‹ La crémation et ses bienfaits; son histoire chez tous les peuplesChapitre 2 sur 40 · LES MODES FUNERAIRES PRIMITIFS · texte numérisé non relu

LES MODES FUNERAIRES PRIMITIFS

La civilisation a commencé par le moindre degré.

Quelles funérailles faisaient à leurs morts, nos aïeux des premiers âges ? L'instinct, qui est la première manifestation de l'intelligence, le premier phare qui brille dans les ténèbres de la primitive ignorance, les avait seul guidés. Le cadavre et sa putridité sont l'objet d'une invin-

cible et universelle répulsion. L'homme prenait donc le corps inanimé de son père ou de sa mère, le traînait jusqu'à la rivière voisine et l'abandonnait au courant des eau?:. Si la rivière était trop éloignée, il l'abandonnaitdansleschampsoudans les bois, à l'intempérie des saisons et à la dent des bêtes sauvages. Il ne pouvait songer encore à l'inhumation; quel instrument avait-il, qui lui permît de creuser une fosse dans la terre ?

Un autre mode funéraire fut inventé encore à ces primitives époques de la sauvagerie, ou plutôt, il se présenta de lui-même. L'homme avait alors un grand ennemi; c'était la faim ; la faim le rendit anthropophage. Il mangea l'ennemi ou l'étranger qu'il avait terrassé et au lieu de jeter ses morts, il les dévora. Mais le cadavre offert par une mort naturelle inspire le dégoût; il semble sentir déjà la corruption.. Le cannibale devançait donc la mort en tuant ses parents malades, lorsque, appesantis par l'âge, ils n'étaient plus qu'une charge pour la famille.

Les écrivains anciens, Hérodote, Diodore, Strabon etc., représeutaient ces usages comme existant encore de leur temps, et citaient par leurs noms, les peuples qui les avaientconservés. Leurs récits avaient trouvé bien des incrédules. Comment s'imaginer, en effet, qu'il pût exister

des peuples ou les fils étaient autorisés à manger leurs vieux parents et même à donner, à cette occasion, un grand festin à tous les amis du défunt?

11 a fallu, pourtant, reconnaître l'exactitude de ces renseignements, puisqu'ils ont été constatés par un grand nombre de voyageurs, depuis Marco-Polo et Jean Duplan Carpin, jusqu'à nos jours. Un missionnaire, qui se trouvait en 1847, dans la presqu'île de Malacca, parle d'un peuple qui, naguère, mangeait encore ses vieillards. On faisait saisir à la victime, une branche d'arbre, et pendant qu'il s'y tenait suspendu, ses parents et ses amis chantaient en tournant autour de l'arbre : « Quand le fruit sera mûr, il tombera. » Le fruit ne tardait pas à tomber; le vieillard fatigué lâchait la branche ; on le tuait et l'on faisait sans délai, les préparatifs du festin.

Mais si l'homme est parti du moindre degré, de l'inconscience primitive, de l'antre de la ténébreuse ignorance, c'était pour s'élever à des

degrés toujours supérieurs par le développement progressif de sa raison. 11 sentait Dieu en lui, car l'idée de Dieu est innée dans les âmes. Or Dieu, en descendantsanssortirdelui-même, dans le fini, c'est-à-dire dans le monde, s'y manifeste par une loi, en vertu de laquelle l'être individuel tend sans cesse à se rapprocher de lui. Getteloi est celle du perfectionnement, celle que nous appelons la loi du progrès ; elle éclate à tous les yeux et justifie tout ce que nous venons de dire, car le progrès est une échelle qui plonge dans les ténèbres, pour s'élever qu'à la lumière, jusqu'à Dieu, en traversant l'incommensurable pluralité des mondes. Toute tomben'estqu'une porte s'ouvrant sur cette échelle divine et les sages ne verront, dans la mort, qu'une renaissance. Nous aurons tout dit, si nous ajoutons que la substance est unique et que la matière n'est que le phénomène nécessaire de la limitation et de l'individualisation.

A l'instinct, première manifestation de l'intelligence, succédèrent un jour, des intuitions

d'un ordre supérieur. L'homme avait senti l'idée de Dieu, voilée encore, traverser sa pensée et s'agiter dans sa conscience. Des voix intérieures lui avaient révélé l'existence d'une pareuté mystérieuse entreluietlesêtresdivins quedéjàilinvoquait,et il avait alors envisagé ses pères morts sous un nouvel aspect. La barbarie primitive s'était adoucie ; les liens de famille s'étaient resserrés ; une affection plus vive régnait entre ceux qui vivaient dans la même caverne ou dans lamême hutte, et, sous toutes ces influences réunies, beaucoup de peuplades cessèrent de livrer aux bêtes les défunts qu'elles avaient aimés ou de les précipiter dans les eaux.

