‹ La crémation et ses bienfaits; son histoire chez tous les peuplesChapitre 16 sur 40 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LA CREMATION DRAVIDIENNE

C'est sur un point inconnu de la haute Asie, où confinaient les Aryas et les Touraniens, qu'il faut placer le berceau de la religion-mère, de la religion saturnienne, puisqu'elle était commune à ces deux grandes races. Elles avaient projeté déjà bien des rameaux, la première à l'Ouest, la seconde à l'Est, au Nord et au Sud, lorsque cette religion primitive se forma. Leurs tribus émigrantes la portèrent ensuite dans toutes les directions, et elle se modifia plus ou moins, suivant le génie propre d/p chaque peuple. Elle nous apparaît, dans nos études sur la haute anti-

quité, comme un phare à la lumière duquel il faut marcher, si l'on ne veut pas s'égarer dans

les ténèbres.

Des invasions touranien ries successives avaient eu lieu dans l'Inde, à des époques extrêmement reculées ; les dernières refoulant celles qui les avaient précédées, les obligèrent même à aller fonder au loin de nouveaux établissements. Plusieurs de ces émigrations se portant vers le Sud- Ouest, apportèrent, suivant nous, à l'Ethiopie et à l'Egypte, la religion saturnienne et les éléments de la civilisation qu'elles avaient déjà développée dans l'Inde. Il est impossible, en effet, d'expliquer autrement les rapports si intimes, si caractéristiques et si nombreux qui existent entre la vieille Egypte, l'Inde et la Chine ellemême, dont les habitants étaient, dans notre hypothèse, des Egyptiens congénères. Nous ferons remarquer, en même temps, que la Ghaldée, submergée par tant d'invasions, se trouvait sur leur passage.

A quelques milliers d'années de distance, les Aryas-Hindous arrivèrent, à leur tour, sur l'Indus et sur le Gange, et rejetèrent vers le Sud les populations touraniennes établies jusqu'aux pieds de l'Himalaya. Les Brahmanes qui écrivirent le livre de Manou avaient été. frappés,

apparemment, de la communauté d'idées religieuses qui existait, grâce à la religion saturnienne, entre les hindous et les peuples étrangers.

Ils attribuaient cette coïncidence à l'émigration de plusieurs tribus de Kchatriyas ou de guerriers de leur nation, devenus hérétiques après cette séparation. Le Gode de Manou fait émigrer dans le Sud, dans le Dékhan, une de ces tribus, celle des Dravidas et donne le nom de Dravidas ou Dravidiens à toutes les populations centrales du Dékhan.

Les Dravidiens avaient apporté dans le Dékhan les rites funéraires saturniens, le tumulus, le dolmen, le menhir, les cercles et les autres enceintes des menhirs ou pierres hautes dressées.

On avait fait du tumulus, le symbole d'une mystique montagne, où l'on plaçait le séjour des

dieux. La terre en formait la base; son sommet allait se perdre dans le ciel, tous les astres faisaient autour d'elle leur révolution, et elle se divisait, dans sa partie supérieure, en sept étages correspondant aux sept sphères planétaires.

Sur cette divine montagne, qu'on appelait aussi la montagne du Monde, régnait le dieu des dieux, Saturne, avec sa compagne Rhéa, Gybèle, Bhavani ou Parvati. Saturne nommé Seb ou Sib, par les Dravidiens et par les Egyptiens, et Siva par les Hindous, se confondait même, ainsi que la déesse, avec la colossale montagne, parce qu'ils en animaient et en pénétraient toutes les parties. On la nommait Hara Bérézétai ou Albordj chez les Iraniens, Mérou chez les Hindous, Kuen-Lum en Chine. Les Grecs en avaient fait leur Olympe.

Elle comprenait tout et l'intérieur de la sainte montagne était assimilé, à une grotte merveilleuse, à mille compartiments, d'où tout sort, où tout rentre. C'était l'antre des nymphes, génies des eaux, faisant tout croître et entretenant la vie dans la nature : c'était la grotte des oracles ; c'était la grotte où les antiques législateurs se mettaient en communication avec les dieux, la grotte où Mercure (Bouddha, dans

l'iade,) réunissait tous les trésors du monde, la grotte où il avait gravé, sur des stèles ou colonnes, taillées dans le roc les premiers caractères hiéroglyphiques renfermant les éléments de toutes les sciences, grotte divine que les prêtres imitaient en Egypte et dans les autres pays.

