LE BOUDDHA ET SON BUCHEB
D'après les légendes transmigrationnistes, le Bouddha avait traversé bien des phases, il avait visité bien des peuples, il avait revêtu bien des formes avant de se manifester enfin sous celle de Sakya-mouni, « le Solitaire de la race des Sa- Kyas. » Il faut, suivant nous, remonter jusqu'à Thoth et à Fo-hi pour connaître les vraies origines du Bouddha et du Bouddhisme. Si donc nous admettons l'incontestable authenticité des inscriptions du grand monarque hindou Açoka,
qui place vers l'an 482 avant notre ère, la mort du Bouddha, la date, elle-même, ne saurait avoir à nos yeux le caractère historique qu'Açoka cherchait à lui donner.
Le Sakya-Mouni, « le fils idéal de la divine Maya, » le Bouddha, n'en est pas moins le type le plus accompli de Fêtre humain. Traversant une multitude d'existences, il s'est élevé, d'efforts en efforts, de degrés en degrés, au plus haut point de la perfection en toutes choses. Il a conquis la lumière, il a conquis la science, il a remporté toutes les victoires que l'être individuel puisse remporter sur lui-même, en domptant les passions qui nous portent au mal ; et comment y est-il parvenu ? Par l'amour du prochain continuellement développé, par la charité poussée jusqu'au sacrifice. C'est ainsi qu'il est arrivé, à force de faire du bien aux autres, à se sauver lui-même, à sortir de la sphère de la transmigration, à s'affranchir de toutes les misères, de toutes les souffrances, de tous les maux qui y sont attachés et à passer enfin à « l'autre rive, » pour entrer dans le ciel Touchita, « le ciel de la joie ou de la félicité. »
Là, il s'est encore perfectionné; son intelligence a franchi tous les horizons, sa science a embrassé tous les mondes et il a mérité de deve-
nir le précepteur des esprits bienheureux, de faire tourner pour eux « la roue de la loi » et d'être investi de la sainte mission de paraître encore une fois sur la terre et de prendre une forme humaine pour enseigner aux hommes la voie du salut.
Dans cette vie nouvelle, le Bouddha prêcha d'exemple. Né d'une maison royale, il quitta son palais, pour mener une vie de privations et d'austérités. L'orgueil tue, disait-il, l'humilité sauve. 11 traversa, sans murmurer, les épreuves les plus cruelles. Rempli de compassion pour les hommes, il fut un adorable modèle de douceur, de bienveillance et de charité. « Ma loi, — disait-il, — est une loi de grâce pour tous.» Il appelait donc à lui les pauvres, aussi bien que les riches ; il choisissait ses disciples dans toutes les castes, dont il proclamait ainsi l'abolition et prêchait partout la fraternité humaine.
L'imitation du Bouddha fut donc la première règle imposée aux fidèles. Quel idéal plus parfait aurait-on pu leur proposer?
Il est impossible de penser à lui sans penser en même temps à Jésus, et Marco Polo qui le fit le premier connaître à l'Europe, s'écriait dans son adoration. « S'il eût été Cres-
tien, il c Lit été un grand saint avec Jhésucrit. » Sa doctrine était fondée sur le dogme de la consubstantialité universelle, source vive d'où découlent tous les principes d'égalité, de fraternité et de charité, et sur la doctrine de la tranmigration des âmes.
Cette religion d'amour promettant à tous les hommes le salut et faisant du dévouement à son prochain, la plus grande des vertus, le Bouddhisme ne pouvait manquer d'enflammer les cœurs et d'enthousiasmer les âmes généreuses. Il trouva donc des missionnaires prêts à affronter les dangers de toutes sortes et à faire à Bouddha le sacrifice de leur vie, pour propager au loin son évangile.
Le Bouddhisme s'était trop nourri de la sève aryane pour hésiter sur le mode funéraire qu'il devait recommander de préférence à ses adhé-
rents. On représenta donc Sukya-Mouni, ordonnant de brûler son corps après sa mort.
Sakya-Mouni avait atteint, ou même, suivant d'autres légendes, dépassé de beaucoup sa quatre-vingtième année. Un jour, accompagné de ses disciples, parmi lesquels se trouvait Amanda son cousin, et de beaucoup de religieux, il était parti de la capitale du Maghada, pour se rendre dans le royaume de Kosala. il avait traversé le Gange, il avait, le long de la route, ordonné plusieurs religieux, dont le dernier était un pauvre mendiant, lorsqu'arrivé à deux kilomètres de Kousinagara, dans le pays des Mallas, sur les bords verdoyants de la rivière Atchiravati, près de la lisière d'une forêt de Salas [Shoria robusta,) il se sentit pris de défaillance. S'étant assis au pied d'un de ces arbres, il y rendit bientôt ledernier soupir. Sa mission étant terminée ; il était remonté à sa céleste demeure. Il ne restait plus qu'à rendre les honneurs funèbres à sa dépouille mrrtelle et ses funérailles eurent lieu à l'endroit où il était mort, près de cette forêt de Salas, transformée, dans d'autres légendes, en un jardin plein d'arbres magnifiques, appelé le jardin de Salweini ou d'Uparwanta.
