CHAPITRE XI
LA CREMATION GAULOISE
La France possède encore une multitude de tombeaux antiques, dolmens et tumuli. Les uns, ceux de l'Ouest, sont caractérisés par l'inhumation, tandis que les tumuli de l'Est, beaucoup plus nombreux et déplus petite dimension, renferment, en nombre à peu près égal, les uns des ossements, les autres des cendres.
Nous ne voulons point aborder ici la question si obscure et si compliquée de l'origine de ces tombeaux qui nous conduirait dans la Scandinavie, dans les Pays-Bas, dans la Grande-Bretagne, dans le Nord de l'Afrique, dans l'Inde et
jusque dans la haute Asie. Nous ne la signalons ici que pour constater l'antiquité de la crémation dans les Gaules et l'usage simultané de l'inhumation et du bûcher.
Si la crémation fut apportée dans notre pays par les Celtes, elle remonterait à trois mille ans, peut-être, avant l'ère chrétienne, puisque des colonies gauloises envahissaient déjà l'Espagne, seize cents ans, environ, et l'Italie quatorze cents ans avant J.-G.
Gomme dans l'Inde, comme en Grèce,, comme à Rome, la crémation était, chez les Gaulois, la plus haute expression du dogme de l'immortalité de l'âme.
Nous n'avons été que très imparfaitement renseignés sur la crémation gauloise. César, esprit très sceptique, a dédaigné d'entrer dans aucuns détails sur les rites qui la précédaient, l'accompagnaient et la suivaient, et, par consé-
quent, sur le culte des morts dans les Gaules, Il s'exprime en ces termes : (VI. 19).
« Les funérailles des Gaulois sont, suivant leurs rites, magnifiques et somptueuses. Ils jettent dans le feu, toutes les choses qu'ils croient avoir été chères aux défunts, même des animaux et, il n'y a pas bien longtemps encore, les esclaves et les clients connus pour avoir été l'objet de leur affection, étaient brûlés à la fin de la cérémonie. »
Voilà tout ce que César nous apprend. Diodore de Sicile (X. 28) dit à son tour . « Les Gaulois ont fait prévaloir chez eux l'opinion de Pythagore, d'après laquelle les âmes des hommes sont immortelles. Après un temps déterminé, elles vivent de nouveau, en s'introduisant dans un autre corps; c'est pourquoi, pendant les funérailles, ils jettent dans le bûcher, des lettres adressées à leurs parents défunts, comme si les morts devaient les lire. »
Laissons la parole à Pomponius Mêla : « Des dogmes professés, — dit-il, — parles Druides, le seul qu'on ait répandu dans le peuple, pour le rendre plus propre à la guerre, est celui que les âmes sont immortelles et qu'il y a une autre vie chez les Mânes (vitamque alterarà ad mânes.) C'est pourquoi les Gaulois brûlent et
enterrent avec les morts, tout ce qui leur avait été cher de leur vivant. De là vient encore qu'on leur voit contracter des engagements et prêter de l'argent, sous la condition que l'obligation sera remplie dans l'autre vie, {ad inferos.)
« Il en est même qui se précipitent,, volontairement, sur les bûchers de ceux qu'ils ont perdus, in rogos siïorum, pour continuer à vivre avec eux. » (Livre III, ch. 2).
Valère Maxime raconte presque dans les mêmes termes, la prétendue coutume des Gaulois, de prêter de l'argent, pour être remboursés au-delà de la tombe.
Ces petites broderies exécutées par les anciens sur la trame d'or de la foi gauloise prouvent, — et c'est la seule valeur qu'il convient d'y atcher, — combien était profonde chez nos pères la croyance à la vie future.
On a fait beaucoup de commentaires sur la coutume assez récemment abolie, dit César, qui faisait monter, sur le bûcher, les esclaves et les clients. Nous nous contenterons de rappeler que cet usage barbare avait existé chez tous les peuples, qu'il durait encore en Scandinavie au ixe siècle, chez les Slaves au xie et que les combats de gladiateurs autour du bûcher, qui persistèrent à Rome jusque vers la
fin du paganisme, étaient la continuation de ces rites barbares. Les hommes qui accompagnaient leurs maîtres ou leurs chefs dans l'autre monde, étaient souvent des victimes volontaires, et ces actes héroïques de foi et de dévouement durent continuer en Gaule longtemps après César. Ils existaient chez les Romains eux-mêmes, comme nous l'avons constaté dans notre dernier chapitre.