On voyait dans les morts des génies tutélaires, et comme il ne s'était pas établi encore une distinction bien tranchée entre l'âme et le corps,, on aimait à garder auprès de soi les dépouilles de ceux qu'on avait perdus.

Partagés entre cette foi pieuse et l'horreur de la putréfaction, les familles étaient en proie aux plus sombres cauchemars sans pouvoir revenir aux rites sauvages que nous avons décrits.

On avait imaginé d'incroyables procédés de dessication des cadavres ; on enlevait les chairs des morts,, pour n'en conserver que la charpente

osseuse; on les écorchaitmêmeavant cette opération, pour recouvrir ensuite le squelette de sa propre peau, convenablement préparée; on enfouissait les défunts, pour reprendre leur carcasse, lorsque la décomposition l'avait bien nettoyée. On les faisait macérer dans des eaux chargées de sels, et on pratiquait toutes sortes d'embaumements, et d'empaillements, depuis le plus rudimentaire, jusqu'au plus perfectionné, quifut celui de l'Egypte, importé peut-être sur les bords du Nil, par des colonies non aryanes, venues de l'Inde, D'autres recouvraient le cadavre de miel, procédé très usité dans les bassins de l'Euphrateetdu Tigre, et jusque dans la Perse. On cherchait en même temps à reproduire, au moyen de moulages, de masques, de statues, les traits du défunt, coutume qui existait dans plusieurs pays de l'Asie, en Ethiopie, en Egypte, à Rome, et jusque dans le Nouveau Monde.

Beaucoup de peuples, néanmoins, surent concilier la piété envers les ancêtres, avec les pratiques sauvages des anciens âges, consacrées par une longue habitude, en leur donnant un caractère religieux qu'elles n'avaient pas auparavant. Ceux mêmes qui mangeaient leurs vieux parents avaient fini par se persuader qu'ils accomplissaient, en lestuant,un devoir sacré. Ne

les délivraient-ils pas de la vieillesse et de toutes les misères qui raccompagnent ? Ne les préservaient-ils pas, en les mangeant, d'être mangés par les bêtes ou par les vers cadavériques? Ne devaient-ils pas s'estimer heureux d'avoir pour tombeaux, l'estomac de ceux qu'ils avaient aimés pendant leur vie?

On assure que les vieillards eux-mêmes partageaient ces sentiments et se réjouissaient à l'approche du jour qui devait amener leur délivrance.

Nous ne doutons pas, quant à nous, de l'exactitude de cette assertion, puisqu'on voyait, chez les Hérules, et chez d'autres tribus Scandinaves, les guerriers monter volontairement sur le bûcher, lorsque l'âge avait paralysé leur vigueur, après avoir fait, eux-mêmes, 'les préparatifs de leurs funérailles. La même satisfaction était laissée aux vieillards des peuplades anthropophages, car le jour où ils devaient être mangés était fixé à l'avance. On n'envoyait point alors par la poste des lettres de faire part ; mais on faisait prier tous les parents et les amis les plus intimes de l'homme parvenu à lalimite d'âge, de se réunir tel jour dans sa maison, pour prendre part à la cérémonie pieuse de la manducation de son cadavre. Le même usage existait et

doit exister encore chez les indigènes de l'Amérique.

II se forma, en ces temps reculés, une religion qui transforma les rites funéraires et qui fut la mère des religions de la Chine, de l'Inde, de l'Iran de l'Assyrie, de laChaldée, delaPhénicie, delà Judée et de l'Egypte, dont l'origine commune est incontestable ; elle s'était répandue dans tout l'ancien monde, et les annales de FEgypte la font remonter à dix mille ans avant l'ère chrétienne.

Elle admettait un Dieu, un et triple, créant le monde en six temps, au moyen de six puissances issues de sa propre substance et localisées dans six planètes. Occupant lui-même la septième, la plus haute de toutes, il avait dirigé la grande œuvre cosmogonique. C'est par cette même action, une et septuple quele monde était gouverné, ce qui avait donné naissance à la plus vieille des sciences, celle de l'astrologie, à l'adoration universelle des sept dieux plané-

taires et à l'institution de la période hebdomadaire ou semaine.

Pour donner àla création sa forme actuelle, le dieu un et triple avait pris la forme du Temps ou Saturne, et c'est pourquoi nous donnons à cette religion le nom de Saturnienne.

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