies, et les puticali seraient devenus un immense foyer de pestilence, si l'on y avaitjeté purement et simplement les cadavres des misérables et si l'on n'avait pas eu d'autre mode de sépulture, pour cette classe nombreuse de la population.

On aurait prévenu ce double inconvénient, ce double danger, si dans les puits, successivement ouverts, on n'avait jeté que des cendres et des fragments d'os calcinés. Or, nous savons qu'il y avait à Rome, des bûchers communs. Macrobe et Plutarque nous apprennent qu'on brûlait jusqu'à onze corps à la fois, puisqu'on joignait, suivant eux, aux cadavres de dix hommes, celui d'une femme, pour activer la combustion, en raison de « la nature ignée delà femme. »

Il existait donc, à Rome, des bûchers com-

muns, entretenus aux frais de l'Etat. Mais la plupart de ceux qui se sont occupés de cette question pensent qu'on ne dressait le bûcher commun, qu'aux époques de grande mortalité, pendant les épidémies et les guerres civiles.

Rappelons qu'à Rome comme dans l'Inde, il était défendu de brûler un enfant qui n'avait pas encore ses dents, et une personne qui avait été frappée par la foudre. Rome refusait aussi lacrémation aux suicidés, que le Gode deManou privait seulement de la libation et, par conséquent, de la déification.

Tout défunt purifié par le feu et par la cérémonie funèbre, devenait un dieu, comme on l'a vu. Cette déification était suivie quelquefois, en Grèce, d'une cérémonie qui avait pour but d'étendre hors de la famille, et de rendre public, le culte d'un personnage éminent en sainteté. On donnait à cette seconde cérémonie, le nom

d'apothéose. Les Latins l'appelaient consécration. On n'en connaît aucun exemple à Rome, pendant la république.

Auguste voulut se servir de cet acte de religion pour accroître le prestige de sa famille et de la dignité qu'elle avait usurpée. Il fit donc conférer l'apothéose à Jules-César, dont le culte au lieu d'être concentré dans ï atrium de la maison avec celui des Lares et des Pénates, devait s'étendre à l'empire tout entier. Successeur et neveu d'un dieu adoré par mille peuples divers et destiné à le devenir à son tour, Auguste prit lui même le titre de clivns. Tibère ne manqua pas de consacrer Auguste, et, allant plus loin, il institua le sacerdoce des Sociales Aagustales, pour rendre leshonneursdivinsàGésar, à Auguste et à toute la famille des Jules. Ce sacerdoce établi d'abord à Rome, fut organisé dans toutes les provinces.

L'empereur, le César, n'était-il pas le maître du monde et un vrai dieu sur la terre? Ne devait-il pas après sa mort, devenir le protecteur de toutl'empire qu'il avait gouverné, comme les dieux mânes devenaient les protecteurs de leur propre famille ?

La puissance souveraine ne tarda pas à sortir de la famille des Jules : mais les nouveaux empe-

reurs qui prenaient les titres de César et d'Auguste, continuèrent à se conférer successivement l'apothéose.

Un empereur venait-il à mourir? On brûlait son corps avec les cérémonies prescrites. 11 prenait rang alors parmi les dieux mânes, comme tous les trépassés de Rome ; mais quelque temps après, on célébrait, avec une pompe extraordinaire, son apothéose en lui faisant des funérailles dignes de la majesté impériale,, comme s'il n'était pas monté déjà sur le bûcher.

Une statue en cire, représentant les traits de son visage, était exposée, comme si c'eût été son corps même, sous le vestibule du palais, dans un lit de parade, magnifiquement orné; tous les grands de l'empire et les fonctionnaires civils et militaires, venaient dans l'ordre hiérarchique, lui rendre hommage et après des cérémonies qui se prolongeaient pendant plusieurs jours, on conduisait au bûcher l'image impériale, au milieu d' un long et splendide cortège, qui se rendait, par le Forum, au Ghamp-de-Mars.

Là s'élevait un bûcher monumental, d'un luxe plus qu'asiatique. Il se composait de trois et parfois de quatre étages superposés, diminuant de largeur de la base au sommet. Le premier était formé par les grandes pièces de bois du bûcher,

auxquelles on ajoutait différentes matières combustibles. On plaçait au second étage, la statue de cire de l'empereur défunt, étendu sur son lit de parade, rempli de substances odoriférantes, Les étages supérieurs étaient couverts de riches tapisseries, d'étoffes admirables, d'objets précieux, de verdure et de fleurs. Des détachements d'infanterie et de cavalerie faisaient des évolutions autour du bûcher. On y mettait enfin le feu, et à certain moment, on voyait s'élancer du milieu des flammes, un aigle qui s'élançait vers le ciel, où il portait disait-on, l'âme de l'empereur.

Cette grande parade impériale, ce sacerdoce des Augustales chargés de faire adorer partout comme des dieux des tyrans dont la plupart étaient chargés de vices et de crimes, les efforts qu'on faisait pour prouver l'orthodoxie et la lé-

gitimité de ce culte, durent contribuer, pour une large part, à la décadence du sentiment religieux qui vint accélérer la chute de l'empire.

L'adoration impie des Césars porta tout particulièrement une atteinte mortelle à la foi antique qu'onavait dans les dieux-mânes, à laquelle on la rattachait directement. L'idéal, qui avait fait la grandeur de Rome, tomba du même coup ; l'apothéose avait mis en discrédit la déification primitive qui n'était en définitive, qu'une béatification. On avait cessé de croire à la purification par le feu ; le grand dogme de l'immortalité de l'âme était battu en brèches par l'épicurisme et la crémation suivait la pente par laquelle tout s'en allait, au milieu d'une confusion universelle. Le Christianisme grandissant faisait prévaloir, en même temps, l'inhumation et le bûcher finit ainsipar s'éteindre à Rome et en Italie, au cinquième siècle de notre ère.

La crémation avait rendu d'éminents services. Pendant une longue série de siècles, elle avait fortifié dans les âmes les principes de l'ordre moral et de l'ordre social, et de combien d'épidémies n'avait-elle pas préservé Rome et l'empire !

Elle aurait délivré les- Romains d'une autre

calamité si, entraînés par une folle rivalité d'orgueil, ils ne l'avaient pas fait servir aux empiétements de la mort qu'elle devait prévenir. Ils construisaient pour la poignée de cendres qu'elle avait donnée, de grands et somptueux monuments, de sorte que la ville paraissait s'élever au milieu d'un immense cimetière. Par quelque chemin qu'on arrivât à Rome, on ne voyait le long de la route, dans les champs, sur les collines, aussi loin que les regards pouvaient s'étendre, que tombeaux de toutes formes. Le temps a fait disparaître la plupart de ces monuments, et cependant, il en est tant resté, qu'aujourd'hui encore, le même spectacle frappe les yeux du voyageur étonné.

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