La vivacité des sentiments religieux explique parfaitement ces sacrifices volontaires, et Pomponius Mêla n'a rien exagéré en disant que les Gaulois étaient prodigues de leur vie, parce que la mort n'était pas pour eux uue impasse, mais un passage.
On a prétendu que le brûlement delà veuve a devait » avoir été pratiqué chez les Gaulois, à une époque reculée. Il n'y aurait là rien d'invraisemblable puisque cet usage existait chez beaucoup de peuples, depuis la Scandinavie, jusqu'à l'Inde; mais le silence absolu des écrivains grecs et romains ne permet pas d'accorder à cette opinion d'autre valeur que celle d'une hypothèse. On a trouvé, il est vrai, dans quelques tombeaux, certaines traces réelles ou apparentes de cette coutume ; mais on ne sait pas même à quels peuples appartenaient ces tombeaux.
Le dogme de l'immortalité de l'âme se combinait, chez les druides, avec celui de la transmigration ; mais les écrivains de la Grèce et de Rome ont constaté ce fait, sans nous faire pénétrer dans les profondeurs du système. Quelque-uns d'entre eux, recueillant les croyances populaires, nous ont appris, cependant, que les Gaulois plaçaient dans l'Occident, au sein de l'Océan, des îles où étaient transportées les âmes des défunts. Les âmes pures résidaient dans l'île des Bienheureux, que les traditions bretonnes appellentl'îled'Avalonoudespommes. L'enfer s'ouvrait dans la même direction. C'était une croyance puisée aux mêmes sources que les plus vieuxmy thés helléniques, Les âmes devaient passer dans de nouveaux corps, après un temps déterminé. Quelques légendes, échos lointains de la foi de nos dieux, en ont gardé le souvenir.
Les Bardes du quatrième et du cinquième siècles héritiers des doctrines druidiques, nous
font entrer plus avant dans la théorie druidique.
Avant de se manifester dans le monde corporel-, avant d'entrer dans la sphère de la transmigration, l'âmereçoituneempreinte indélébile, qui constitue son originalité, son génie propre, son individualité: cette empreinte était appelée awen. l'âme passant ensuite de corps en corps, entrait dans la sphère humaine, y transmigrait encore, jusqu'à ce qu'elle eût atteint un certain degré de perfection et s'élevait alors dans la gwynfyd « séjour de bonheur, » où elle continuait à se perfectionner indéfiniment dans l'amour et dans la science. Elle pouvait même « en vue de l'expérience, » redescendre sur la terre, ce qui explique, suivant nous, la singulière histoire de Maricus, qui se donnant pour un être céleste, essaya en 69, de soulever les Gaules contre Rome, d'accord probablement avec les Druides.
Cette théologie, fondée sur le principe d'un dieu unique, dont les dieux secondaires n'étaient que les émanations, tenait à la fois du brahmanisme et du mazdéisme. Elle admettait la complète liberté de l'être individuel marchant de perfectionnement en perfectionnement « avec le secours de Dieu. » C'était unevraie théorie du progrès ainsi formulée dans le Mystère des Bardes.
« Trois choses se renforcent de jour en jour, la tendance vers elle devenant toujours plus grande : L'amour, la science et la justice.
« Trois choses s'affaiblissent de jour en jour, l'opposition contre elles croissant de plus en plus : la haine, l'injustice QtV ignorance.
« Trois choses diminuent continuellement: V obscurité , l'erreur et la mort.
« Trois choses s'accroissent continuellement, le feu ou la lumière, l'intelligence ou la vérité et F esprit ou la vie. Ces trois choses finiront par prédominer sur toutes les autres et alors Abred, (la sphère de la transmigration) sera détruit.»