Sept fois la terre trembla sous l'impression de la douleur que lui causait le départ de la grande
âme du Bouddha ; la fatale nouvelle se répandait partout avec uue rapidité merveilleuse. Les rois de beaucoup de pays accoururent, ainsi que les dieux auxquels il avait enseigné la bonne loi dans le ciel Touchita, et tous rivalisaient d'ardeur pour faire les préparatifs de ses funérailles. Assises par assises le bûcher s'éleva jusqu'à la hauteur de cent cinquante coudées. Il avait été composé tout entier de bois de santal, le plus précieux de tous les bois et, devant le colossal monument, on fit pendant sept jours des sacrifices non sanglants.
Une foule immense s'était rassemblée pour s'associera cette suprême glorification du Bouddha. On y voyait des radjahs, et des maharadjahs, c'est à-dire des rois et des grands rois, des Brahmanes,, des hommes de toutes les castes et de tous les métiers, et des tchandalas ou parias, les déshérités du monde, car si le monde les repoussait, ils avaient leur place comme les autres dans le cœur du Bouddha.
On procéda le huitième jour au grand acte de la crémation. Les prêtres, jugés digues de cet honneur, disposèrent sur le bûcher le corps de Sakya-Mouni, enveloppé d'une riche étoffe de soie. Des rois, ornés de leurs plus splendides vêtements, s'approchent au moment fixé,
pour allumer le bûcher; mais ils ont beau mettre leurs torches ardentes en contact avec le bois, le bois refuse de s'enflammer et le même phénomène se renouvelle pendant six jours consécutifs, malgré les efforts désespérés de ces puissants monarques et le soin qu'ils prennent d'activer la flamme, en agitant leurs éventails d'or incrustés de pierres précieuses.
Les prêtres, qui avaient déposé le corps sur le bûcher, n'avaient pas la conscience parfaitement pure; les rois avaient plus d'un acte coupable à se reprocher et leurs mains n'étaient pas celles qui pouvaient plaire au Bouddha qui est la pureté même et n'a souci ni des diadèmes, ni des éventails ornées de pierreries. Une consternation profonde régnait dans la foule énorme des assistants lorsqu'un disciple, intérieurement et divinement averti, s'approche du bûcher, du côté où sont tournés les pieds du maître vénéré; il se prosterne pour les adorer et ces pieds sacrés apparaissent tout-à-coup, éclatants comme deux escarboucles fixées dans une muraille d'or. Kacyapa, le grand Kacyapa, c'est le nom du disciple, les prend dans ses bras, il célèbre dans sept gathas leur louange et soudain les flammes s'échappent joyeuses et pétillantes du milieu dubûcher ; elles s'élancent vers le
ciel, rapides comme l'éclair: elles se précipitent à traversles rameaux touffus des grands arbres, sans leur communiquer le feu, sans même effrayer les oiseaux perchés sur les branches, imitant ainsi la bienfaisance de celui dont elles glorifiaient la vie et la mort.
Ces incomparables funérailles sont célébrées avec enthousiasme dans tous les livres bouddhiques. « Le Bouddha, disent ceux de Ceylan, n'avait jamais mis à mort une créature douée dévie, et les flammes de son bûcher furent compatissantes comme lui. Pas une des feuilles des arbres qui s'étendaient à côté du bûcher n'en fut atteinte ; pas une de leurs fleurs n'en fut flétrie ; pas un des insectes qui vivent sur ces arbres n'en fut blessé. Les oiseaux qui perchaient sur leurs branches continuèrent à s'y jouer, comme l'oiseau aquatique DyoKava se joue sur les eaux limpides. *
Ne mettre à mort aucun être doué de vie, ne faire du mal à aucune créature et se montrer, au contraire, plein de bienveillance et de charité pour tous les êtres, c'était le Bouddhisme tout entier.
Ce principe auquel on donnait dans l'Inde le nom d'Ahinsa « respect de ce qui a vie, » existait égalementdansle Brahmanisme, caril avait sa source dans le dogme de la consubstantialité universelle qui fait de tous les êtres une même famille, ayant une mêmeorigineet s'acheminant vers le même but, en traversant toutes les formes corporelles. Mais on n'avait pas vu, dès l'origine, toutes les conséquences de ce dogme, et le Brahmanisme, après l'avoir proclamé en théorie, ne s'y était pas conformé dans la pratique. Ce fut peut-être sous l'influence du Bouddhisme, beaucoup plus ancien qu'on ne le suppose, en général, qu'il dut s'amender à la fin et encore ne le fit-il qu'à contre-cœur, puisqu'en
restreignant la coutume d'offrir aux dieux des sacrifices sanglants, il a continué, jusqu'à présent, à en soutenir la parfaite légitimité et à leur attribuer une origine divine.