Mercure, le'Thoth des Egyptiens, l'inséparable compagnon de Saturne, son conseiller, son ministre, parce qu'il était sa sagesse personnifiée, était donc le dieu de la grotte. Il l'était encore à un autre point de vue ; c'était lui qui faisait sortir de la grotte, toutes les âmes, au moment où elles devaient se manifester dans des formes corporelles, et c'était lui aussi qui les y faisait rentrer, lorsque les liens, qui les attachaient aux corps, venaient à se briser; de sorte que la grotte renfermaitles Champs-Elysées dont Saturne était le roi. Or, cette grotte avait pour symbole le dolmen, ce qui explique pourquoi le tertre ou tumulus élevé sur le dolmen, était appelé dans l'Occident « Monceau de Mercure » et pourquoi il était dans l'Inde, le monceau (le stoupa) de Bouddha. Ce dieu avait lui-même pour symbole, le menhir ou pilier de pierre brute, et c'est pourquoi, on plaçait auprès du dolmen et du tumulus, et dans les pays gaulois à l'entrée de la grotte sacrée, le pilier mys-

tique auquel les Grecs donnèrent le même nom qu'au dieu lui-même, celui d'Hermès. Le nom de ce dieu en Egypte, Thoth, signifiait également colonne : La colonne aux hiéroglyphes, la colonne aux écritures, la colonne où il écrivait les actions bonnes et mauvaises des défunts, dans l'Amenthi ou enfer.

Le cercle simple, double ou triple dont on environnait le tumulus, exprimait les idées relatives au temps, à ses périodes qui enveloppent tous les êtres, et aux sphères de l'existence. 11 avait, en même temps, une puissance magique, celle d'écarter les mauvais génies du lieu où le défunt reposait, car la religion saturnienne admettait un dualisme, subordonné à la puissance suprême, comme le prouve la croyance à un génie du mal chez tous les peuples anciens : Kong-Kong en Chine, Papayan chez les Bouddhistes, Ahriman en Perse, Typhon en Egypte, Gythraul dans les Gaules.

Reposer sous les symboles sacrés, c'était dormir en terre sainte, sous la garde des dieux. Le tumulus était remplacé très souvent par la pyramidequiavaitla mêmesignification, parcequ'on donnait au Mérou, entre autres formes, celle d'une pyramide dont les quatre côtés regardaient

les quatre points cardinaux. Tous les pays saturniens étaient donc des pays à tumuli, et souvent à pyramides, à grottes et à dolmens. Ces modes funéraires avaient suivi les Dravi diens jusqu'en Egypte. Les plus anciens tombeaux de ce pays sont, en elï'et, les pyramides ; mais la surface habitable est très resserrée dans la vallée du Nil et les monuments funèbres auraient fini par la couvrir toute entière. On le comprit; le tumulus, le dolmen et la pyramide furent abandonnés et le sous-sol se transforma en grottes souterraines, depuis la Théhaïde jusqu'au Delta. Les grottes sépulcrales des grands personnages étaient autant de temples souterrains et celles des rois sont des œuvres d'art de la plus grande magnificence. Mais la grotte sacrée, la grotte divine, la grotte du monde avait d'autres significations que celle de tombeau, et les Dravidiens, taillant en l'honneur du Seb ou Saturne, leurs montagnes-rocheuses, leur donnèrent la forme de façades magnifiquement sculptées, de portiques grandioses, surmontés de tours et de pyramides, pendant qu'à l'intérieur, ils creusaient des salles hautes et profondes dont les parois se transformaient en statues isolées ou groupées, d'une grandeur souvent colossale. On aurait dit, on dirait, car ces œu-

vres étonnantes existent encore, que Siva-Poura « la ville de Siva, » située sur le Mérou-Kailasa, était descendue avec ses dieux, ses déesses, ses génies, dans les rochers du Dékhan.

Tel était, si l'on peut ainsi s'exprimer, l'outillage funéraire et religieux des Dravidiens. Nous verrons bientôt quel rôle il a joué dans le Bouddhisme.

Il serait difficile d'admettre que la crémation n'eût pas existé partiellement parmi les Dravidiens du Dékhan, avant la propagande Bouddhique. La religion de Bouddha n'eut qu'à l'étendre et à l'adoucir. Les vieux tombeaux du Dékhan seraient pour l'histoire de la crémation, une mine de renseignements, abondante et précieuse, s'ils nous laissaient pénétrer leurs secrets. Le tumulus, malheureusement, est muet dans tous les pays, et ceux du Dékhan ne nous ont fourni, jusqu'à présent, aucun élément de classitication chronologique.

