LA CRÉMATION CHEZ LES SLAVES
Vrais Aryas, les Slaves brûlaient leurs morts. « Quand quelqu'un des Radimitches, des Viatitches, et des Sévériens venait à mourir, — dit Nestor, dans sa chronique, — ils poussaient force gémissements, lui élevaient un grand bûcher où ils plaçaient et brûlaient son cadavre ; après quoi, ils recueillaient ses restes dans un petit vase, qu'ils plaçaient sut* une colonne, au bord des routes. C'est ainsi qu'en agissent encore les Viatitches de nos jours. »
La crémation existait donc encore parmi les Slaves, probablement même parmi les Slaves
déjà chrétiens, à l'époque où vivait Nestor, c'est-à-dire au xie siècle de notre ère. Son autorité n'est pas de celles qu'on puisse contester. Le récit du vieux chroniqueur est confirmé, d'ailleurs, par d'autres témoignages, et notamment par celui d'un des plus célèbres historiens arabes. Voici ce qu'écrivait Massoudi, un siècle environ avant Nestor, c'est-à-dire, en 943 :
« Les idolâtres, qui vivent dans le pays de Khazar, appartiennent à différentes nations. Il y a parmi eux des Slaves et des Russes, qui habitent une rive du fleuve, (Volga) ; ils ont l'habitude de brûler les morts avec leur bétail, leurs armes et leurs joyaux. Si le mari meurt le premier, sa femme est brûlée vive avec lui, mais ils ne livreut pas aux flammes le maria la mort de son épouse. Si quelqu'un meurt, qui n'est pas marié, on le marie après son décès ; les femmes s'empressent de se sacrifier ainsi, car elles croient qu'elles entreront, de cette manière, de suite dans le paradis. Cet usage existe aussi chez les Indiens, comme je l'ai dit plus haut; cependant, chez ceux-ci, il dépend de la volonté de la femme de se faire brûler avec son mari. »
11 ne sera pas inutile de rappeler, à cette occasion, avec Massoudi, que le roi de Khazar ne favorisait pas cette coutume, car il professait,
ainsi que toute sa cour, la religion juive, depuis le temps du Khalife Haroun-al-Raschid.
Du passage de Massoudi et de celui de Nestor, il résulte que le bûcher régnait depuis le cours supérieur et moyen de la Dwina et du Dnieper, jusqu'au Volga, c'est-à-dire, dans toutes les parties de la Russie où il se trouvait des populations Slaves. Nous savons, d'autre part, que la crémation s'étendait avec les Samagitiens et les Livoniens, jusque sur les rivages de la mer Baltique, et avec les Polonais et les Slaves Pruszi ou Prussiens, jusqu'aux frontières de la Germanie. L'inhumation était pratiquée, presque exclusivement, dans quelques provinces; par la classe populaire ; mais on peut dire que la race Slave, considérée dans son ensemble, était crémationiste.
Au témoignage de Massoudi, il convient d'en joindre un autre, non moins important, celui d'un écrivain musulman du xnT siècle, Yakout, citant textuellement un écrivain antérieur, témoin des faits qu'il rapporte. Le récit, plein de détails curieux, mais d'un caractère sauvage, est trop long pour que nous puissions ici le reproduire. Nous dirons seulement qu'il constate la coutume de brûler, avec les morts de distinction, un ou plusieurs esclaves, mâles ou
femelles, qu'on égorgeait préalablement, ainsi qu'un chien, deux chevaux, deux vaches, un coq et une poule. Les esclaves n'étaient immolés que s'il avaient exprimé le désir de suivre leur maître, et il s'en trouvait toujours parmi eux, qui saisissaient, avec empressement, cette occasion de monter au ciel avec le défunt, sans délai et par le chemin le plus court.
La cérémonie de la crémation, à laquelle assistait l'auteur cité par Yakout, eut lieu au bord d'un fleuve, sur le bateau du défunt, qu'on avait traîné assez loin, sur le rivage et hissé sur une grande pile de bois. Lorsqu'on eut placé dans la barque le trépassé, richement habillé et mollement étendu sur des coussins, lorsqu'on eut placé à côté de lui, la fille-esclave qu'on venait d'immoler, les autres victimes, ses armes, du cidre, des fruits, du pain, de la viande, des oignons, des aromates, un de ses proches parents s'avançant à reculons, mit le feu au bois ; d'autres vinrent avec des brandons allumés qu'ils jetèrent sur le bûcher, et bientôt, ajoute le témoin, « le bûcher, la barque, le corps du maître, celui de son esclave, ce qui était dans la barque, tout fut embrasé. Il s'éleva un grand vent qui étendit la flamme.
« 11 y avait à côté de moi un russe qui s'entre-
tenait avec mon interprète. Que dit-il, demandai je à celui-ci? Le voici, me répondit-il : «Vous antres, arabes, vous êtes des sots. Vous enfouissez l'homme que vous avez le plus aimé, dans la terre où il devient la proie des vers ; nous, au contraire, nous le brûlons en un clind'œil, pour qu'il aille plus vite au paradis. » — A ces mots, le russe éclata de rire : Dieu, dit-il, — voulant prouver qu'il aime le défunt, envoie du vent pour le consumer plus promptement. En effet, en moins d'une heure, la barque et les cadavres, tout était en feu. »
L'auteur dit qu'on brûlait aussi les pauvres sur leurs barques et que pendant tout le temps des funérailles, les assistants buvaient tant de cidre, que plusieurs expiraient, le verre à la main.
Des rites appartenant à la race aryane et d'autres qui étaient d'origine touranienne s'étaient mélangés chez les Slaves de la Russie, comme le sang même des populations. Le siècle de Nestor ne vit point disparaître les coutumes que nous venons de décrire; elles se maintinrent en perdant toujours du terrain, dans les siècles suivants.
Il ne faut pas s'en étonner, car le Christianisme ne commença guère à se propager dans
la masse compacte de la Russie, que vers la fin du x° siècle. Le paganisme était tenace, et il existait encore, vers le milieu de xvie siècle, sur plusieurs points de ce vaste empire, des demichrétiens, qui n'avaient pas cessé d'invoquer les anciens dieux nationaux, Péroun, Khors, Moskosh, Regl, Sim et les déesses Vilas.
Les pratiques sanglantes du culte païen, les brûlements de victimes volontaires et involontaires, le rôle attribué au feu et les idées aux quelles ces coutumes se rattachaient, avaient laissé, en disparaissant, de profondes empreintes dans l'imagination populaire, car on ne secoue ni en un jour, ni en un siècle, la force de l'habitude et le joug du passé. 11 est même permis d'attribuer, à ces influences morales, la formation de sectes cruelles et sombres, qui font partie du Raskol russe, et dont les membres se mutilent, se brûlent, font brûler les autres et tuent les enfants pour les faire monter plus vite et plus sûrement au ciel.
Les autres Slaves pratiquaient, comme en Russie, la crémation. Ceux de la Samogitie choisissaient de préférence, pour dresser le bûcher, les clairières des forêts qu'ils regardaient comme sacrées.