Le Bouddhisme, au contraire, n'avait admis aucun tempérament, aucun compromis. Il ordonnait aux fidèles de respecter la vie dans toutes sesmanifestations, et des'abstenir,parconséquent, non-seulement de toute immolation, de tout meurtre, de toute guerre, mais de toute nourriture animale. Qu'est-ce pourtant que la vie?Elle n'est qu'un universel entre-dévorement. Aucun être, quel qu'il soit, ne peut subsister qu'en s'assimilant la substance corporelle d'un autre être, et le monde n'est qu'un immense champ de carnage où chacun n'aspire qu'à manger l'autre. Le Bouddhisme le savait bien ; mais il aurait voulu que l'être individuel, parvenu dans la sphère de l'humanité, en pleine possession de l'intelligence et devenu ainsi le chef de la grande famille des vivants, étendît, à tous ses frères mineurs, la charité qui, seule, pouvait le sauver lui même.
Le Bouddha avait donné pendant toute sa vie et dans ses existences antérieures l'exemple de cette charité sans bornes, qui s'étend jusqu'aux animaux, jusqu'au moindre insecte, et
ses disciples le suivaient dans cette voie, aussi ne vit-un jamais, dans aucune religion, des miracles de charité comparables à ceux que le Bouddhisme accomplit aux siècles de sa pleine floraison. Les pays bouddhiques étaient remplis d'hôpitaux et d'hospices, pour les animaux comme pour leshommes. Mais, on tomba, par l'exagération du principe, dans des scrupules et dans des pratiques absurdes. C'est à peine si certains dévots osaient marcher, se lever ou faire un mouvement quelconque, dans la crainte d'écraser quelques insectes. La crémation reçut de ces ridicules idées, une glorification dont elle n'avait pas besoin.
On alla jusqu'à regarder comme un de ses bienfaits, celui de prévenir l'éclosion des vers de la tombe, condamnés à périr faute de nourriture, après avoir mangé jusqu'à ladernière miette, les corps des défunts. Marco Polo a retrouvé, au xme siècle, dans les pays tarares situés au nord de la Chine, cette singulière apologie de la crémation, apportée dans ces contrées par le Bouddhisme ; il Ta également rencontrée chez les Yoguis, religieux brahmanistes, dans le pays de Lar, entre Madras et Mysore. Ces Yoguis prétendaient que l'âme d'un homme simplement inhumé « a grand péché et grande peine »
d'avoir occasionnéla mort d'une si grande multitude d'êtres. On allait ainsi jusqu'à s'apitoyer sur le sort du peuple vermineux, qui se fait du cadavre un fromage de Hollande; mais ces excès compassionnels ne faisaient de mal à personne, et contribuaient aux mêmes à élever l'homme, par YAhùisa, au-dessus des instincts féroces de la brute.
Sakya-Mouni ayant donné la préférence à la crémation sur les autres modes de sépulture, elle s'imposait aux fidèles, quoiqu'elle n'eût pas un caractère absolument obligatoire. Partout où les missionnaires faisaient des prosélytes, partout où se formait une église bouddhique, le bûcher s'élevait; bûcher bienfaisant, heureux bûcher ! car il apportait le salut à la veuve condamnée à être brûlée, enterrée ou étranglée, pour accompagner son mari dans l'autre monde et aux serviteurs qui devaient faire avec leurs maîtres le grand et redoutable voyage, par douzaines et quelquefois par centaines, suivant le rang du défunt. Heureux bûcher, car il apportait la délivrance aux animaux mêmes.
Obligé de s'incliner devant la loi de charité, le Brahmanisme avait dû se contenter de remplacer les sacrifices sanglants, par des sacrifices symboliques. On réunissait des animaux de
toute espèce devant l'autel ; on accomplissait tous les rites du sacrifice en les vouant aux dieux, et ensuite on les relâchait. 11 en était de même pour le powrouc/ia -médha ou « sacrifice d'hommes. » Il est parlé d'un sacrifice symbolique dans lequel cent-quatre-vingt-cinq hommes de diverses tribus étaient attachés à onze poteaux et remis en liberté après la cérémonie. Le Bouddhisme avait encore simplifié ce rite allégorique, pour adoucir la transition chez les peuples adonnés aux sacrifices sanglants. On taillait dans du papier doré où teint de différentes couleurs, des figures d'hommes, d'animaux, des maisons, des palais, des jardins, des pièces d'or et d'argent; on les brûlait sur le bûcher, et toutes ces images étaient censées devenir, dans l'autre monde, à l'usage du défunt, les objets mêmes qu'ils représentaient.
Le Bouddhisme détruisit ainsi, partout où il pénétra, les sacrifices humains, et, avec eux, l'anthropophagie sacrée, car le rite imposait, dans beaucoup de pays, sinon partout,, à ceux qui offraient le sacrifice, l'obligation de manger une portion de chair de la victime, quelle fût un animal ou un homme.