C'est par milliers et par miliers qu'on trouve dans le Dékhan, les dolmens, les tumuli,les autres mégalithes et les cercles. Les plus nombreux sont compris eutre la Nerbada et la Godavery. Ils s'élèvent jusque sur les monts Nilgherri et se retrouvent jusqu'au fond du Malabar. Onlesrencontre surtout dans les territoires de Nagpour, de Shapour, de Solapour, d'Allahabad et de Bellary. Les tumuli se présentent souvent par groupes très nombreux qui forment autant de vastes cimetières et offrent une ressemblance frappante avec ceux de l'Afrique septentrionale, de la Bretagne, et de la Scandinavie.

On a voulu, pour cette raison, leur attribuer un caractère ethnographique. On a supposé qu'ils ont été construits par les tribus errantes d'une même race, tandis qu'ils ne se rapportent, suivant nous, qu'à un même symbole, à un même type religieux, ce qui leur donne naturellement, ainsi qu'aux autres monuments similaires, un air de famille. Le svstème ethnographique soulève, d'ailleurs, d'insolubles difficultés et des contradictions sans nombre.

Ces tombeaux appartiennent en nombre à peu près égal, les uns à l'inhumation, et les autres à la crémation. On a trouvé, dans les premiers, des traces nombreuses de sacrifices hu-

mains qui n'apparaissent point dans les autres, ce qui prouve que la crémation était arrivée en civilisatrice . Rien ne le prouve mieux que ces enceintes sacrées de menhirs de la région dravidienne, au milieu desquelles se dresse un grand tumulus composé des cendres et des charbons des sacrifices parmi lesquels abondent les os calcinés des victimes humaines.

Seb ou Siva avait un côté bienfaisant et un côté funeste. Sous ce dernier aspect, il portait un collier de crânes, et s'enivrait de sang, lien étaitde même de sa compagne, la déese Bhavani, lorsqu'elle prenait la forme de Kali. Elle avait un autre nom, celuide Sati et devenait alors le type divin de la veuve qui s'immole pourne pas survivre à son mari. Les Dravidiens, que le Bouddhisme n'avait pas transformés, rendaient à ces deux divinités un culte barbare. Les morts réclamaient comme eux des victimes humaines qui, après avoir traversé les portes delà mort, devaient les servir dans l'autre monde.

Parmi les objets trouvés dans les tombeaux à crémation, on signale de petites clochettes de bronze qui semblent indiquer une origine bouddhique et des quantités plusou moins considérables de terres fines, provenant de localités éloignées et parfois mélangées de sables également

très fins. Ces terres et ces sables provenaient des lieux sacrés et des saintes rivières du Bouddhisme ou du Brahmanisme. Un fait bien digne de remarque, c'est qu'on a trouvé de semblables clochettes et des terres analogues, dans les tombeaux de la Grande-Bretagne, ce qui fait songer au Bouddhisme Scandinave.

Une partie de la population n'était restée que trop fidèle au culte de Seb et de Kali qui finit par réagir contre le Bouddhisme et contribua puissamment, il y a lieu de le croire, à la décadence progressive de cette religion d'amour et de charité. La réaction fut si grande et si persévérante que la religion du Bouddha avait presque disparu de l'Inde au xve siècle.

Kali l'avait emporté et le bûcher de la crémation fut souvent souillé, dans le Dékhan, sous l'influence desinstincts féroces qu'elle inspirait. Son culte a continué presque jusqu'à nos jours, en faisant une effrayante consommation de vies humaines. Il suffit, pour justifier cette assertion, de citer les Thugs qui, pour obtenir les bonnes grâces de Kali, ont fourni, par par le lacet, à la sombre déesse, des victimes dont on évalue le nombre à des dizaines et même à des centaines de milliers.

m LA CRÉMATION ET SES BIENFAITS

La crémation n'en avait pas moins produit, même dans le Dékhan, un grand adoucissement de mœurs, quoiqu'une partie de la population lui eût échappé. Elle avait même escaladé les pentes abruptes des montagnes et s'était introduite parmi des peuplades qu'elle transforma dans une large mesure. Les Todas des monts Nilgherris en fournissent la preuve. Leur mode de crémation est à la fois simple et solennel ; on n'y immole qu'un on deux buffles, dont la chair sert aux repas funèbres qui accompagnent les funérailles.

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